Le site des Moulins de France
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En activité depuis 182 ans, l’entreprise BOHIN France, située à Saint-Sulpicesur- Risle (près de L’Aigle, dans l’Orne en Normandie), est la seule et unique fabricante d’aiguilles à coudre et d’épingles (à tête de verre et de sureté) de l’Hexagone. Construite sur les bases d’un ancien moulin à blé, la manufacture est riche d’une histoire passionnante où l’implantation stratégique des unités de production était étroitement liée à l’énergie hydraulique.

Des boîtes en bois aux aiguilles, le début de l’entreprise et son fondateur atypique
En 1833, Benjamin Bohin travaille depuis quelques années avec son père dans la fabrication de boîtes en bois, dans le centre de L’Aigle, capitale du Pays d’Ouche. Âgé de 11 ans, il décide de prendre le pouvoir dans l’atelier familial pour lancer la production en série. Bien évidemment, son père refuse.
Benjamin, vexé, s’enfuit alors sur les quais du Havre avec l’idée d’embarquer sur un paquebot pour les États-Unis. Des amis de son père le reconnaissent sur place et le ramènent à L’Aigle. Il recommence à 15 ans, est de nouveau raccompagné, puis réitère à 17 ans.
Après négociation, son père lui laisse finalement les clés de l’entreprise.

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Benjamin Bohin, fondateur de l’entreprise. Crédit photo : Archives Départementales de l’Orne

L’atelier doit être rasé pour construire une des places principales de la ville. Il va donc acheter un autre terrain dans les terres de L’Aigle, y construire son “Usine du Moulin à Vent” et lancer sa fameuse production en série. Le succès est au rendez-vous ! Comme son nom l’indique, l’énergie utilisée est éolienne. Dans cette première usine, il s’essaie également à la fabrication d’épingles. En effet, L’Aigle est la région connue et reconnue pour ses épingles : on l’appelle aujourd’hui “le berceau des épingles”. Des récits racontent même que le Roi Louis XVI et l’Empereur Napoléon 1er sont passés dans la ville pour y découvrir cette production ! Pour augmenter son rendement, Benjamin ajoute un château d’eau sur le site de production. Très rapidement, celui-ci et l’énergie éolienne ne suffisent plus à alimenter tous ces espoirs de développement, surtout qu’il a dans l’idée de fabriquer également des aiguilles. Il va donc devoir trouver une autre usine et surtout, une énergie beaucoup plus productive.

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Ancienne carte postale de l’Usine des Haies. Crédit photo : Manufacture Bohin

Une nouvelle usine et une nouvelle énergie pour un meilleur rendement
C’est ainsi qu’il acquiert en 1866 “l’Usine des Haies” (ou “Usine du bourg”) de Saint-Sulpice- sur-Risle, village à la suite de L’Aigle. Cet ancien moulin à blé date du XIIIe siècle. Ses destinations restent assez floues jusque dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, où un industriel reconvertit et agrandit les lieux pour en faire une fonderie, tréfilerie et épinglerie.
L’usine passe ensuite dans les mains de différents propriétaires, parfois plusieurs en même temps qui travaillent dans différents espaces des bâtiments : épingles, aiguilles, plumes métalliques, laines peignées mérinos, boucles de sellerie, etc… sont fabriquées ici.
Quand en 1866 Benjamin rachète l’usine dans sa globalité, l’agencement des bâtiments est très intéressant, il y a de la place, mais surtout, l’entreprise est située les pieds dans l’eau de la rivière La Risle ! Avec la roue hydraulique, le fondateur de l’entreprise trouve donc l’énergie très productive qu’il recherchait pour actionner beaucoup plus de machines dans ses ateliers.

Avec le temps, Benjamin achète et rassemble des petits ateliers artisanaux d’épingliers de la région. Il doit organiser sa production qui se développe et entreprend d’autres fabrications, toujours à partir du métal. Dés à coudre, anneaux, broches, crochets… l’entreprise invente, produit et propose une gamme complète d’articles. Son développement passe par le rachat d’autres usines… toutes situées au bord de la Risle !

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Lutrin – Usine des Haies. Crédit photo : Manufacture Bohin

La Risle : une rue d’usines
Dans le Pays d’Ouche, on travaille principalement le fer. Cette région est idéale du fait de la présence des trois richesses indispensables au développement de sa production : le minerai de fer (qui affleure dans les terres du Pays difficilement exploitables en agriculture), les forêts (qui fournissent le bois nécessaire à la fonte du minerai) et les rivières (dont la force actionne les roues hydrauliques, les soufflets, les marteaux…). Beaucoup de fonderies, fenderies, laminoirs ou encore tréfileries, sont donc montés dans la région. Après la réalisation de la matière première, naissent de nombreuses productions : clous, boucles, crochets à boucherie, harnais, boulets… mais aussi épingles et aiguilles !
Le Pays d’Ouche recense des centaines d’ateliers et d’usines qui fleurissent pour la plupart près de l’eau, pour certes bénéficier de son énergie, mais également pour ses propriétés intervenant souvent dans les procédés de fabrication. Le bras principal de la rivière sera même dévié pour répondre à la croissance industrielle de la région, et ainsi permettre le développement des fabriques. Victor-Eugène Ardouin-Dumazet, géographe et journaliste français, l’exprime parfaitement ainsi en 1894 : “Ces petits ateliers de tréfilerie, de clouterie, ces fabriques d’aiguilles et d’épingles qui faisaient de la Vallée de la Risle une rue d’usines.”

BOHIN, une entreprise en activité depuis presque deux siècles
Aujourd’hui, l’Entreprise BOHIN-France est toujours en activité à Saint-Sulpice-sur- Risle. Elle fabrique des aiguilles à coudre, des épingles à tête de verre, des épingles de sûreté, des punaises à trois pointes, des brides, des bracelets pelotes… Proposant plus de 3500 références dans son catalogue, dans les domaines des “Outils de la confection” et de la “Papeterie”, la maison emploie une quarantaine de salariés et exporte dans plus de 35 pays.

Après 5 générations de BOHIN à sa tête, l’entreprise est reprise en 1997 par le directeur commercial de l’époque, Didier VRAC. Il fait notamment revenir le siège social de Paris à Saint-Sulpice-sur-Risle, développe le marché français et s’introduit sur le marché américain. L’entreprise et sa production attirent la curiosité des journalistes. C’est ainsi que le 1er mai 2000, un reportage sur BOHIN est diffusé au journal de 13h sur TF1. Dès le lendemain, l’entreprise devient “Patrimoine des Français”. De bouche-à-oreilles, les personnes affluent dans la cour pour visiter les ateliers de production. Pendant plus de dix ans et sans aucune publicité, l’entreprise reçoit près de 2000 personnes par an.

Didier VRAC rencontre alors le président de la Communauté de Communes, Jean SELLIER, qui est également le maire de Saint-Sulpicesur- Risle. Didier VRAC sait qu’il ne pourra pas entretenir indéfiniment les 10 000 m² de plancher de l’usine, trop importants pour l’activité de l’entreprise, et Jean SELLIER ne souhaite ni laisser partir l’industriel, ni voir une friche devant les portes de sa mairie. La demande se faisant de plus en plus pressante pour venir admirer cette production atypique et unique en France, l’entreprise et la CDC établissent un partenariat public-privé. Les travaux sont lancés pour la création d’un parcours de visite sécurisé à travers les ateliers de production et l’ajout d’un grand musée très original pensé par le célèbre muséographe François Confino. Une nouvelle dimension touristique s’ajoute donc à l’activité de l’entreprise BOHIN France.

L’ouverture au grand public pour la sauvegarde de la mémoire industrielle
Le projet de “La Manufacture Bohin” ouvre ses portes en mars 2014. Le visiteur pousse la porte après avoir découvert la longue façade historique et être passé au-dessus de la rivière La Risle. Sur 2000 m², il pénètre tout d’abord à l’intérieur des ateliers de production où les salariés donnent naissance, juste devant ses yeux, à l’aiguille à coudre, l’épingle à tête de verre (de Murano !) et l’épingle de sûreté. La particularité réside également dans les machines de production ancestrales : certaines datent même de la fin du XIXe siècle !

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La Manufacture Bohin : Roue hydraulique. Crédit photo : Pascale Bebronne

Ensuite, un grand musée surprend le public par son agencement et la richesse de ses contenus. Neuf espaces muséographiques retracent les métiers utilisant l’aiguille, le contexte industriel du Pays d’Ouche et l’histoire “piquante” de l’aiguille et de l’épingle, Benjamin BOHIN le fondateur charismatique et original, les publicités d’époque, les usines de la Vallée de la Risle, les artistes utilisant les aiguilles et les épingles…

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La Manufacture Bohin – Musée – La Vallée de la Riscle. Crédit photo : JPG Vidéo

Enfin, une boutique de 120 m², un programme d’expositions temporaires de grande qualité (art textile contemporain, exposition artistique pluridisciplinaire…) et des ateliers créatifs complètent l’offre de La Manufacture Bohin qui a accueilli 15 000 visiteurs en 2014. Si l’énergie est bien mise en avant dans le discours explicatif de La Manufacture Bohin, la roue hydraulique n’est pas présentée au grand public. Après quelques travaux, elle pourrait à nouveau fonctionner et faire l’objet de visites spéciales dans les coulisses de l’entreprise.
Mais surtout, elle pourrait être utilisée pour alimenter les machines des ateliers de production… encore de beaux projets à mener !

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Audrey RÉGNIER, Directrice du Musée
Article paru dans le Monde des Moulins – N°55 – janvier 2016

Catégories : Histoire

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