Le site des Moulins de France
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Dans les années 1860, Henri Paris est meunier propriétaire du Moulin de Vulaines1, sur la Vanne, dans l’Aube. Cet ancien moulin seigneurial existe depuis des temps immémoriaux et n’avait jamais posé de problème. Après la Révolution, l’équilibre est rompu car les terres, morcelées, sont acquises par plusieurs propriétaires et le moulin par un seul autre. Le château, en ruine depuis longtemps, n’existe plus.
Ce moulin à faire farine est destiné à servir uniquement la population locale. Il est le dernier moulin sur la Vanne, avant de quitter le département de l’Aube pour entrer dans l’Yonne, et il vient d’acquérir une importance particulière car la Ville de Paris a acheté, pour son alimentation en eau potable, plusieurs sources de la Vanne et de ses affluents, réduisant à l’immobilité quelques moulins, dont ceux du village voisin de Rigny-le-Ferron situés sur le ruisseau de Cérilly, capté. Ce ruisseau d’une quinzaine de km a compté jusqu’à sept moulins dans le passé. Lorsque la Ville de Paris commence les travaux de captage des eaux, en 1868, elle achète le dernier moulin en activité de Rigny, le Moulin de la Cour afin de le fermer. Les 1300 habitants du village dépendirent alors du Moulin de Vulaines pour moudre leur grain.

Le moulin est sur un bief qui, jadis, desservait le château. Il est facile d’accès, à l’extrémité du village, en bordure de la Route Royale n° 60, alors que la Vanne coule plus au sud et n’approche jamais le village.
En l’an VI, la vanne de décharge accolée à l’usine étant brisée, on ouvre une brèche rive gauche du bief, puis le propriétaire répare et construit une vanne latérale.

La Vanne à Vulaines – Atlas Leloup, 1875, col. Société académique de l’Aube

Par arrêté du 5 Brumaire an VIII, l’administration décide que cette vanne resterait toujours ouverte. Le propriétaire, le général de Rochambeau, proteste et l’administration, par arrêté préfectoral du 12 Brumaire an IX, consent à l’ouverture de la vanne du lever au coucher du soleil, du 15 fructidor au 30 vendémiaire de chaque année, pour l’enlèvement des récoltes. Un déversoir de quatre mètres de long, au même endroit, doit également être construit. Ce règlement incomplet ne règle surtout pas les conflits qui reprennent, plus virulents que jamais.
En 1825, le propriétaire du moulin, le sieur Goubault, notaire à Villeneuve-l’Archevêque dans l’Yonne, demande la révision du règlement de son moulin, mais, faute d’accord entre les parties, l’instance ne peut aboutir.
Une transaction intervient en 1837 ; mais, bien vite, le meunier, Simon Paris, se rend compte que l’accord est à son détriment. Il le dénonce et les procès reprennent, car les riverains exhaussent le déversoir pour irriguer leurs prairies et le meunier manque d’eau pour travailler.
En 1867, le meunier, Henri Paris, souhaite, plus que jamais, la révision de l’arrêté du
12 brumaire an IX : il demande à changer l’emplacement du déversoir qui échappe à son contrôle car il n’est pas situé sur des terres qui lui appartiennent, et il voudrait que la hauteur de la retenue soit fixée… Sa demande est jugée recevable par l’ingénieur des Ponts et Chaussée qui suit l’affaire, mais l’ingénieur en chef statue : « Les réclamations des opposants ne peuvent être prises en compte par l’Administration car il s’agit d’intérêts privés et les intéressés sont renvoyés devant les tribunaux ordinaires pour définir leurs droits comme usagers des eaux de la Vanne.»

Le 4 mars 1868, une pétition signée par soixante-cinq personnes est déposée à la mairie de Vulaines : « Les soussignés, après avoir pris connaissance du rapport de MM. les ingénieurs en date des 16 janvier et 10 février 1868 concernant le Moulin de Vulaines, demandent que l’ancien déversoir et le niveau ancien des eaux soient maintenus ; ils s’opposent au règlement proposé comme préjudiciable à leurs propriétés, ils ne s’expliquent pas que dans ce rapport, les droits des riverains de la Vanne et les charges imposées depuis près d’un siècle aux acquéreurs successifs de l’usine du sieur Paris soient ainsi méconnus pour favoriser à un tel point les intentions ambitieuses du meunier.»
C’est une déclaration de guerre !

La lettre d’Henri Paris du 12 mars 1868, ADA S 806.
La place impartie à cet article ne nous permet pas de publier la lettre en taille réelle afin qu’elle soit parfaitement lisible. Nous tenons cependant à montrer cet étrange et authentique document. Mais sa teneur est-elle entièrement véridique ? Quelque peu exagérée ?

La lettre d’Henri Paris du 12 mars 1868, ADA S 806.
La place impartie à cet article ne nous permet pas de publier la lettre en taille réelle afin qu’elle soit parfaitement lisible. Nous tenons cependant à montrer cet étrange et authentique document. Mais sa teneur est-elle entièrement véridique ? Quelque peu exagérée ?

Mais, pour Henri Paris, c’est la goutte d’eau de trop. Le meunier en a assez des pressions, brimades et vexations qu’il doit subir en permanence ; son moulin est sa seule source de revenus et il voudrait travailler normalement et non pas attendre qu’on lui laisse de l’eau pour tourner. Étant donné que l’Administration des Ponts et Chaussées refuse de l’aider en réglant son usine, en désespoir de cause, il se tourne vers le préfet de l’Aube, par courrier du 12 mars 1868, pour expliquer les particularités de sa situation et les contraintes qu’on lui impose depuis des décennies, et que ses opposants appellent « les charges imposées depuis près d’un siècle ! »

Cette lettre, objet principal de notre récit, est unique dans les dossiers des Ponts et Chaussées, à qui elle a été transmise par le préfet le 18 mars 1868.
La partie de la série « S » des Archives départementales de l’Aube relative aux usines hydrauliques est particulièrement bien documentée et nous pensons en avoir parcouru la plupart des dossiers. Elle comporte des demandes d’exploitants ou propriétaires d’usines, rédigées sur papier timbré dans un style administratif généralement assez concis, quelques réclamations ou délations de riverains, signées ou non, qui laissent paraître une forme parfois plus fleurie et surtout une multitude de rapports, résultats d’enquêtes, plans et projets de règlement, brouillons et documents officiels, etc. provenant des services de l’État.
La lettre d’Henri Paris n’est pas, à proprement parler, une réclamation, puisqu’il conclut en signalant les malheurs auxquels l’exposerait une réponse favorable de l’Administration :
« Si toutefois l’administration ne faisait pas droit aux opposants, ils se soulèveraient contre le meunier qui serait seul de son côté pour poursuivre devant les tribunaux de faire beaucoup de frais avant que la question de règlement soit accordée et l’obliger à retirer sa demande.»
Cette lettre est plutôt un constat de la situation qu’il subit depuis trop longtemps et qui nous éclaire sur des pratiques qui ne sont pas courantes fort heureusement, mais peuvent néanmoins se produire. C’est aussi, pour le malheureux meunier, le moyen d’exprimer son désarroi en expliquant les mesures vexatoires qu’il doit subir.

Voyons les points soulevés par le meunier

1. « Si l’usine est réglée, les riverains craignent de ne plus avoir de l’eau à leur volonté ».
En Pays d’Othe, où se trouve Vulaines, l’irrigation des prairies était réglée par la Coutume2, puis, après la Révolution, elle a été réglée au cas par cas par l’Administration, au fur et à mesure des réclamations reçues. Il semblerait que, sur cette portion de la Vanne, l’irrigation ait échappé à toute règlementation et les riverains en usent et abusent au gré de leurs besoins, sans tenir compte de ceux du meunier.

2. « Si l’usine est réglée, le meunier étant libre et n’étant plus sous la domination de tous ceux qui peuvent l’empêcher, à leur volonté, de travailler, le meunier, dis-je, laissera-t-il toujours laver les moutons dans sa cour en privant les entrepreneurs d’un bénéfice réel de 150 à 200 francs ? »
Un peu plus loin, dans son courrier, le meunier précise les noms des personnes concernées :
« Entrepreneurs qui ont lavé les moutons depuis 1848 : Robin Hutin, Plancher Isidore, Plancher André, Moreau, Pasquier Appolinaire, Renvoyer Ulisse, etc. Entrepreneurs des communes, fermes et hameaux de Vulaines, de Planty, de Clairlieux, de Chanteloup, de St-Benoist, de Courmononcle, d’Armentière, de Rigny-le-Ferron, de Bérulles et ses hameaux, de Fernaudin et ses hameaux, de Bagneaux, de Râteaux, de Flacy et de ses hameaux etc. Tous les moutons sus-désignés sont lavés dans la cour du moulin. Si le meunier ne reçoit et héberge, les entrepreneurs se vengent sur le moulin par le déversoir ».
Comme nous le voyons sur le cadastre de 1839, la Vanne n’est pas accessible du village, car elle traverse des prairies sans aucun chemin d’accès direct pour la rejoindre, alors que le bief du moulin s’approche du village avant de bifurquer ensuite et, au niveau du moulin, il est même à proximité de la route nationale. Les propriétaires de moutons, très nombreux dans le voisinage, avaient l’habitude, avant la tonte, de laver les moutons dans les rivières ou fossés afin de débarrasser la laine de ses impuretés et ainsi la valoriser. Il est évident que la cour du moulin est le seul endroit, pratique et facilement accessible, pour cette opération dans le village.

Lavage des moutons à Coursan-en-Othe. CP col. privée.

3. « Si l’usine est réglée, le meunier sera-t-il assujetti à faire des lavoirs aux habitants de Vulaines et à leurs parents de Planty ? »
La réponse est la même qu’à la remarque qui s’applique au lavage des moutons : le village n’a pas d’autre accès à l’eau, que ce soit pour laver le linge ou les moutons !

4. « Si l’usine est réglée, le meunier sera-t-il forcé de roiser le chanvre contre sa volonté ? »
Des petites parcelles de chanvre étaient cultivées dans chaque village pour la consommation personnelle des habitants qui devaient mettre des tiges de chanvre à rouir dans l’eau avant de pouvoir séparer, mécaniquement ou manuellement, les parties ligneuses des tiges de chanvre que les femmes filaient à la veillée. Ensuite, les tisserands locaux tissaient les toiles pour les besoins des ménages (linge de maison, chemises, tabliers, etc).
« Roiser » est le terme utilisé localement pour rouir et les roises étaient les plans d’eau où le chanvre était mis à rouir. Il est fréquent de voir des plans de moulins avec des roises à proximité. Un lieu-dit « Les Courtes Roises »
est indiqué sur le cadastre de 1839. Il est situé entre la route royale n°60, à l’entrée du village, et le bief du moulin sur lequel il s’appuie, c’est-à-dire à l’amont du moulin.
Apparemment, à Vulaines, on ne demande pas au meunier s’il est d’accord ou non : il doit laisser les habitants rouir leur chanvre dans son bief !

5. « Lessive : si le meunier ne fournit pas des places convenables, chauffer et recevoir les femmes, le moulin ne tournera pas.»
Un plan de 1840 montre le projet de lavoir situé en face du moulin entre son bief et le canal de décharge. Là encore, on utilise le bief du moulin mais, ce qui est à peine croyable, c’est de lire que le meunier doive intervenir pour assurer le confort des lavandières et leur fournir un moyen de chauffage !

6. « Irrigation : si le meunier donne de l’eau aux prés il en aura abondamment, s’il refuse il ne tournera plus.»
L’irrigation des prairies n’étant pas règlementée, les propriétaires riverains qui détiennent les parcelles où s’appuient le déversoir et les vannes de décharge peuvent, à leur gré, fournir ou couper l’eau qui arrive au moulin et alimenter le système d’irrigation des prairies.
Et le meunier conclut :
« donc si les habitants ne tiennent plus le meunier dans la crainte de le priver de travailler suivant leur volonté, ils n’auront plus les privilèges dont ils jouissent aujourd’hui.»

En 1932 l’ancien moulin de Vulaines est une cidrerie-distillerie – ADA S 1377

Les opposants du meunier sont originaires de Vulaines, mais aussi de Rigny et Planty, des villages voisins, également de plusieurs hameaux des environs.

Il n’y a pas de suite administrative à ce courrier et nous ignorons si les problèmes soulevés par Paris ont été réglés.
Les dossiers3 indiquent seulement qu’au début du XXe siècle, le moulin est une cidrerie-distillerie4 de cidre et de vin et, curieusement, les litiges reprennent car la distillerie fonctionne presque uniquement en automne, époque où le propriétaire du moulin doit maintenir l’eau du bief à un niveau élevé.
Or la commune, en vertu d’autorisations régulières, a le droit d’exiger en automne, du 2 septembre au 22 octobre, l’abaissement du plan d’eau du bief pour permette la fauchaison et la fenaison dans les prés riverains (arrêté du 12 brumaire an IX) et d’alimenter le lavoir communal au moyen d’une prise d’eau établie dans le bief (acte notarié du 31 mars 1877).
Les droits de la commune et de l’usinier sont incompatibles… à nouveau !
Dans les années 1950, il est indiqué que l’ancienne cidrerie n’existe plus, réglant à jamais les questions litigieuses entre le propriétaire du moulin et les habitants de la commune.

notes :

1 Archives départementales de l’Aube, S 806 et S 1377.
2 La Coutume régionale (Pays d’Othe) stipule que « Nul n’a le droit d’arrêter la circulation de l’eau excepté dans le temps de l’irrigation des prez qui est du 24 mars jusqu’au 24 mai. Passé cette époque on ne peut plus intercepter le cours de la rivière pendant
le jour seulement.» Archives départementales de l’Aube S 1328.
3 Archives départementales de l’Aube S 1377.
4 Distillation d’alcool de cidre et de vin, ayant son siège social à Troyes, 26 avenue Pasteur, « distillerie de la liqueur Sester ». Le cidre du Pays d’Othe est réputé et exporté, notamment vers l’Allemagne, depuis le milieu du XIXe siècle. Avant il servait de boisson
pour les pauvres.

Catherine Tartre
Association des Moulins à vent champenois

Paru dans le Monde des Moulins n°80 d’avril 2022
https://fdmf.fr/le-monde-des-moulins-n80-avril-2022/

Catégories : Histoire

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