Le site des Moulins de France
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Le terme de continuité a été imposé par la Directive Cadre Européenne sur l’eau en 2000 puis, dans sa déclinaison sur le territoire national, par le plan de la restauration de la continuité écologique (2009). Continuité écologique, continuité sédimentaire, continuité piscicole sont autant d’expressions et de principes contenus dans ces textes œuvrant à la mise en pratique d’une politique, dite « apaisée » un temps, appelée « rénovée » aujourd’hui.

Fig. 1. Verticalité : Moulin de Nantué. Corquoy (Cher). Détail du mur entre la vanne marinière et la voie motrice. . V. Serna©PCR Navigation et navigabilités, 2017.

Nous proposons, dans le cadre des Rencontres de la Fédération des Moulins de France, d’interroger l’objet « moulin » au sein de cette politique et de poser la question de la continuité patrimoniale – dans un strict parallélisme des formes – aux côtés des autres continuités.
Le groupe de travail interministériel, réuni au sein du ministère de la Culture, a toujours souhaité défendre une définition élargie du moulin : un moulin est, tout à la fois, un système hydraulique combiné et solidaire, une unité d’exploitation, un patrimoine technique pluriel, un instrument de maîtrise des cours d’eau, ainsi qu’un patrimoine paysager. Il est aussi, et les propriétaires et usagers le savent bien, un lieu de puissants attachements sensibles, olfactifs et sonores.
Ce système hydraulique patrimonial repose, entre autres, sur une continuité topographique, et une continuité historique, qui imposent une ligne de conduite vertueuse en cas de modification.

Continuité topographique

Le moulin est toujours construit sur un lieu géomorphologiquement fort. Un haut fond, un seuil, une force hydraulique bien présente, un réseau viaire attenant, sont les critères recherchés pour son installation. De fait, le site meunier doit être appréhendé dans un espace, fait de terre, graviers, cailloux et d’eau avec lequel il fait corps. Sa tenue dans le paysage forme un site qui peut se lire en trois dimensions : verticalité, horizontalité, transversalité.

Fig. 2. Horizontalité : Moulin de la Madeleine, Sainte-Thorette (Cher). Détail de l’alignement de pieux en rive droite. Prospection 2007©PCR Navigation et navigabilités

Verticalité : du fond du lit de la rivière à la partie haute du bief, ou du moulin, en passant par le radier de fondation (fig. 1) ; horizontalité : de la prise d’eau en amont jusqu’aux prairies inondées à l’aval (fig. 2) ; transversalité : du bâti d’un côté à la rive opposée, en passant par le pertuis, les chemins sur chaque berge, en embrassant les terres inondées, les jardins du meunier, le cheminement de l’eau, les rigoles, les vannages et cours forcés (fig. 3). Par son énergie cinétique, l’eau courante modèle ces trois dimensions.
Ces dernières autorisent une largeur de vue prenant en compte tout le système hydraulique, du moulin bâti au cheminement de l’eau en passant par les prés inondés. Cette idée s’appuie sur le concept de l’hydrosystème fluvial, mis en lumière par les géographes1.

Fig. 3. Latéralité : Plan d’un pertuis sur la Creuse, sur la digue du moulin, 1 avril 1793. AN, F14 552. Évocation de la dimension latérale du site d’un moulin. ©PCR Navigation et navigabilités.

Continuité historique

André Guillerme, dans son ouvrage Les Temps de l’Eau2, évoque les temps des moulins hydrauliques en plusieurs séquences. Le temps de l’édification des moulins avec la première urbanisation (950-1106), puis l’arrêt (1083-1105), ensuite le nouvel essor de la meunerie urbaine (1120-1275). À cette date, et jusqu’au XVIIe siècle, la meunerie, selon l’auteur, ne subira que des modifications internes (augmentation du nombre de roues, diminution des lanternes, adaptation à l’artisanat).
L’ensemble du système meunier est donc fixé et figé dès le milieu du XIIIe siècle. La Renaissance et l’Ancien Régime recueilleront cet héritage médiéval sans le modifier. Une première démolition des moulins apparaît ensuite aux XVe et XVIe siècles, liée à la protection défensive des villes qui exige l’érection des remparts et l’approfondissement des fossés-douves. Le temps suivant est celui du moulin-machine à haut rendement, dès le XVIIIe siècle. Grâce au procédé, dit à l’anglaise, qui consiste à remplacer les engrenages par des roulements à billes (1796), l’eau est soumise dans les moulins à l’accélération. L’eau contrôlée, mesurée, devient une valeur économique sûre : on applique même à sa mesure l’une des expressions du capitalisme : le débit.
Le site meunier n’est qu’un élément de cette multiple exploitation sédentaire des cours d’eau que l’on peut décliner en quatre fonctions :

  • une fonction halieutique très ancienne, liée à la pêche, la chasse, l’élevage de poissons, etc. ;
  • une fonction agricole présente au travers du drainage, irrigation, gestion des prés humides inondables de fauche et d’embauche, plantation d’oseraies, d’aulnaies, maraîchage de production légumière ;
  • une fonction industrielle travaillant en phase aqueuse : meunerie, vannerie, tannerie, mégisserie, teinture et blanchisserie, papeterie…
  • une fonction liée à l’organisation territoriale par le contrôle militaire et fiscal de la circulation terrestre et de la navigation.

Ces quatre exploitations des cours d’eau sont souvent groupées sur les seuils fluviaux rapides, pentus et peu profonds à l’étiage, et entraînent l’établissement d’ouvrages d’art associés dans un même lieu, souvent combinés entre eux et en compétition. Ces constructions de l’eau sont en outre cumulatives,
« toute nouvelle initiative s’inscrivant dans un espace déjà façonné par l’homme » comme l’écrit F. Beaudouin3.
Prenons l’exemple du moulin sous les arches du pont. Il entrave, gêne la navigation. On lui préfère alors le moulin bateau, flottant sous une arche ou dans le lit mineur, amovible, déplaçable. J. Rossiaud mentionne pour le Rhône les moulins voguants, moulins sur navoy, moulins d’aygues, qui se distinguent ainsi des moulins dits « de pied ferme »4. Ces moulins, aussi, doivent avoir une position topographique judicieuse. La roue doit être pourvue de courant mais ne pas se situer dans le chenal de navigation ou, dans ce cas, associée à un pertuis ; le moulin doit être implanté loin de toute berge menacée, car, « par révolution, les moulins tirent à eux le cours d’eau ». Les textes disent qu’ils « mangent le terroir ».

Ainsi, dès le Moyen Âge, le moulin, au-delà de son bâti, est un objet qui déforme l’espace, provoque l’érosion des berges, casse le chemin des bateaux. Nous sommes loin de la définition de Pérouse de Montclos dans le Vocabulaire de l’architecture, qui, dans son chapitre sur « Architecture et génie civil », le décrit ainsi : « machine servant à battre, piler, pulvériser, broyer et construction contenant cette machine5». Cette seule description normée, trop habituelle dans les ouvrages, est juste mais restreinte. Elle occulte toutes les composantes de la conduite et maîtrise de l’eau, oublie tout ce qui fait que le moulin forme paysage, modèle un espace, fait système (du grec systema : qui tient ensemble).

Continuité du moulin espace

Le moulin est un élément structurant d’un hydrosystème. Il a un rôle de régulateur dans la canalisation des eaux et dans le mécanisme crues ; il a, comme l’évoque E. Lespez, « un caractère multifonctionnel et génère par son installation une partition du territoire6 ».
Cette dimension espace du moulin a été perçue très tôt et se lit dans les contrats médiévaux. Les baux à ferme, par exemple, qui règlent l’exploitation du moulin, sont des contrats agraires très classiques par lesquels le propriétaire cède la jouissance d’une pièce de terre pour un prix et un temps donné. Dans le cas d’un moulin, ces contrats mentionnent, outre le site meunier, la jouissance des dépendances, à savoir le jardin, le rotoir (chènevière), les prés, les vergers, les terres labourables, la garenne (réserve de chasse), ainsi que l’obligation d’entretenir l’ouvrage, notamment le tournant, la roue, les essieux, les vannes, le bief, les rigoles. Tout l’espace du moulin y figure.
Ces points d’histoire mentionnés témoignent à leur façon d’une continuité patrimoniale. Les sites sont là, les bâtis aussi. Le paysage meunier existe, il a sa propre généalogie. Cette généalogie, cette place dans le temps et dans le paysage doivent être respectées.

Vers le respect d’une continuité patrimoniale

Le patrimoine hydraulique, dans toute sa diversité, est intrinsèquement lié à la science hydraulique dont il témoigne. Il rassemble moulins et paysages associés, mécaniques, savoir-faire, sites, technicités tout autant que réseaux, structures et systèmes hydrauliques, dont l’épaisseur historique n’est plus à évoquer (fig. 4). Les récents travaux universitaires, s’appuyant sur les travaux fondateurs de J.-P. Bravard, C. Amorros et G. E. Petts, montrent l’étendue des questions contemporaines liées au patrimoine hydraulique.

Fig. 4. Témoignage de la diversité du patrimoine hydraulique.
Sur ce cliché, en haut, de gauche à droite : Digue en Loire, Pêcherie en Dordogne, Le Cher, Canal de Bourgogne, puis en bas, de gauche à droite : Barrage à aiguilles, Bacov dans les marais verniers, Épave d’une charrière ©PCR Navigation et navigabilités.

Le moulin, objet roi des vallées, implanté dans toute la gamme des rivières, est aujourd’hui relu, dans le contexte mouvementé de la directive cadre sur l’eau. Une nouvelle histoire de la grande et petite hydraulique agricole et urbaine est en cours, étudiée dorénavant dans un spectre large, archéologique et prospectif7. (fig. 5 et 6)

Fig 5. Prospections archéologiques en rivière. Sur les traces des traces des fondations de moulins, digues et pertuis, pêcheries associées dans le cadre du Projet collectif de recherche « Navigation et navigabilités des petites rivières en région Centre-Val de Loire ».

Fig. 6. La construction d’un regard. Vers une archéologie des rivières en interventions préventives et programmées. Prospections archéologiques en rivière ©PCR Navigation et navigabilités

Loin de nous l’idée de figer un paysage, de ne pas oser le changement, de ne pas accueillir les modifications et les signes du temps. Au contraire, nous sentons bien que cette nouvelle politique publique de restauration des cours d’eau pose des questions sur ces constructions, interpelle la dynamique riveraine, et alimente les controverses. Elle marque un temps de l’eau du XXIe siècle.
Mais faisons de ce calendrier un moment de réflexion, un moment de rassemblement des données, de partage des concepts. La mise en mouvement d’une intelligence collective au service d’un seul corpus d’ouvrages n’aurait pas de sens. Il faut réassembler dans cette réflexion les constructions de l’eau, des plus modestes au plus imposantes, travailler ensemble en faisant des choix raisonnés sur le territoire, en s’appuyant sur les forces vives des chercheurs en place et sur une programmation universitaire forte. Archéologues, historiens, chercheurs à l’Inventaire général, écologues, géographes, paysagistes, riverains et associations… peuvent entrer dans cette étude des sites et des formes des territoires de l’eau.
L’infatigable travail de l’eau est à relire. L’intelligence de sa conduite, le contrôle de son débit, le tracé de son linéaire et ses paysages induits, n’échappent plus au citoyen riverain. Le partage de cette admiration passe par un inventaire des formes et des savoir-faire liés, communautaires ou scientifiques, par une généalogie lisible des équipements, possible seulement si ces derniers figurent encore en place, à leur place, in situ et dans leur travail avec l’eau8.

Notes :

1 C. Amoros, G. E. Petts, Hydrosystèmes fluviaux, Paris, Masson, 1993, p. 9-11.
2 André Guillerme. – Les temps de l’eau. La cité, l’eau et les techniques, nord de la France, fin IIIe – début XIXe s. Seyssel, Champ Vallon, 2e édition, 1990. (Collection Milieux).
3 François Beaudouin. – Paris sur Seine. Paris, Nathan, 1989.
4 Jean Rossiaud. – Dictionnaire du Rhône médiéval. Identités et langages, savoirs et techniques des hommes du fleuve (1300-1550), tome I et II, Centre alpin et Rhodanien d’ethnologie, Grenoble 2002, Documents d’ethnologie régionale, Vol. 23.
5 Jean-Marie Pérouse de Montclos, Architecture : description et vocabulaire méthodiques. Paris : Éditions du patrimoine : Centre des monuments nationaux, 2011. (Principes d’analyse scientifique). Édition revue et augmentée (1ère édition 1972).
6 Laurent Lespez (dir.) : Paysages et gestion de l’eau. Sept millénaires d’histoire de vallées et de plaines littorales en Basse-Normandie, Presses Universitaires de Caen, numéro hors-série des Enquêtes rurales, 2012, p. 143 et suivantes.
7 Christèle Ballut, Patrick Fournier (dir.), Au fil de l’eau. Ressources, risques et gestion du Néolithique à nos jours, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2013. L’ouvrage magnifique de Colette Véron, Moulins, Technique, espace et sociétés au bord de l’eau,
Collection Ardèche Histoire, Éd. du Chassel, Éd. de l’Ibie, Fédération des Moulins de France, paru en 2017 et notamment les suggestions émises par J.-P. Bravard en postface participent à ce mouvement.
8 Voir à ce propos, Serna V., 2019. – « L’eau vive, l’eau conduite, l’eau bâtie : vers une eau patrimoniale ? » Monumental 2019, p.8-9 et Pingoux C., Delhay J.-F., Serna V., 2019.- « Les patrimoines de l’eau : un bien commun à gérer », p. 90-94. Revue scientifique et
technique des monuments historiques, Patrimoine de l’hydraulique, semestriel, 2 décembre 2019, Éditions du patrimoine, Centre des monuments nationaux.

Virginie Serna
Conservateur général du patrimoine,
direction générale des patrimoines et de l’architecture,
ministère de la Culture

Paru dans le Monde des Moulins n°80 d’avril 2022
https://fdmf.fr/le-monde-des-moulins-n80-avril-2022/

Catégories : Environnement

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