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Éric Drouart reçoit le Prix « Architecture et Patrimoine 2018 ». Cliché Éric Drouart, Didier Cadaux et Thierry Croix.

Sur le Causse Méjean, au Moulin de La Borie (Lozère). Le Prix Architecture & Patrimoine 2018 de Maisons Paysannes de France
La 53e édition du concours « Architecture & Patrimoine » de Maisons Paysannes de France récompense cette année la restauration complète du Moulin de La Borie à Hures-la-Parade, en Lozère, par l’architecte Éric Drouart, installé à Plumelec (Bretagne) depuis 35 ans.
C’est au Salon International du Patrimoine culturel, au Carrousel du Louvre, que le prix lui a été remis le 28 octobre dernier.
À l’origine, un appel de candidature ouvert sur le plan national, initié par la FDMF, a été conseillé à la municipalité au vu de la complexité du projet. C’est Éric Drouart qui a remporté ce marché public.
Outre la conception et la réalisation de cette restauration d’une très grande qualité, il faut bien avoir présent à l’esprit que la volonté initiale de la municipalité était de recréer un circuit court pour une filière meunière complète sur le Causse Méjean, labellisé au Patrimoine mondial de l’UNESCO, depuis la mise en culture de céréales anciennes avec une dizaine d’agriculteurs locaux, jusqu’à la mouture des grains et la commercialisation de la farine produite au moulin, pour des partenaires boulangers du secteur qui se sont montrés réceptifs au projet.
La restauration d’un édifice du patrimoine ne doit certes pas figer un bâtiment dans le temps. Il faut encore lui conserver sa fonction ou lui en redonner une autre afin qu’il puisse vivre, et non pas devenir un élément du décor paysager comme c’est trop souvent le cas.
Ici, nous avons un ensemble complet qui concentre à la fois :

  • la qualité et la spécificité du moulin à vent de montagne
  • la qualité de la restauration par des entreprises
  • l’activité traditionnelle et séculaire du bâtiment qui était la sienne
  • son insertion dans un système commercial contemporain
  • et sa participation au cadre environnemental et touristique avec le chemin de randonnée qu’il croise.

Un tel faisceau de valeurs ne pouvait que contribuer à une parfaite réussite, ce qui a été le cas.

Le fût : piquage des joints. Cliché Éric Drouart, Didier Cadaux et Thierry Croix.

Un moulin de montagne

Le Moulin de la Borie est un moulin très particulier : parmi les rares moulins à vent qui aient été construits au-dessus de 1000 m d’altitude, il est aujourd’hui le seul en France à être réhabilité pour produire.
Ce qui en fait la particularité évidente réside dans son mode de propulsion. Le moteur est constitué des ailes qui, contrairement aux autres moulins, ne peuvent en aucune façon être entoilées. Une voilure « classique » serait immédiatement arrachée par les tempêtes violentes que l’on peut avoir en altitude et le prix d’une voilure à refaire régulièrement resterait prohibitif. Pourtant, depuis des siècles, sans cours d’eau sur le Causse, les meuniers ont dû trouver la solution technique adaptée.

Enluminures situées au bas du folio 49 du Roman d’Alexandre – 1344 – Bodleian Library. Oxford. Cliché Éric Drouart, Didier Cadaux et Thierry Croix.

Enluminures situées au bas du folio 49 du Roman d’Alexandre – 1344 – Bodleian Library. Oxford. Cliché Éric Drouart, Didier Cadaux et Thierry Croix.

Le “Roman d’Alexandre”, daté de 1344, présente deux enluminures qui nous démontrent que deux types de moulins à vent cohabitaient à cette époque, l’un avec des ailes entoilées sur une douzaine de barrettes (enluminure du haut) et l’autre qui n’en possédait que quatre avec coterets qui supportaient des planches pour entraîner le mécanisme (enluminure du bas).
Plus ancien en Belgique, le “Vieil Rentier de Messire Jehan de Pamele-Audenarde” illustre vers 1275 un autre moulin à voilure de planches. La Belgique n’étant (habituellement) pas un pays de montagne, on peut en conclure que c’est sur la totalité du territoire que ces deux structures motrices cohabitaient.
Les voilures en toile se sont ensuite généralisées en pays de plaine pour faire oublier l’existence même des voilures de planches. Si celles-ci ont perduré en pays de montagne, c’est à n’en point douter pour y résister mieux à la brutalité des vents.
Notre Moulin de La Borie recevra donc une voilure en planches de peuplier fixée sur des goujons métalliques. Si une planche est détruite par une tempête, son remplacement est simple et peu onéreux.
La charpente sera en chêne avec des chevrons taillés en bec de flûte et sa couverture sera en châtaignier pour ne pas accroître le poids sur le chemin de roulement, non pas des essentes trapézoïdales comme sur nos moulins de l’Ouest, mais des planches avec déchange au-dessus de la lucarne et couvre-joints.

Une maçonnerie restaurée selon des techniques anciennes

De la chaux, encore de la chaux, toujours de la chaux… Un appareillage soigné réalisé par l’entreprise de Jean Vernhet a permis de retrouver des murs sains, avec une cheminée telle qu’elle était autrefois. Les trous de boulin ont été conservés pour l’ancrage des poutres et de l’enrayure des meules.
Afin de supporter sans défaillir les sept tonnes de la coiffe pour les siècles à venir, ainsi que la pression des vents, le support du chemin de roulement a été réalisé en béton sur le sommet de la tour.

Le chemin de roulement. Cliché Éric Drouart, Didier Cadaux et Thierry Croix.

L’architecte des Bâtiments de France du Service Territorial de l’Architecture et du Patrimoine (STAP) de Lozère a validé la teinte des joints et celle de la peinture des menuiseries extérieures.

Intérieur de la coiffe avec sa charpente, l’arbre moteur et le rouet de volée. Cliché Éric Drouart, Didier Cadaux et Thierry Croix.

Un travail d’art accompli

Entre temps, en Maine-et-Loire, une autre entreprise s’affaire dans son atelier. L’entreprise de Thierry Croix, charpentier-amoulageur depuis six générations, a eu la charge de reconstituer la charpente de la coiffe, les ailes du moulin et les mécanismes selon les plans de l’architecte mélécien.
La charpente, la coiffe, la guivre ( NDLR : selon les régions, on dit aussi le guivre ou le gouvernail ), l’arbre moteur, le rouet de volée et les ailes sont débités, taillés, assemblés et montés à blanc en atelier. Puis, une fois démonté, le tout est chargé pour être acheminé sur place.

Un jeu de construction très particulier

Au-delà de la construction elle-même, il s’agit d’un véritable mécanisme d’horlogerie qui doit être assemblé avec une parfaite précision. Tout manquement risquerait de provoquer un dysfonctionnement regrettable.
Le grand rouet de volée, solidaire de l’arbre moteur mis en mouvement par la voilure, au moyen de sa denture en cormier, entraîne la lanterne et le gros fer pour mettre la meule tournante en rotation.
Un renvoi d’angle permettra, avec une simple courroie, l’entraînement d’une batteuse ou de toute autre machine à la seule force du vent.
En harmonie avec l’ensemble de la construction, tous ces éléments constitutifs ont été parfaitement soignés. Un escalier curviligne a été conçu pour être conforme aux règles de l’accessibilité aux personnes à mobilité réduite. Le garde-corps courbe de la partie supérieure accroît à la fois la surface déjà réduite et l’esthétique.
Si les planches de châtaignier sont toujours taillées en pointe, ce n’est pas dans un but exclusif de décoration. Elles permettent ainsi d’éviter la stagnation de l’eau qui s’égoutte plus facilement et évite un pourrissement prématuré du bois.
Le savoir-faire de l’entreprise est primordial pour transmettre des compétences aujourd’hui oubliées.

La coiffe avec la lucarne du frein. Cliché Éric Drouart, Didier Cadaux et Thierry Croix.

Avant-Projet Détaillé : Coupe de principe

Façade Nord-Ouest. Cliché Éric Drouart, Didier Cadaux et Thierry Croix.

Avant-Projet Détaillé : La civière

Sciage de la guivre dans un arbre entier, dans l’atelier de préfabrication de l’entreprise Croix. Cliché Éric Drouart, Didier Cadaux et Thierry Croix.

Approvisionnement de la charpenterie. Cliché Éric Drouart, Didier Cadaux et Thierry Croix.

Attache de la guivre et lucarne du frein. Cliché Éric Drouart, Didier Cadaux et Thierry Croix.

Un fonctionnement ancestral… amélioré

Ce moulin est un moulin bladier. Il moud les grains pour en faire de la farine, c’est un fait. L’ensemble des éléments constitutifs depuis des siècles est parfaitement mis en œuvre, que ce soit l’archure, la chaise, la trémie, clochette, baille-blé, conduits en peuplier, ou bluterie.
Outre le type de propulsion particulier au moulin de montagne que constitue la voilure en bois, ce qui fait ici la particularité toute singulière de ce moulin à vent dont la production est ancestrale, c’est la manière dont se passe l’alimentation de la trémie.

Un silo enterré à proximité immédiate du moulin permet le stockage provisoire des grains qui seront transférés mécaniquement jusqu’à une fosse située sous le rez-de-chaussée du moulin, puis remontés toujours mécaniquement jusqu’à la trémie des meules pour y être écrasés. Il ne restera plus à la municipalité qu’à planter quelque peu autour de l’entrée du silo pour le dissimuler dans l’environnement paysager.

Le silo : trappe d’accès au ras du sol. Cliché Éric Drouart, Didier Cadaux et Thierry Croix.

Intérieur de la fosse en rez-de-chaussée du moulin. Cliché Éric Drouart, Didier Cadaux et Thierry Croix.

Ensuite, la farine produite redescend de manière gravitaire vers la bluterie située au rez-de-chaussée du moulin. En dernier lieu, la mise en sac précède l’expédition vers les partenaires, qu’ils soient boulangerie ou crêperie.
L’électricité a été ici réalisée par l’entreprise Paul Nunes.

Enseigne sur la camionnette qui assure la distribution de la « Méjeanette », farine produite au Moulin de La Borie, « sur meule de pierre en silex, à partir de céréales cultivées sur le Causse Méjean ».
Cliché Éric Drouart, Didier Cadaux et Thierry Croix.

De la pousse du blé jusqu’au pain traditionnel, le moulin s’est ainsi réinventé un avenir aux allures de filière complète.

Longue vie au Moulin de La Borie dont la Commune d’Hures-La-Parade pourra s’enorgueillir, et à raison.

Façade Sud-Est gréée. Cliché Éric Drouart, Didier Cadaux et Thierry Croix.

Avant-Projet Détaillé : Les ailes

“Maisons Paysannes de France” a décerné le prix René Fontaine 2018, Architecture et Patrimoine, au Moulin de La Borie, à André Barret, Maire de Hures-La-Parade qui se plait à rappeler que ce petit projet cache en fait « un grand projet de territoire », et à Éric Drouart, l’architecte du projet qui avait délégué Didier Cadaux pour une partie de la coordination des travaux. Ce concours annuel couronne des travaux de réhabilitation effectués dans les règles de l’art, c’est-à-dire en respectant l’architecture originelle, les techniques et savoir-faire locaux, en utilisant les matériaux éco-responsables et de proximité et en veillant à une intégration avec l’environnement bâti et paysager.

éric DROUART
Architecte DPLG, Président de l’ASMB (Association de Sauvegarde des Moulins de Bretagne)
drouart.eric@bbox.fr

Article paru dans le Monde des Moulins – N°68 – avril 2019

Catégories : Zoom

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