Le site des Moulins de France
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En amont de Troyes, dans le département de l’Aube, la Seine n’a rien du fleuve puissant et majestueux qui traverse Paris. C’est une charmante petite rivière qui coule sous d’agréables ombrages entre des coteaux calcaires couverts de vignes, puis se fraie un chemin dans des grès où prairies d’élevage et forêts alternent, avant d’arriver dans la vaste plaine alluviale de Troyes à Saint-Parres-lès-Vaudes, village situé à dix-huit kilomètres de la capitale historique de la Champagne.

La Seine par grandes eaux en hiver, à l’emplacement du Moulin de Saint-Parres-lès-Vaudes : le déversoir. Photo Catherine Tartre

La Seine ne traverse pas ce village, mais sépare son finage de celui de Villemoyenne.

Saint-Parres-lès-Vaudes ne possédait pas de moulin et ses habitants devaient moudre leurs grains soit en amont au Moulin de Chappes situé à quatre kilomètres, soit en aval au Moulin de Clérey, à un peu plus de deux kilomètres. Le village comptait 272 habitants en 1800 et 453 en 1851.

À la fin de l’année 1802, le citoyen Charles-François Hiez, demeurant à Troyes, avait demandé l’autorisation de construire un moulin à eau sur un terrain lui appartenant, lieudit le Patis, mais le projet a probablement été abandonné sans que nous en connaissions la raison.
En 1844, le sieur Gautherin-Bersin formule la même demande. Son moulin, rive gauche sur le territoire de Saint-Parres, serait à soixante mètres en amont du pont de Villemoyenne et en face de ce village.

Au milieu du XIXe siècle, en amont de Troyes, dans ses faubourgs, la Seine alimente d’importantes et séculaires papeteries ainsi que les multiples « blancheries » pour blanchir les toiles qui ont fait, pendant des siècles, la réputation de la ville. Il y a aussi quelques moulins à farine et déjà les premières filatures de coton qui annoncent l’essor de l’industrie de la bonneterie troyenne.
L’enquête diligentée par les Ponts et Chaussées fait apparaître de nombreuses oppositions, notamment celles de propriétaires d’usines de Troyes qui « redoutent l’imbibition des bords supérieurs de la rivière plus considérable qu’avant par temps de sécheresse ». Cette opposition a été jugée comme dénuée de fondement par l’administration, ce qui provoque la colère des usiniers en 1847.
Un riverain qui possède sept ares de terrain mitoyen, mais est également propriétaire du Moulin de Clérey, en aval, monsieur le comte de Launay, s’oppose à cette nouvelle construction. Cependant, il apparaît rapidement que son « seul motif est la jalousie à la vue de son ancien fermier créant une usine qui pourrait faire concurrence à la sienne ».
L’opposition d’un autre riverain, le sieur Courtat, dont quelques ares de terrain seraient inondés, est prise en considération. L’opposition de cette famille traverse plusieurs générations !
En ce qui concerne l’adhésion de la commune de Villemoyenne, qui s’inquiète pour son pont situé à soixante mètres en aval du moulin,
M. Gautherin-Bersin l’enlève par le don d’une somme de 1500 francs applicable aux besoins de la commune !

Cependant, les visites des ingénieurs des Ponts et Chaussées se succèdent et les avis des spécialistes sont unanimes : il ne peut y avoir de chute à l’endroit prévu par le demandeur, il sera donc impossible de faire fonctionner une usine. Mais Gautherin-Bersin s’entête : La chute de 0 m 17 cm 7 mm en été me donnera une vitesse suffisante pour faire marcher l’usine, attendu que j’ai l’intention d’employer une roue de 4 à 5 mètres de largeur qui me suffira en raison du volume d’eau. Pendant l’hiver j’aurai plus d’eau qu’il ne m’en faut, et quand la chute sera effacée, la force et la vitesse du courant suffiront pour mettre en mouvement ma roue dont les palettes seront mobiles. J’ai une longue expérience des cours d’eau, je connais parfaitement celui sur lequel je demande à établir mon usine et j’ai la certitude de pouvoir marcher aux conditions qui ont été acceptées par tout le monde et qui sont reconnues ne pouvoir nuire à qui que ce soit.
Et finalement, l’ordonnance du 11 décembre 1845 autorise l’usine avec une chute de
0,177 m !

Les ouvrages sont établis dans le lit même de la rivière. Il s’agit d’un déversoir de 41 m de long formé de pièces de charpente et de maçonnerie, surmonté de faux chapeaux brochés sur les couronnements et de hausses… de sept vannes de décharge d’ouverture totale de 25,32 m. Les générateurs de l’usine se composent d’une grande roue alimentée par une vanne motrice de 6,42 m d’ouverture et d’une turbine dont la vanne d’alimentation a 3,66 m d’ouverture.

Les difficultés sont immédiates, et dès l’année suivante, Gautherin sollicite une révision de l’ordonnance de 1845 : sa demande est repoussée.
Son argument : En accordant à l’exposant l’autorisation d’établir l’usine, l’ordonnance a nécessairement eu l’intention de donner au propriétaire de cette usine les moyens nécessaires pour la faire mouvoir et par conséquent la hauteur et le volume d’eau nécessaires à son mouvement…
Gautherin a déjà oublié à quel point il avait insisté pour dire qu’il allait se satisfaire de la chute jugée trop faible par les Ponts et Chaussées !

En 1847, il demande à porter la retenue de 0,117 m à 0,40 m, soit un exhaussement de 22,3 cm. Suite à un accord avec l’opposant principal, le décret du 10 mars 1851 fixe la retenue à 0,30 m. Mais Gautherin n’étant pas satisfait, il n’applique pas ce règlement et, face à une mise en demeure, il réclame la révision de l’ordonnance du 10 mars 1851. Il veut porter la retenue de 0,30 m à 0,81 m soit une augmentation de 0,51 m !
Comme il n’est pas à un mensonge près pour obtenir satisfaction, il argumente que les points de repères ayant servi de base aux ordonnances de 1845 et 1851 ont été pris dans des canaux creusés de main d’homme et non pas dans la rivière. Afin d’étayer ses dires, il produit des témoins qui sont tous ses obligés ou ses salariés. Cependant, quelques habitants très âgés de Villemoyenne, interrogés, contestent unanimement car il n’y a jamais eu de canal creusé de main d’homme à l’endroit désigné par Gautherin !

Un rapport de 1847 précise que l’usinier a fait construire des bâtiments immenses hors de toute proportion avec la force motrice qu’il savait devoir lui être accordée. Dans ces bâtiments, il a fait établir quatre paires de meules et a réservé la place pour en placer le double encore. Et aujourd’hui il est fondé de venir dire que l’Administration l’ayant laissé construire, elle doit lui fournir les moyens de marcher dans les conditions où il s’est placé par sa faute !

Le moulin et ses abords en 1865. AD de l’Aube S 793

L’ingénieur en chef des Ponts et Chaussées écrit le 27 août 1850 : « Les ingénieurs qui ont pris part à la longue et laborieuse instruction relative à la demande du sieur Gautherin-Bersin, nous ont laissé la tâche la plus difficile : celle de conclure.» Le rapport de Denoël du 6 mars 1847 indique : « Nous ne ferons aucune proposition, l’administration jugera ».
Le 8 mai 1847, le même ingénieur, sans rejeter entièrement la demande du sieur Gautherin, pense qu’il convient d’ajourner toute décision jusqu’à ce qu’on ait constaté par des expériences fortes, dans la saison d’étiage, si l’usine telle que l’ordonnance royale du 11 décembre 1845 l’a faite, suffit ou non aux besoins locaux.

L’ingénieur Dujardin, dans un rapport très développé en date du 5 août 1850, ne se prononce pas non plus d’une manière bien explicite : « le moulin a aujourd’hui six paires de meules de 1,50 m de diamètre, quatre de ces paires sont mises en mouvement par une roue Poncelet de 6,50 m de largeur, les deux autres par une turbine… La roue Poncelet peut s’élever et s’abaisser suivant la hauteur des eaux, la turbine est également dans d’excellentes conditions… trois paires de meules tournent à notre arrivée. »

Il est en outre précisé au sujet de Gautherin-Bersin : un industriel intelligent qui s’est jeté témérairement avec un entêtement très regrettable dans une mauvaise affaire qui, avec une chute de 0,177 m, pouvait à peine suffire en été à alimenter une paire de meules, a créé une usine considérable et dont il lui est impossible de tirer parti…

Le sieur Gautherin-Chaudron, fils et héritier de l’usinier, écrit en 1864 : « mon père dépensa environ 200 000 francs dans les moulins de Saint-Parres.»
En 1865, l’usinier fait exécuter un curage en aval sur 250 m de longueur, une largeur de
30 m et une profondeur de 0,45 m, ce qui abaisse le niveau du sous-bief et lui donne une grande force motrice.

Cartes postales anciennes du moulin. Col privée

Cartes postales anciennes du moulin. Col privée

Dans un rapport du 14 février 1866, l’avocat conseil de Gautherin écrit au ministre des Travaux publics de l’Agriculture et du Commerce que l’usine de son client est très importante pour les populations de Montreuil, Montiéramey, Lusigny, Vaudes, pour leur alimentation et l’écoulement de leurs produits agricoles. Il omet de mentionner que les villages de Montreuil, Montiéramey et Lusigny, situés sur la Barse, affluent de la Seine, possèdent déjà cinq moulins à farine hydrauliques…
Cette déclaration est appuyée par 260 signatures jointes au dossier en faveur de l’usine du sieur Gautherin.

Le décret impérial du 22 octobre 1866 autorise la poursuite d’activité du moulin à moudre les grains du sieur Gautherin-Chaudron.
En outre, le permissionnaire sera tenu de payer la redevance annuelle de 20 francs à la caisse du receveur des contributions indirectes, révisées tous les 30 ans, payable par trimestre d’avance.

Sur le décret de 1866, les visites des ingénieurs des Ponts et Chaussées sont rappelées :
17 juin, 5 juillet, 2 août, 23 septembre,
13 novembre, 6-23 décembre 1865 et 24-25 janvier, 21 février, 28-29 mars, 21 avril,
21 mai 20 juin 1866. Cette impressionnante énumération montre le sérieux des enquêtes des ingénieurs des Ponts et Chaussées pour instruire cette affaire.

Redevance à l’État
Par dépêche du 20 mars 1866, le directeur général des Ponts et Chaussées informe le préfet qu’il a constaté que : ni l’ordonnance royale du 11 décembre 1845 ni le décret du 10 mars 1851 réglant le régime hydraulique du moulin ne stipulent de redevance à l’État, alors que le nouveau projet en propose une de 20 frs par an. Est-ce pour la chute entière de 0,81 m ou seulement le supplément de 0,51 m ?
Les usines sur la Seine en amont de Troyes, réglées antérieurement à 1852, n’ont pas de redevance imposée, car la Seine n’était pas navigable dans cette partie. Maintenant elle l’est (décret du
14 août 1852 et 15 juillet 1853 concernant la prolongation du canal de la Haute-Seine de Troyes à Bar-sur-Seine). Seules les usines existant avant 1566 sont exonérées.
Il est répondu que la redevance porte sur l’extension de 0,51 mètre, postérieure au décret de 1852.
Le sieur Gautherin doit prendre l’engagement de la payer d’avance par trimestre et à partir d’une année à dater de la notification du décret à intervenir.

La décision du Conseil d’État indiquant que la rivière Seine n’est ni flottable ni navigable est communiquée par dépêche du 18 janvier 1867, c’est-à-dire après la décision d’abandonner le projet de prolongation du canal de la Haute-Seine : Gautherin n’aura finalement pas de redevance à payer.

En 1874, les problèmes recommencent avec le sieur Courtat, opposant de la première heure, qui a constaté que les eaux étaient trop hautes. Les Ponts et Chaussées vérifient avec de nombreux témoins si la présence de l’usine a modifié l’étendue des surfaces inondées. D’après les témoins, il est impossible de déterminer les anciennes limites, mais seulement celles de l’hiver précédent.

Une carte postale de 1903 montre le « Moulin Mestanier » encore en activité. Il brûle le
22 septembre 1911 et ne sera pas reconstruit.

Nous avons la description des bâtiments du moulin donnée par l’abbé Jean Durand : « Il faisait quinze mètres de large, soixante-dix mètres de long et s’élevait sur quatre étages. Ce beau bâtiment comprenait d’un côté les grands magasins réunis par un pont de fer avec granges et écuries à l’arrière ; de l’autre côté l’entrée donnait sur la maison d’habitation, dans une vaste cour entourée de murs. Ce moulin, muni d’une turbine et d’une roue à aubes, venait d’être modernisé, en sorte qu’il ne restait plus que deux meules, tous les autres broyeurs étaient à cylindres. On pouvait moudre cent cinquante à deux cents quintaux de céréales par jour. Dix ouvriers y étaient occupés. Madame Mestanier en avait la direction.»

Courrier de la Tuilerie mécanique de St Parres-lès-Vaudes aux Ponts et Chaussées en 1930. AD de l’Aube S 1280

Contre toute attente, cette énorme usine a fini par fonctionner normalement grâce à l’insistance opiniâtre de son fondateur, pour qui la fin justifiait les moyens.

M. Caquey, propriétaire de l’ancien moulin de Saint-Parres-lès-Vaudes, demande en 1924 à réfectionner son déversoir, en chômage depuis plusieurs années, car l’usine va être remise en activité et la réparation est indispensable.
Le procès-verbal de récolement du 22 décembre 1931 donne son accord sur la pose d’un repère fixant le niveau légal de la retenue. Ce repère avait été réclamé par mademoiselle Courtat car l’ancien avait disparu !
En 1944, le site de l’ancien moulin appartient à la Tuilerie Mécanique de Saint-Parrès-les-
Vaudes qui écrit, le 13 avril 1944, aux Ponts et Chaussées : Notre barrage sur la Seine a reçu deux torpilles lors du bombardement du
14 juin 1940, ce barrage qui était en bois, assez ancien, a de ce fait été partiellement démoli et très fortement ébranlé, à tel point qu’il est inutile d’envisager une réparation, mais une réfection à neuf… S’il venait une crue très importante, le barrage serait enlevé et il risquerait d’entraîner le pont qui est immédiatement en aval…
Il semblerait qu’aucune suite n’ait été donnée par les autorités, puisqu’en septembre 1946, la Tuilerie réitère sa demande d’autorisation de reconstruire le vannage de l’ancien moulin. Ce qui restait du moulin avait été transformé en centrale électrique afin d’alimenter la tuilerie mécanique.
L’arrêté préfectoral du 25 octobre 1946 autorise les travaux.
L’arrêté préfectoral du 23 septembre 1947 fixe les dimensions du déversoir.

De nos jours, la tuilerie a cessé ses activités, il ne reste plus qu’une maison d’habitation.

Catherine Tartre
Association des Moulins à Vent Champenois

Sources :
Archives départementales de l’Aube : S 793, S 808, S 1280.
Abbé J. Durand, Le Département de l’Aube en cartes postales, tome II, page 729, Imprimerie Paton, 1993.

Publié dans le Monde des Moulins n° 75 de janvier 2021

 

Catégories : HistoireLégislation

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