Le site des Moulins de France
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En parcourant notre île, on peut être étonné par des constructions en forme de tours assez curieuses. Il s’agît là de ruines de moulins à vent, qui jadis peuplaient la région entière. Ils étaient construits en pierres du pays et assemblés au mortier de chaux. Quelques-uns existent encore, en bon état. D’autres ont été transformés en étables, en citernes et, malheureusement, beaucoup ont été abandonnés et même détruits.

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Au début de la colonisation, les colons qui s’installent sur le littoral caraïbe se préoccupent d’assurer leur survie en cultivant le manioc et de produire des plantes susceptibles d’être vendues en Europe : le tabac appelé pétun, le coton, le gingembre, le roucou et l’indigo. Dans le cas du manioc, du coton et du pétun qui doivent être transformés avant utilisation, la nécessité d’une machine s’impose rapidement. Très tôt, les cases à manioc ou grageries sont équipées d’un “moulin à grager” pour transformer les tubercules en farine, les cases à coton d’un “moulin à égrainer” et les cases à pétun d’un «rouet à torquer» (rouler en corde) les feuilles de tabac. Dans les trois cas, la machine est conçue suivant le principe du moulin, c’est-à-dire d’une roue agissant sur la matière et mue par une force extérieure.
La culture du tabac et celle du coton sont abandonnées dès le 18ème siècle, et avec elles ont disparu les moulins à égrainer et à torquer, mais il existe encore, perdus sur quelques habitations retirées, des moulins à manioc en bois, identiques à ceux du 18ème siècle.

Le manioc résiste jusqu’à l’avènement du pain. De nombreuses habitations, qui produisaient de la farine de manioc et de la cassave pour alimenter l’île entière, s’équipent dans ce but de moulins à grager plus importants, actionnés par la roue du moulin à canne, elle-même mue par l’eau. Quant à l’indigo, il a connu l’abandon au début du 18ème siècle et les moulins à bras et à bêtes qui servaient à le préparer ont disparu. A la fin du 19ème siècle cependant, A.J. Thierry directeur du Jardin Botanique, en relança la culture et installa des moulins mus par une roue hydraulique, en particulier à Grand’Rivière.

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Rouet à torquer le tabac (pétun) : la force de l’homme est transmise par une simple poignée. illustration DR

Les machines à broyer

Si le moulin à manioc, et même le moulin à indigo, d’abord actionnés par l’homme, sont devenus une machine entraînée par l’eau, c’est que le sucre est venu s’imposer comme production dominante de la Martinique et y a transformé la technologie.
D’après les historiens, le mécanisme à broyer la canne aurait été mis au point en Amérique à partir d’un moulin à égrener le coton, connu en Espagne depuis bien longtemps. Son adaptation au broyage de la canne fut réalisée par les Espagnols puis les Portugais, dès le début du 16ème siècle. Au départ, il ne possédait que deux rouleaux verticaux, mais très vite on lui en a ajouté un troisième, toujours en bois. On peut considérer que les moulins à broyer la canne sont une création du Nouveau Monde, une technologie véritablement “créole”.
Le moulin à bêtes à trois rouleaux verticaux aurait été introduit vers 1640 dans l’île de Saint-Christophe (St Kitts aujourd’hui), colonie mère de la Martinique.
La force d’entraînement des rouleaux était obtenue suivant le principe du moulin à manège (moulin à bêtes), utilisé dans le Vieux Monde depuis des siècles pour moudre le grain ou écraser le raisin et les olives.
Dès 1654, le broyeur à trois cylindres verticaux s’impose dans toutes les sucreries de la Martinique. Dès cette époque, il utilise trois moteurs (aussi appelés moulins) au choix : le moteur animal, le moteur hydraulique et le moteur éolien.

Mouvement du broyeur
Les moulins à canne comportent trois rouleaux mobiles maintenus côte à côte par un châssis fixe.

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Moulin à bêtes. illustration DR

Le rouleau menant reçoit le mouvement de l’arbre moteur et le transmet aux deux rouleaux menés par un engrenage de roues dentées appelées hérissons.
Le hérisson du rouleau central s’engrène dans ceux des deux rouleaux latéraux, et les fait tourner en mouvement inverse. La canne est introduite entre les deux premiers rouleaux puis réintroduite entre les deux derniers pour parfaire l’extraction du jus. Elle est écrasée et le jus sucré ou “vesou” est ainsi séparé de la fibre ou “bagasse”.

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Broyeur. photo DR

Le vesou tombe sur la table du moulin et coule par gravité vers une gouttière puis une conduite qui le dirige vers la sucrerie.

Woulo, woulo, woulo
Les trois rouleaux en bois portaient chacun un nom, ce que les chroni queurs français ne nous ont pas rapporté, mais que nous savons par la tradition des Antilles anglophones : le cylindre central s’appelait “grand rouleau”, celui de gauche “rouleau à sucre” et celui de droite “rouleau à bagasse”. Ils ont été placés d’abord verticalement en ligne, puis, beaucoup plus tard, horizontalement en triangle.

Moulins à eau

A la recherche du rendement …
Jusqu’aux occupations britanniques qui marquent la période révolutionnaire, la construction des moteurs hydrauliques s’inspire de “l’Architecture hydraulique”, traité que l’ingénieur Bélidor fait imprimer pour la première fois en 1737. Le rendement des roues à aube progresse ainsi de 20% à 30% au cours du siècle.
Mais à partir de 1823, plusieurs mécaniciens français mettent au point des roues munies soit de pales soit d’augets, dont ils calculent la forme pour minimiser la dépense d’énergie et obtenir un meilleur rendement avec de faibles débits.

Ainsi fonte, fonte, fonte …
Peu après, le bois devait être abandonné pour la fabrication industrielle des roues hydrauliques, surtout lorsque l’emploi des roues à augets se généralisa. Les firmes anglaises, qui avaient commencé à équiper l’île en moulins métalliques horizontaux
dès 1815, profitent des avancées techniques françaises pour améliorer leurs moteurs hydrauliques. Elles proposent à la fin du 19ème siècle moulin et roue en pièces détachées, livrés avec un technicien pour le montage. Cela explique la prépondérance
des roues en fonte et fer de marque “Fletcher” sur les habitations de la Martinique. Introduites à partir de 1850, elles font progresser les rendements de plus de 80 %.

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Moulins à vent

La tour des moulins était construite en maçonnerie de blocage et de pierres de taille, et s’élevait à une dizaine de mètres au maximum, les parois pouvant atteindre plus d’un mètre d’épaisseur au sol. 

Les matériaux des moulins

Les premiers moulins à vent étaient entièrement construits en bois, car ce matériau était disponible sur place ; au 19ème siècle encore on signale des tours en bois à la Martinique. Jusqu’à la fin du 19ème siècle, l’arbre vertical demeure en bois, pour des raisons de poids et de manipulation, alors que les engrenages sont en fonte. Pour les moulins hydrauliques, roues et engrenages étaient en bois lézard ou plus souvent en courbaril ; on en utilisait encore dans certaines distilleries pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Ailes, roues et engrenages en bois exigeaient de fréquentes réparations confiées à des artisans spécialisés : les charpentiers de moulin. A partir du 19ème siècle, les roues à aubes ont été faites de fonte avec des pales en bois puis en fer. Les roues anglaises étaient en fonte avec des augets en tôle de fer. Quant aux rouleaux broyeurs en bois, on en a construit et utilisé sur certaines petites habitations jusqu’au 20ème siècle. Il en subsiste peut-être encore. Le bois des rouleaux était le plus souvent du courbaril, mais aussi de l’acacia et du savonnier, appelé aussi “bois savonnette”. Ce deux derniers sont extrêmement durs mais difficiles à trouver en grandes dimensions. Les châssis étaient en bois de fer, en balata et en “acacia bois” dit aussi “tendre à caillou”. Les axes étaient faits en savonnier, le gaïac ayant rapidement disparu.
Très vite, on a posé une enveloppe de fonte sur les rouleaux en bois, puis on les a entièrement fabriqués dans ce métal.
Les premiers cylindres broyeurs entièrement métalliques ont été introduits à partir de 1670 ; ils étaient fabriqués en Angleterre. La puissance de la métallurgie britannique ainsi que les liens commerciaux noués durant les deux occupations de la Martinique pendant la période révolutionnaire expliquent l’écrasante prédominance des équipements anglais. La firme Fletcher de London & Derby a pu fournir à moindre coût toutes les habitations de la Martinique en moulins à canne en fer.
Leurs rouleaux horizontaux s’adaptaient à tous les moteurs : manège de bêtes, roue hydraulique et ailes. Ils ont précipité la disparition des moulins à cylindres verticaux.

Les moulins, un patrimoine bâti martiniquais à valoriser

En juillet 2003, l’ARAM est venue s’ajouter au paysage associatif local, avec une vocation première : la réhabilitation de ces curieuses machines que sont nos vieux moulins à eau, à vent et à bêtes. Avec eux, c’est tout un pan de notre histoire qui s’ouvre à nous, celle de la période pré-industrielle des  Antilles et de la Guyanne, dont les restes les plus émouvants datent de la fin du 19ème siècle.

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Madame Jean-Baptiste et Jean Moreau lors de l’inventaire du Moulin Coubaril. photo Jean Moreau

Contrairement à ce que l’on croit généralement, tous les types de moulins mécaniques ont été introduits à peu près en même temps à la Martinique. Construits aux environs de Saint-Pierre dès 1654, ils ont suivi les aléas de la colonisation de l’île et
du développement de l’industrie sucrière, se propageant de l’Ouest vers l’Est. Actionnés par des bêtes, par l’eau ou par le vent, ils ont coexisté jusqu’au 20ème siècle, même si, à partir du 19ème siècle, les moulins à vapeur ont peu à peu fait reculer les moulins à vent d’abord, les moulins à bêtes ensuite et enfin les moulins à eau. Les moulins à eau ont résisté jusqu’au 20ème siècle parce que l’hydraulique n’est pas l’énergie du passé, et qu’elle continuera sans doute à jouer un rôle prépondérant au 21ème siècle, en particulier pour la fourniture d’énergie électrique.

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Moulin de Tenos à Sainte-Marie. photo DR

Tournée résolument vers l’avenir, la démarche de l’association ne s’arrête pas là : la réhabilitation, la restauration des moulins passe par la volonté de les intégrer dans un circuit touristique évolutif, dans le cadre d’une “Route des Moulins”.

Les plus anciens moulins connus à la Martinique

• Moulins à bras : dès 1636 Moulin à manioc à bras ; moulin à coton à pédale ; rouet à tabac à main ; moulin à indigo à bras; moulin à vesou à bras.
• Moulins à bêtes : vers 1645 Moulins à canne avec trois cylindres broyeurs en bois, 1645 – Moulins à canne avec trois cylindres en fer, 1654.
• Moulins hydrauliques à partir de 1654 1654 : Rivière des Pères à Saint-Pierre ; Habitation La Montagne, par L’Hermite. 1664 : Rivière du Lamantin (Rivière Longvillier), par Jacob Macharis.
 • Moulins à vent à partir de 1660 1660 : Morne des Cadets (Saint-Pierre), par Pierre L’Hermite (son fils. Clément L’Hermite, abandonne en 1677 pour la Grenade) – 1666 : Anses Laurens (Fond Banane/Corps de Garde à Sainte-Luce), par Mathieu Gautier nouvelle vague à partir de 1740.
• Moulins à vapeur à partir de 1815 1815 : Spoutourne (ou Spourtoune, Trinité), par Jean-Pierre Dubuc de Bellefonds, machine millésimée “1813” 1815 : Bellefonds (Sainte-Anne), par Jean- Pierre Dubuc de Bellefonds, machine millésimée “1815”.

Nicaise Jean-Baptiste, Présidente de l’Association Régionale des Amis des Moulins de la Martinique – Article paru dans le Monde des Moulins – N°14 – octobre 2005

Catégories : Histoire

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