Le site des Moulins de France
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Interview de Nicolas Marcilly (NM), compagnon charpentier, réalisée par Catherine Tartre, membre de l’Association des Moulins à Vent Champenois (AMVC), janvier 2019.

AMVC : Bonjour Nicolas, ou peut-être devrais-je dire : « Compagnon Champagne » ?
NM : Les deux sont exacts, puisque je suis né Nicolas Marcilly en 1992 et je suis devenu le compagnon Champagne lors de mon adoption en 2010. Le nom de notre province d’origine nous est automatiquement attribué lors de notre adoption, et ensuite, lors de la réception, c’est-à-dire en 2015 pour moi, j’ai pu choisir un complément. Je suis le compagnon Champagne Cœur-Joyeux.
Nicolas et Champagne Cœur-Joyeux sont indissociables de l’homme je que suis maintenant.

AMVC : Nicolas, tu es de retour dans l’Aube, ta région natale, depuis quelques mois seulement, après avoir effectué ton Tour de France comme charpentier. Quand as-tu décidé que ton avenir serait dans le travail du bois ?
NM : Je suis passionné par le modélisme depuis mon plus jeune âge et j’ai construit ma première maquette à l’âge de six ans : un petit bateau tout en bois. Après plusieurs réalisations : des bateaux, des avions, des catapultes et même une montgolfière, le moment de choisir une orientation professionnelle est arrivé. En classe de troisième, dans le cadre des « stages de découverte des métiers », j’ai eu l’opportunité de réaliser deux stages d’une semaine dans deux entreprises très différentes qui travaillent le bois en région troyenne.

Le premier stage a été effectué dans une entreprise de menuiserie générale. Ce stage a aussi été ma première expérience dans le monde du travail, mais je n’ai pas eu de véritable déclic, le travail était assez répétitif.

Le deuxième stage m’a conduit dans une entreprise de charpente et menuiserie dirigée par un compagnon charpentier spécialisé dans la rénovation de l’habitat local à pans de bois. J’ai alors compris que je voulais être charpentier et que ce métier pouvait offrir des opportunités intéressantes d’expression, avec une grande variété de réalisations : c’était technique mais aussi artistique.

AMVC : Et ta passion pour les moulins, à quand remonte-t-elle ?
NM : Elle est apparue suite à un reportage à la télévision sur les moulins, j’avais onze ans. J’ai eu envie, quelques semaines plus tard, d’en réaliser un dans le jardin de ma grand-mère. Je me suis documenté dans différents livres et même si j’ai été attiré par le moulin à pivot en bois, il m’a semblé un peu trop complexe à réaliser, étant donné mon peu d’expérience. Le moulin-tour maçonné me semblait plus accessible. J’ai récupéré des pierres chez ma cousine et j’ai construit un moulin de 1,50 m de haut, avec un chapeau couvert de petites tuiles en bois pivotant sur un chemin de roulements.

Mon premier moulin à vent dans le jardin de mamie.
Photo Nicolas Marcilly

 

AMVC : Pour apprendre le métier de charpentier, tu ne choisis pas la voie la plus facile puisque tu optes pour le compagnonnage. Pourquoi cette décision ?
NM : Lors de mon deuxième stage en entreprise, j’ai pris le temps de discuter avec mon maître de stage, qui m’a donné l’envie de pousser la porte de la Maison des Compagnons du Devoir de Troyes. Lors d’une journée d’information, le Prévôt de la maison nous a présenté l’Association Ouvrière des Compagnons du Devoir, les différentes filières d’apprentissage, les 27 métiers qu’elle propose (29 maintenant), ainsi que la rigueur qu’exige cette école, en même temps que les avantages et les inconvénients de la vie en communauté. Quelques semaines plus tard, conforté dans le choix d’apprendre le métier de charpentier, j’ai été convoqué à une deuxième journée pour passer les tests d’entrée à l’École des Compagnons. Après avoir réussi mes tests, j’ai intégré le CFA de Reims (Centre de Formation pour Adultes) en juillet 2008.

AMVC : Comment s’est passé ton apprentissage ?
NM : C’était un apprentissage sur deux ans, en alternance, à raison de six semaines en entreprise et deux semaines au CFA. C’était l’entreprise dirigée par le compagnon charpentier, où j’avais fait mon second stage d’orientation.
Pendant la seconde année, j’ai participé au concours national « Un des Meilleurs Apprentis de France » (MAF) et j’ai eu la fierté de remporter une médaille d’or, en même temps que trois autres postulants.
Pour ce concours, le sujet est imposé. J’ai réalisé la maquette en un peu plus de 160 heures passées dans les ateliers de mon patron, en dehors de mes heures de travail. La maquette rassemblait toutes les difficultés abordées pendant mon apprentissage :
base triangulaire et trois versants comme une pyramide pour une hauteur de 1 m. Elle a été évaluée par un jury régional et j’ai obtenu la note de 18/20. Ces concours sont organisés afin de faire progresser les apprentis en créant une émulation entre eux.

Avec ma maquette de stage, en 2009. Collection Nicolas Marcilly

Mon diplôme MAF.

Remise de la médaille d’or au Sénat, par
M. Adnot, sénateur de l’Aube, en 2011. Collection Nicolas Marcilly

 

AMVC : Tu étais donc toujours apprenti et pas encore compagnon.
NM : Exact, mais il y a des étapes à respecter : maintenant il n’y a plus de stagiaires chez les compagnons et pour être « adopté » et partir faire son Tour il faut avoir terminé l’apprentissage en alternance. Donc, après avoir terminé mon apprentissage, à la veille de mes 18 ans, j’ai postulé afin de partir sur le Tour de France avec les Compagnons pour voyager, être confronté à de nouvelles méthodes de travail, tester différentes organisations et ainsi me perfectionner dans ce métier qui me plait.

AMVC : Difficile pour quelqu’un comme toi très attaché à sa famille ?
NM : Certes, cela n’a pas été simple de quitter la maison, mais l’envie de découvrir d’autres horizons à travers mon métier m’a aidé à poursuivre ma route.

AMVC : En quoi consiste un « Tour de France » ?
NM : Le Tour de France consiste à changer de ville deux fois par an et donc d’entreprise. Cela m’a permis d’acquérir de nouvelles connaissances et de partager mes expériences. Nous avons la chance en France d’avoir une grande richesse patrimoniale, architecturale et un savoir-faire reconnu dans le monde entier. Sans oublier la gastronomie que j’ai appréciée, mais c’est un peu hors sujet !
Le Tour de France est géré par métiers par le secrétaire de corps de métiers de l’Association des Compagnons du Devoir et du Tour de France dont le siège est à Paris, 82 rue de l’Hôtel de Ville, dans le 4e arrondissement. C’est une association loi 1901 reconnue d’utilité publique.
Il y a six corps de métiers regroupant vingt-neuf métiers différents :

  • Industrie métallurgique
  • Métiers du goût
  • Métiers du vivant
  • Aménagement et finition
  • Matériaux souples
  • Bâtiment avec les charpentiers, maçons, couvreurs, métalliers, plombiers et métiers de la pierre.

AMVC : Combien de temps a duré ton Tour, dans quelles villes as-tu résidé et chez combien de patrons as-tu travaillé ?
NM : J’ai démarré mon Tour de France en juillet 2010 à Auxerre dans l’Yonne, c’est-à-dire pas très loin de chez moi. À l’issue des six premiers mois, qui constituent une période d’observation, j’ai demandé à être « adopté » par les compagnons. Pour prendre la décision, une réunion est organisée avec les anciens compagnons charpentiers de la ville et des alentours, la Cayenne, ainsi que les jeunes itinérants de la maison, qui m’ont interrogé sur mes motivations à poursuivre ce Tour de France…

  • En juillet 2011, je suis envoyé à Strasbourg, où la maison des Compagnons est dans le centre de la ville, la Petite France. Nous refaisons le pont Vauban, de 110 m de long, et dont la charpente compte 450 pièces de bois. C’est à Strasbourg que j’ai découvert la charpente de type germanique, c’est-à-dire sans fermes où les pièces longitudinales reposent sur des poteaux : une nouveauté pour moi, et comme je suis plus doué pour travailler le bois que pour maîtriser les langues étrangères, j’étais ravi d’apprendre ces nouvelles techniques sans franchir la frontière !
  • Puis, je suis allé à Nantes afin de me familiariser avec la construction de maisons à ossature bois. Ensuite j’ai été envoyé à Virieux-le-Grand, dans l’Ain, où j’étais en famille d’accueil, car il n’y a pas de maison des Compagnons partout. J’ai travaillé sur des charpentes traditionnelles.
  • En 2012, j’étais à Lamotte-Landeron, en Gironde, où mon patron construisait des maisons individuelles haut de gamme.
  • Puis changement de cap total, en 2013, je découvre la ville de Saumur, sur la Loire, ou je construis des appentis et abris de voitures !
  • En 2013-14, j’étais à Brest, où j’ai travaillé à la presqu’île de Crozon et découvert la charpente bretonne à petites sections (les Bretons n’ont pas souvent de neige !) et fait surtout de la menuiserie avec pose de fenêtres.
  • En 2014-15, je travaille sur des chantiers de réhabilitation au centre de la ville de Lyon.
  • En 2015, après ma réception, je suis à Nancy, compagnon itinérant et j’interviens sur des bâtiments publics tels que gymnases, écoles, ou encore des zones pavillonnaires.
  • Puis retour dans ma région natale pour quatre mois en mai 2016 où je suis près de Troyes pour un chantier particulier avec Les Charpentiers de Troyes, chargés de reconstituer le manège des salines royales de Dieuze (voir n° 67 du Monde des Moulins p 22) et quelques travaux de restauration sur un moulin à eau de la région.
  • Ensuite, jusqu’à l’été 2018, les Compagnons m’envoient comme formateur à Toulouse, où je termine mon Tour de France.

AMVC : Est-ce que ton parcours est classique ou peut-il y avoir des variantes importantes ?
NM : Chaque parcours est différent selon les personnes concernées, le métier choisi et les villes dans lesquelles nous sommes accueillis.

AMVC : Quel est ton meilleur souvenir ?
NM : Mon meilleur souvenir a été mon passage à Strasbourg, dans une région aussi riche en patrimoine qu’en gastronomie. Les anciens y étaient très gentils et pas avares d’aide ou de conseils. J’ai participé à des travaux sur l’hôtel de la préfecture, l’opéra, le château du Haut-Kœnigsbourg qui possède un petit moulin. C’était agréable, fécond et exaltant.

AMVC : Et le pire ? Veux-tu en parler ou préfères-tu l’oublier ?
NM : Il n’y a pas eu de pire. Je crois que j’ai eu de la chance et j’ai tout aimé. Il y a eu des expériences plus riches que d’autres, mais toutes m’ont apporté quelque chose.

AMVC : Pour être reçu officiellement compagnon il faut réaliser un chef-d’œuvre. Parle-nous du tien, comment t’est venue l’idée, dans quelles conditions l’as-tu réalisé et en combien de temps ?
NM : C’était en 2014 à Lyon.
Dans certaines villes, la Cayenne décide du sujet de la maquette de réception à réaliser, souvent parce des compagnons en ont besoin pour un projet ; à Lyon c’était libre. On pouvait proposer selon ses goûts personnels, et pour moi c’était un moulin !
En juillet-août, j’ai réalisé, avec un autre aspirant, une maquette de pré-réception. Nous y avons passé 150 h chacun.
Je voulais réaliser la maquette d’un moulin en activité ou ayant existé autour de Lyon mais je ne savais pas comment ni où trouver des informations. J’ai regardé sur la carte de Cassini de la région lyonnaise mais je n’ai rien trouvé, car il y a surtout des moulins hydrauliques dans la région.
Néanmoins, mes recherches m’ont permis de monter un dossier de cinquante pages sur les trois types de moulins à vent les plus courants : le moulin à pivot en bois, le moulin-tour souvent maçonné mais parfois en bois dans le nord de la France et le moulin-cavier, spécialité de la vallée de la Loire.
Ce dossier a été présenté à la Cayenne de Lyon afin de justifier mon projet de maquette de moulin. Mon idée a été ratifiée, mais je n’avais toujours pas de moulin pour inspirer ma construction de maquette !
Le temps jouait contre moi, je devais trouver rapidement un modèle.
Je me suis souvenu du moulin à pivot en bois construit par l’Association des Moulins à Vent Champenois, sous la conduite de leur président, Erwin Schriever. J’ai appelé Erwin et je suis venu un samedi voir les plans qu’il avait dessinés, et prendre les cotes afin de construire une maquette au 1/10e. Quand j’ai présenté mes plans à la Cayenne de Lyon, elle a avalisé le projet, mais l’a trouvé trop ambitieux pour le peu de temps qui restait pour la réalisation et m’a demandé de le simplifier :
pas d’échelle extérieure et pas d’engrenages. La première déception passée je décide de tout maintenir et seulement travailler un peu plus… La mise en chantier commence début novembre. Je réalise d’abord quinze planches de traits (format A2) en trois semaines, hors temps de travail, c’est à dire de 18 h à 1h du matin ! Deux semaines avant Noël, je vais dans une scierie locale pour débiter le bois (du chêne et du frêne). Il faut faire vite car en mars je dois présenter ma maquette !
Je précise que, lorsqu’un projet est accepté, les Compagnons allouent une somme de 650 € pour le réaliser. J’ai légèrement dépassé ce budget, et c’est la raison pour laquelle il vaut mieux ne pas prévoir une maquette trop volumineuse.
J’avais plus de mille pièces de bois rangées par groupes (façades, planchers, ailes, etc.) et maintenues par des adhésifs afin que le bois ne travaille pas.
Cinq jours avant Noël je commence le taillage à la main.
À la mise en chantier, la Cayenne donne la date de correction, c’est à dire la date pour examiner les pièces levées. J’ai jusqu’au début mars !
Pendant toute la période de réalisation, à la maison des Compagnons, l’aspirant n’est pas seul, il peut compter sur les conseils des anciens, des formateurs, des autres aspirants et, quand les conseils sont contradictoires (cela peut arriver !), c’est le « parrain », le compagnon qui suit l’aspirant dans la réalisation de sa pièce de réception, qui tranche.
Mars arrive trop vite, j’ai réussi à travailler
840 heures en cinq mois (en plus de mon activité salariée, n’oublions pas) : toute la cage est assemblée, le mécanisme fonctionne mais les ailes ne sont pas montées quand je dois présenter ma maquette.
C’est la « Correction », composée uniquement des Compagnons de la Cayenne, qui accepte ou refuse le travail. Leur décision est sans appel.
Après dix minutes d’examen, mon moulin sans ailes est accepté.
Par souci d’honnêteté, je dois apporter une précision : je n’ai pas réalisé seul cette maquette.

  • Le support en béton blanc a été coulé par deux aspirants maçons.
  • Les meules, de quinze centimètres de diamètre, ont été réalisées par un aspirant tailleur de pierre et un apprenti.
  • Les soies de la bluterie et les courroies ont été confectionnées par un aspirant tapissier.
  • Trois mécaniciens-outilleurs ont fabriqué toute la petite quincaillerie, c’est-à-dire soixante-dix petites pièces en acier.
  • Sans oublier les apprentis et aspirants de Lyon qui m’ont aidé à poncer les 1000 pièces en bois constituant le moulin !

Avant de changer de ville, je devais finir ma maquette, c’est-à-dire travailler encore 110 heures pour terminer et monter les ailes.
Ma maquette est maintenant exposée dans la grange du Moulin de Dosches, dans l’Aube, à l’ombre du moulin qui a servi de modèle.

Maquette du Moulin de Dosches, à la maison des Compagnons de Lyon. Photo Nicolas Marcilly

AMVC : Avant de continuer avec ton parcours, j’ai une question à te poser sur la réalisation de ton chef-d’œuvre. Tu dis que la Cayenne décide du temps qui t’est alloué pour la confection de ta pièce et que ce temps est relativement court si on considère qu’il doit être effectué en plus de la semaine normale de travail. Je me souviens, en visitant le Musée des Compagnons à Tours, que le guide avait mentionné certains compagnons qui avaient passé une partie de leur vie à réaliser leur chef-d’œuvre. Apparemment, ce n’est plus possible maintenant ?
NM : Jadis, il y avait plusieurs organisations, fortement rivales d’ailleurs, de compagnonnage. Elles ont maintenant fusionné, ce qui a impliqué une remise à jour du règlement qui est le même pour tous.
Ces chefs-d’œuvre de jadis, dont les Compagnons tirent encore maintenant une très légitime fierté, étaient aussi une façon de mettre en concurrence les différentes branches compagnonniques. Nos chefs-d’œuvre actuels ne peuvent pas rivaliser avec ceux du passé à cause du temps très réduit alloué à leur fabrication, mais ils montrent cependant la maîtrise du métier acquise par les postulants.

AMVC : Peux-tu parler de la réception officielle en présence de ta maman qui était très fière ?
NM : Oui, avec plaisir, parce que c’était pour moi un grand moment et l’aboutissement de cinq années d’apprentissage. C’était en mars 2015 à Lyon, après la « Correction » où seule la Cayenne est présente, qu’a eu lieu la réception officielle et publique « en Couleur » en présence de ma mère et de mon frère. Nous étions sept aspirants reçus en même temps.

Mars 2015, à Lyon, avec ma maman et mon frère : je porte la Couleur ! Collection Nicolas Marcilly

 

AMVC : En couleur ?
NM : La « Couleur » c’est une écharpe, notre attribut de compagnon. Je prononce le mot « écharpe »
pour que tu comprennes, mais c’est la seule fois, car ce mot ne figure pas à notre vocabulaire. On l’appelle Couleur car sa teinte est différente selon le corps de métier auquel on appartient. Pour les charpentiers et menuisiers, la Couleur est bleue.

Ma Couleur, chargée de symboles du compagnonnage frappés à chaud, au fur et à mesure de mon parcours. Photo Nicolas Marcilly

Des symboles compagnonniques sont frappés à chaud sur la Couleur lors de la cérémonie de réception, avant qu’elle soit présentée au nouveau compagnon. Elle se porte sur l’épaule droite et nouée à gauche. C’est un symbole d’appartenance très fort que nous gardons toute notre vie et que nous portons lors des cérémonies auxquelles nous sommes conviés, comme le repas de saint Joseph, notre saint patron.
La canne du compagnon est aussi remise lors de cette cérémonie. Elle est en jonc avec un pommeau portant le nom du compagnon. La canne du compagnon est haute, elle doit monter jusqu’au cœur !
Lors des cérémonies nous chantons des chants compagnonniques. « La conduite », c’est celui que j’ai chanté lors de ma réception.

Partition de “La conduite” dans le « Chansonnier » de Jean-François Piron, Compagnon “Vendôme-la-Clef-des-cœurs” (1796-1845). Photo Nicolas Marcilly

AMVC : Tu n’as pas quitté les Compagnons après la réalisation de ton chef-d’œuvre, tu es devenu formateur. Pourquoi ?
NM : Après la réalisation d’un chef-d’œuvre le Compagnon doit faire ses trois années du Devoir ou de « gâche », c’est à dire :

  • soit de devenir prévôt d’une maison
  • soit Compagnon itinérant (encadrement des jeunes en cours du soir)
  • soit formateur dans un CFA.

En ce qui me concerne, j’ai fait une année de compagnon itinérant (Nancy et Troyes), suivie de deux années de formateur de lapins. Je tenais à être formateur dans un CFA, car je pense que c’est la meilleure façon de transmettre mon savoir. J’ai été formateur à temps plein à Toulouse, la ville rose, où j’ai formé trois sessions dont deux groupes de lapins (en tout 47 jeunes de 14 à 18 ans) et un groupe de dix-sept stagiaires (19-56 ans) en formation continue.

AMVC : Pendant que tu étais à Toulouse, nous t’avons vu passer des congés très occupés dans l’Aube, raconte nous ce que tu as fait.
NM : En été 2016, j’avais visité, dans la grange du Moulin de Dosches, une exposition de cartes postales anciennes montrant des moulins en bois. Ces photos étaient toutes magnifiques, mais l’une d’elles m’a particulièrement attiré, c’était celle d’un drôle de petit moulin : le Moulin sur roues du Mont Avril en Saône-et-Loire. J’étais fasciné. De retour à Toulouse, je n’arrêtais pas d’y penser. Alors, un jour, j’ai appelé Erwin et j’ai proposé d’en faire un semblable pour l’Association des Moulins à Vent Champenois qu’il préside. Il était d’accord, l’association acceptait de fournir les matériaux et une partie de la main d’œuvre, et moi je proposais de le dessiner et de participer au montage en fonction de mes disponibilités. J’allais enfin construire un vrai moulin, même s’il était tout petit : je passais du rêve à la réalité !

Le projet de moulin tractable, en août 2017. Photo Association des Moulins à Vent Champenois

J’ai fait les plans pendant que j’étais à Toulouse et j’ai commencé à le monter, avec mon frère, en août 2017. Puis les bénévoles de l’Association ont pris le relais. En septembre 2018 nous avons monté l’arbre moteur et les ailes. Ce moulin n’est pas terminé, car il faut encore acheter les meules ainsi que la remorque pour l’installer (il pèse plus de deux tonnes !) afin de le déplacer. C’est simple pour nous quand il s’agit de construire, mais quand il faut acheter…

Le moulin tractable, en août 2018,après le montage de l’arbre moteur et des ailes. Photo Association des Moulins à Vent Champenois

AMVC : Tu as gardé des attaches très fortes avec l’Aube, où tu souhaitais revenir. Comment cela s’est-il passé ?
NM : Je souhaitais revenir dans la région dont je suis originaire, car toute ma famille y habite.
J’ai donc été très heureux quand Erwin Schriever m’a contacté pour intégrer Les Charpentiers de Troyes, entreprise qu’il a fondée avec le Compagnon Frédéric Gateau.
C’était une proposition inespérée, car l’entreprise était alors spécialisée dans la restauration d’édifices classés, de maisons ou granges à pans de bois, ainsi que la construction de maisons à ossature bois. Elle consacre maintenant une partie de ses activités à la restauration de moulins à vent ou hydrauliques, en France mais aussi en Belgique.
Grâce à lui, mon rêve d’enfant va se réaliser : je vais devenir charpentier-amoulageur !
Ses connaissances seront précieuses pour que je continue à progresser dans ce créneau très particulier et très spécialisé qui me passionne depuis mon enfance.
À part le moulin à pivot construit par Erwin, nous n’avons plus de moulins à vent dans l’Aube mais il reste des moulins à eau dont très peu sont en état de fonctionner, alors il est possible d’espérer qu’un jour quelques-uns reprennent vie… et si je pouvais y contribuer, ce serait une grande satisfaction pour moi.

AMVC : Pourrais-tu nous parler des moulins que tu as déjà contribué à restaurer ?
NM : Comme je l’ai déjà dit, lorsque j’étais Compagnon itinérant, je suis venu travailler quelques mois chez Erwin et j’ai participé à la construction du manège des salines de Dieuzes. Sur les photos, on ne se rend pas compte à quel point ce chantier était énorme. Nous avions tout préparé dans l’Aube, en atelier, puis démonté les pièces pour les transporter. Sur place, tout s’emboîtait parfaitement : un gigantesque puzzle qui, remonté, pouvait tourner, poussé par une seule personne. C’était une expérience impressionnante.

J’ai travaillé sur le Moulin à eau d’Avirey-Lingey dans l’Aube, il fallait changer les 450 alluchons du rouet. Même s’il ne fonctionne plus actuellement, ce moulin possède une grande partie de son mécanisme. J’ai beaucoup aimé parler « moulin » avec le propriétaire, un passionné qui a pour projet de le remettre en activité et le faire visiter, mais avant il faudra refaire les meules et la bluterie.

Moulin à eau d’Avirey-Lingey : le moulin aux 450 alluchons neufs !
Photo Association des Moulins à Vent Champenois

à Cajarc : de vraies ailes pour une maison d’hôtes. Photo Association des Moulins à Vent Champenois

Chaque intervention est différente, c’est ce qui fait tout l’attrait du métier de charpentier amoulageur : au moulin à vent de Cajarc, dans le Lot, le but du propriétaire n’était pas de produire de la farine. Ce moulin-tour en pierre, superbement restauré, est transformé en maison d’hôtes avec deux chambres. Mais, comme le souhaitait le propriétaire, pour lui donner l’apparence extérieure d’un vrai moulin à vent, nous avons installé un arbre moteur et monté deux paires d’ailes équipées de toiles qui tournent au vent !

Dans le Loiret, le Moulin de Ligneroles déploie à nouveau ses ailes Berton. Photo Association des Moulins à Vent Champenois

 

Nous sommes même intervenus sur le Moulin de Valmy, enfin l’actuel, car ce malchanceux moulin à vent en bois doit régulièrement être remplacé ! Le dernier, celui mis en place après la tempête de 1999, présentait une inclinaison dangereuse : nous avons changé la pierre de roulement qui se trouve derrière les ailes, car elle était fissurée. Je t’assure que c’est émouvant d’intervenir sur le Moulin de Valmy, même si celui qui est sur la colline n’a pas vu les troupes révolutionnaires se battre.

à Wormhout, au Moulin de la Briarde, le lestage n’avait pas réglé tous les problèmes… Photo Association des Moulins à Vent Champenois

À Courtelevant (Territoire de Belfort), nous avons refait la roue à eau du moulin. Elle mesure 5,50 m de diamètre : je me sentais petit à côté ! Ce moulin possède deux étages, et quatre paires de meules. En ce moment, il tourne avec une seule paire de meules et fait un peu de farine pour les nombreux visiteurs. C’est un moulin très ancien qui appartient à la même famille depuis la Révolution.

Nous avons aussi participé à la restauration d’un moulin à vent à pivot classé Monument Historique à Ligneroles dans le Loiret : nous avons reconstitué les ailes Berton. C’était encore une expérience différente, car sur ce modèle d’ailes les mécanismes sont en fer. Quelle joie quand nous l’avons vu tourner à nouveau avec des ailes toutes neuves dont les planches glissaient parfaitement ! Il a repris la production de farine.

à Wormhout, au Moulin de la Briarde, le lestage n’avait pas réglé tous les problèmes… Photo Association des Moulins à Vent Champenois

Dernièrement, j’étais dans le Nord, à Worm-hout, près de Dunkerque, au Moulin de la Briarde qui est un imposant moulin flamand en bois construit au milieu du XVIIIe siècle. Les moulins étaient très nombreux à Wormhout jadis, celui-ci est le seul qui reste. Ce moulin était bien malade : déséquilibré par une bluterie ajoutée sur un côté, sa base avait été lestée pour le redresser et lui permettre de tourner. Au fil du temps, on a chargé le lest en pierre et en fer. Le lest ajouté a fini par enfoncer la base, créant un problème technique supplémentaire ! Nous avons renforcé la panne meulière au-dessus du maître sommier et redonné vie à ce moulin.
Erwin a d’autres chantiers de moulins en projet, je suis impatient d’y participer et d’apprendre toujours plus.

AMVC : Au regard de ton expérience, quels conseils donnerais-tu aux jeunes qui souhaitent s’orienter vers les métiers manuels ?
NM : Mon expérience de formateur me permet de dire que trop peu de jeunes ont une vocation assez forte pour s’intéresser aux métiers manuels. Ils viennent en formation pour découvrir un métier et, au fil des semaines, s’y intéressent et accrochent ou, hélas, laissent tomber.

Les métiers manuels sont passionnants, créatifs et permettent d’évoluer mais ils ne sont pas à la mode et n’attirent pas assez les jeunes. C’est bien dommage. Comment faire pour susciter leur intérêt ?

Je parlais des jeunes gens, mais une lueur d’espoir grandit avec l’accès des jeunes femmes au compagnonnage. On les trouve surtout dans les filières matériaux souples et boulangerie pâtisserie, mais j’en ai eu deux en formation charpente. Elles étaient motivées et sérieuses et ont persévéré jusqu’à l’obtention de leur examen.

« La femme est l’avenir de l’homme », dit le poète !

AMVC : Merci Nicolas de ton témoignage et bonne route sachant que tous les chemins mènent aux moulins…

Définitions
Cayenne : à l’origine, lieu de réunion des Compagnons et par extension Assemblée de Compagnons
Couleur : jadis, les rubans colorés qui ornaient les chapeaux, cannes et vestes des compagnons, souvent remplacés actuellement par une écharpe dont la teinte est fonction du corps de métier d’appartenance. Elle est bleue pour les charpentiers
Gâche : travail de collectivité effectué par les aspirants ou compagnons à la maison des compagnons
Lapin : outils de traçage de charpentier et par extension apprenti charpentier
Prévôt : directeur d’une maison des compagnons
Rôleur : assistant du prévôt chargé de vérifier que chacun effectue sa gâche

Catherine Tartre et Nicolas Marcilly

Article paru dans le Monde des Moulins – N°69 – juillet 2019

Catégories : Zoom

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