Le site des Moulins de France
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Tous les moulins ne sont pas à blé ! A côté des moulins bladiers, à eau ou à vent, omniprésents dans le paysage, il en est d’autres, modestes et méconnus, qui méritent quelque attention : tous utilisent pour broyer végétaux ou minéraux l’énergie de l’eau, les plus nombreux, ou du vent, à l’exemple du “moulin à vent à broyer le plâtre” de Saint-Chinian (Hérault) . Leur place dans l’économie locale n’est pas à négliger et c’est pour eux que nous lançons ce premier “Avis de recherche”. Si l’on considère les activités d’extraction, de fabrication, de transport, de commercialisation que le besoin de plâtre induisait, le poids économique des installations plâtrières apparaît considérable : il est léger pour nous mais important, replacé dans le contexte de l’époque, dans la vie des petits villages où ces installations étaient établies .

Le moulin à vent à broyer le plâtre de Saint-Chinian (Hérault), illustration de l’activité plâtrière dans l’Hérault

Broyer le plâtre ? Après son extraction du sol, le gypse en blocs est cuit à 150-180° dans des fours où il perd son eau ; le produit obtenu doit être réduit en poudre pour donner du plâtre avant toute utilisation. Le souci d’économie amène à limiter au maximum le transport d’un matériau pondéreux lors des différents stades de son élaboration : plutôt cuire et broyer au plus près de la plâtrière et ne véhiculer que le produit fini .
A la mi-XIXème siècle, les besoins de plâtre sont en croissance du fait de la démographie et du développement économique ; les demandes des professionnels du bâtiment, dans ces conditions, se font pressantes ; une pétition en 1851 des maçons saint-chinianais souligne les besoins locaux . Pour leur répondre, quelle source d’énergie choisir ?

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Plan de l’installation du moulin du Rocher et emplacement des vestiges de plâtre tout autour

La réponse n’est pas évidente; elle est toujours imparfaite, mais peut-il en aller autrement? Le vent est indocile, trop souvent inexploitable, toujours menaçant, parfois dangereux; si l’eau est plus facilement contrôlable, elle est, en climat  éditerranéen,
tout aussi irrégulière et menaçante; quant à la vapeur, elle est onéreuse et ne peut, elle aussi, s’installer en tout lieu. Les conditions locales seules décideront : Dans les années 1850-1870, de nombreuses autorisations sont données à l’installation de “moulins à broyer le plâtre” mais rares sont les broyeurs mus par un “vrai moulin”. Un seul l’est par un moulin à eau (Murviels-les-Béziers, 1846), cinq par moulin à vent : Cruzy, (1835, disparu /1846, moulin à vent “le Moulinas”, documenté), Clermontl’Hérault, (1856, moulin à vent documenté, disparu), Arboras (1862 ou 1869 car peu documenté) et St-Chinian. 

Un moulin exemplaire ?

Avec le moulin à vent plâtrier d’Arboras, celui de Saint-Chinian montre les seules traces lisibles des installations de ce type dans le département car tous deux conservent leurs annexes, aires de stockage, four à cuire et autres (voir plan), qui leur donnent tout leur sens .
Plus localement, ce moulin est, avec le “Moulinas” de Cruzy, le seul témoin encore existant de l’activité, induite par les “plâtrières”, qui s’était développée dans le canton .
Le moulin à vent du Rocher est établi, sans doute en 1852, sur une ligne de crête des collines arides dominant au sud le vallon de Saint-Chinian qu’arrose le Vernazobre. Il s’élève à un petit kilomètre de la plâtrière de Brabet (St- Chinian) qui l’approvisionnait. Comme au moulin-manège voisin de Cazedarnes, la faiblesse de celle-ci empêche toute exploitation autre qu’artisanale. Cette création d’un nouveau moulin est contradictoire avec une tendance à la disparition des moulins qui s’affirme à l’époque. Les moulins à blé qu’actionnent les eaux du Vernazobre ferment; certains se convertissent au textile, se transforment en moulins à soufre ; or ces moulins à eau auraient pu, comme à Murviel-lès-Béziers, eux aussi “triturer” le plâtre. A l’emplacement retenu, pas d’eau pour une machine à vapeur; les conditions aérologiques y sont, par contre, idéales. La nécessité d’éviter la raide descente de la pierre à plâtre jusqu’aux eaux motrices du Vernazobre, distant, est évidente : cet obstacle et cet avantage suffisent à justifier la localisation de “l’usine”.

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Moulin du Roc – moulin à vent à broyer le plâtre après reconstitution en moulin à blé

L’installation avant sa reconstitution

La structure a été dégagée fin avril-début mai 2000 des décombres qui masquaient en partie les bâtiments (voir plan) .
Le corps du moulin proprement dit, une tour maçonnée d’un diamètre intérieur de 4 mètres, a la taille de celui de Cruzy ; il n’a pas les dimensions plus imposantes du moulin d’Arboras (6m) qui aurait mérité, mieux que celui de Cruzy, l’appellation de
“moulinas” (“gros moulin” en occitan) . Comme eux il n’a que deux ouvertures : la porte d’accès au bas et une fenêtre donnant à un étage fortement soutenu par de belles poutres. Le passage pour les ailes, échancré dans la roche sur laquelle se fonde le bâtiment, donne l’envergure de celles-ci .
Les vestiges en place au rez-de-chaussée du moulin laissent penser qu’il était aménagé, dés l’origine, pour adoucir la vie du meunier au travail : un coin évier, un coin cheminée dont le conduit d’évacuation est noyé dans l’épaisseur du mur, un “potager” dans une niche adjacente pour garder son repas au chaud sur des braises, un escalier maçonné tournant le long de la paroi intérieure pour monter à l’étage .
Ce moulin-tour est complété par un long bâtiment qui suit la pente jusqu’au chemin, en contre-bas ; les différentes pièces de celui-ci s’organisent autour de la base qui parait être la partie centrale, où se trouve le four de cuisson ; la bouche du four, en
partie effondrée, domine encore le niveau du sol ; prolongent cette base, des extensions, en amont et en aval.
L’extension supérieure, s’étendant jusqu’à très près de la tour, a sans doute interdit, si elle a existé, la rotation de 360° des ailes du moulin; elle a sûrement perturbé l’écoulement du vent autour de la tour et obligé le meunier à n’utiliser que les vents du secteur nord-ouest, les plus fréquents et les moins tempétueux, donc les plus rentables (la porte d’accès au rezde- chaussée est d’ailleurs à leur opposé).
Le four, contrairement à celui d’Arboras qui est entièrement aérien, est partiellement enterré, en contrebas de l’extension supérieure : le mur Est du bâtiment qui englobe et couvre le four, pour le protéger des intempéries, montre encore à son sommet deux grandes baies pour laisser échapper fumée et vapeur d’eau. Vers l’ouest, une aire de stockage du gypse permettait d’alimenter le four par en haut ; l’accès aux charrettes venant des carrières était rendu possible par une pente douce montant du chemin .
L’extension basse abritait les matériaux entreposés, l’accès au four, son combustible ; une sorte de cave voûtée, aménagée dans une cavité en partie naturelle, devait servir d’abri à l’attelage de la charrette transportant gypse, puis plâtre.

Historique de l’installation

Les Archives Départementales de l’Hérault (AD34, 5 M 1123) indiquent que la demande d’autorisation est formulée par le sieur Eugène Bessière le 7 mai 1851 ; du 20 au 31 mai 1851, se déroule l’enquête de commodo-incommodo (en tant qu’installation “incommode, dangereuse ou insalubre de IIème catégorie”), l’autorisation préfectorale “de construire un moulin à vent destiné à broyer le plâtre sur un terrain communal porté au cadastre sous le n° 637 de la section K” est accordée le 20 février 1852.

La date de construction de l’installation ne peut donc, actuellement, qu’être présumée: devis et factures de celle-ci sont pour nous inaccessibles car ils font partie des archives privées ; ils peuvent, miraculeusement, apparaître dans un lot de “papiers de famille” à moins que ce ne soit au détour des comptes d’un maçon de l’époque. L’espoir était que les registres des patentes présents dans les archives municipales portent une trace, fiscale, du début de l’activité du moulin : la série des registres s’y arrête, hélas ! à l’année 1850. Les actes de vente dressés par les notaires successifs apportent, eux, des informations complémentaires importantes, en particulier :
• 6 avril 1857 / Vente pour “4000 francs” (jamais payés !) d’un “moulin à vent pour moudre le plâtre consistant en ledit moulin à vent avec tous ses agrais, et un four à cuire le plâtre, remise, hangars, terrains et  autres accessoires” .
• 26 octobre1865 / Vente “moyennant 900 francs” d’un “moulin à vent pour moudre le plâtre entièrement délabré, abandonné depuis plusieurs années avec les constructions, four à cuire le plâtre, terrains en dépendant” . Nous sommes treize ans après la date présumée de construction, plusieurs années après la cessation de l’activité : celle-ci s’est donc arrêtée au bout d’une dizaine d’années, vers 1860-1862 ?
• 24 octobre 1867 / La vente se fait pour 1200 francs de “l’immeuble avec toutes les constructions qui en dépendent et tous nécessaires à l’exception de la machine en fer servant à moudre le plâtre dite moulinramasseur, laquelle, non adhérente aux bâtiments, n’est pas comprise dans la vente” (…) “le sieur Fanjaud se réserve de pouvoir acquérir la machine dite moulinramasseur ainsi que la grue servant à monter le plâtre (…)” . Dans un moulin ramasseur, sous la meule verticale, on ramenait les blocs partiellement écrasés en évacuant le plâtre déjà obtenu. 
La grue indique que le broyage par le moulin-ramasseur s’effectuait à l’étage, selon l’agencement le plus usité . L’achat de “la machine en fer” et de la “grue” est récent (“aux prix portés dans les factures des articles acquis depuis peu par le sieur Négrier” dit l’acte), comme l’est la remise en état de fonctionnement qu’il traduit ; c’est sans doute lors de cette période qu’ont été effectuées les extensions que l’analyse du bâtiment annexe permet d’observer : c’est une seconde vie qui commence. Cette relance de l’activité résulte de deux ans d’efforts menés par le propriétaire qui, le vendant en 1867, valorise ainsi d’un tiers l’immeuble qu’il a acquis deux ans auparavant.

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Conclusion

Le Moulin à vent à broyer le plâtre de Saint-Chinian s’édifie à contre-courant de l’évolution technologique de son époque, car impérieuse est la nécessité qui pousse à le bâtir sur un site répondant aux besoins. Son histoire est exemplaire. Les difficultés qu’il rencontre, outre la mauvaise gestion ou l’escroquerie, ne pourront que s’accentuer ; les faibles quantités que traitent ces installations les rendent inéluctablement de plus en plus marginales et vulnérables . Dans les années 1860, les investissements pour sa remise en état et sa modernisation, mise en place d’un moulin-ramasseur, montrent que les perspectives de rentabilité paraissaient encore satisfaisantes aux yeux des entrepreneurs ; cependant, que l’activité ait pu se maintenir sur le site pratiquement pendant trente années (jusqu’aux années 80) peut apparaître, pour nos yeux “modernes”, comme une performance. L’arrivée du chemin de fer à St-Chinian, qui apporte alors une réponse nouvelle aux besoins locaux, lui portera le coup de grâce car elle change alors la donne : la productivité s’améliore par la concentration de la production sur les sites les plus aptes au passage à une fabrication industrielle et les producteurs artisanaux disséminés dans les villages ne peuvent soutenir la concurrence des producteurs industriels, même lointains, tels ceux du Roussillon ou du sud-Aveyron (le train arrive à Saint-Affrique en 1874) . La tentative d’établir une autre “usine à plâtre”, est-elle à vapeur ? au plus près de
la plâtrière de Brabet est sans espoir ; a-telle lieu après la ruine du moulin à vent (apparemment encore actif le 26 août1879) ou en concurrence avec lui ? elle est soumise à l’impôt de 1882 à 1890 mais ceci est une autre histoire …

Epilogue

Seuls restaient encore debout la tour ruinée et des pans de murs des bâtiments annexes. L’inauguration du moulin reconstitué en moulin à blé a eu lieu le 17 juin 2001 : la tour a retrouvé une capelade (toit tournant conique) neuve recouvrant l’ensemble mécanique que réclame la nouvelle fonction meunière attribuée au moulin . La partie centrale (le four) a été laissée en attente pour une mise en valeur possible ; une future “maison du terroir” s’est élevée sur l’extension basse. Cette nouvelle vie est dans le droit fil de la vie des moulins : le moteur reste en place, ses usages évoluent avec les besoins.

François CHARRAS – Article paru dans le Monde des Moulins – N°11 – janvier 2005

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