Le site des Moulins de France
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La Somme était autrefois très riche en moulins à vent. Le recensement des moulins à blé de 1809 en dénombre 805, pour seulement 408 moulins à eau. C’était l’un des rares départements où les moulins à vent étaient plus nombreux que les moulins à eau, et il faudrait ajouter à ce chiffre de 805 moulins à vent les moulins à huile. Nombre de ces moulins ont été construits après la révolution, et ce nombre a parfois été très important dans certaines villes. Ainsi Cayeuxsur- Mer est réputé avoir eu 18 moulins à vent, et Vignacourt 22 moulins, dont 4 à huile. Plus modestement, Saint- Valery-sur-Somme qui comptait 3 moulins à la révolution, en possédait 9 vers 1850, dont 2 à huile. Cette situation n’est plus visible aujourd’hui aux yeux du promeneurs : il en subsiste moins d’une trentaine de vestiges, parfois réduits à un pan de muraille au milieux des broussailles. C’est d’autant plus malheureux, que la Somme est une des premières régions à avoir accueilli des moulins à vent. L’étude d’Anne Marie Bautier sur les plus anciennes mentions de moulins, signale une première en 1180 en Normandie, à laquelle succèdent des mentions en Angleterre (1181), en Bretagne et dans la Somme au Marquenterre (1191) ainsi qu’en Flandre.

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Moulin de Cayeurx-sur-Mer. Un moulin équipé des deux types d’ailes à toile – collection S.Mary

Types et architecture

On rencontrait 3 types de moulins dans la Somme : les classiques moulins tour et moulins pivot, et aussi les moulins tour en bois, typiques du nord de la France.

Le moulin pivot

C’est le type de moulin qui est réputé le plus ancien, il est appelé en Picardie moulin sur pioche (la pioche étant le pivot). Par rapport aux moulins voisins de Flandres, les moulins picards étaient un peu moins haut, à la silhouette nettement plus trapue, mais surtout avec une base assez particulière. En effet, dans la majorité des cas, le pivot repose sur deux poutres horizontales (les soles), étant étayé par huit poutres obliques (les liens et les faux liens). En Picardie, comme d’ailleurs en Champagne et en Normandie, la base comportait quatre soles et 16 liens et faux liens. Contrairement à certaines autres régions, où les soles sont posées sur des dés de maçonnerie assez haut (en Champagne notamment), les maçonneries étaient très peu élevées, parfois la sole la plus basse semblait presque posée par terre, comme au moulin d’Arry près de Rue. Ces particularités du pied, renforçaient l’allure trapue du moulin pivot.

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Vieux moulin d’Arry – collection S.Mary

Autrefois très nombreux, aujourd’hui, seul le moulin de Saint-Maxent subsiste. Deux autres moulins pivot  existent dans la Somme à Naours, dans le parc des grottes des Muches (grottes qui servaient de refuges aux habitants en cas de guerre), mais ce sont des moulins flamands, l’un venant du Nord et le second de Belgique.

Le moulin tour

Le moulin tour en Somme se caractérise, soit par son matériau, soit par sa forme. Pour ce qui concerne les moulins tour en maçonnerie, les tours sont généralement de bonne taille, aux murs très épais (jusqu’à deux mètres) qui permettent d’y faire des aménagement comme des cheminées ou bien de les creuser pour pouvoir installer deux, voire trois paires de meules, ou parfois de rendre le rez-de-chaussée carré afin de disposer de plus de place. Extérieurement, la forme est très souvent cylindrique, avec une
série de rétrécissement par pallier, souvent trois (un retrait au soubassement, et un au niveau des planchers), mais parfois jusqu’à cinq. Ces tours étaient souvent très larges, parfois aussi larges que hautes. Les formes cylindriques pures ou les formes tronconiques (un seul cas à Péronne) étaient très rares. Certaines tours ont été surélevées. Cette surélévation, discrète à E a u c o u r t – s u r – Somme avec quelques rangs de briques, a pu être plus importante comme à Candas. Dans ce cas, quand le moulin a été modernisé au 19ème siècle, on lui a rajouté un étage supplémentaire, permettant d’avoir des ailes plus longues, aptes à entraîner deux paires de meules. A Grivesne-le-Plessier, la tour en brique semblait avoir été surélevée en 2 étapes : d’abord 4 rangs de pierre calcaire, puis une seconde surélévation avec une pierre de nature légèrement différente permettant d’obtenir un étage complet en plus, la base de la tour étant entourée d’une butte de terre, sans doute dans l’espoir de mieux prendre le vent.

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Le moulin de Vron – collection S.Mary

Le matériau est généralement la brique ou le calcaire blanc, rarement le grès, mais il existait des tours dans lesquelles les matériaux s’alliaient pour former des motifs décoratifs. Les deux ornements les plus courants sont un soubassement en damier de grès et de silex noir dans le Ponthieu et le Vimeu, et aussi des incrustations de pavés de grès régulières dans l’Amiénois, qui se complètent avec des entourages d’ouverture en grès. Cette décoration était particulièrement élégante sur une tour en brique.
Les moulins en bois sont des tours octogonales, souvent légèrement pyramidales. Leur origine est plus récente : si la majorité des moulins a sans doute été construite au 19ème siècle après l’abolition de la banalité, Paule Roy cite cependant le moulin de Contay
daté des environs de 1740. La charpente était protégée de diverses manières : planches horizontales, bardeaux de bois le plus souvent, plus rarement ardoises pour la face la plus exposée au vent.
Ce type de construction ne se retrouve couramment ailleurs en France que dans le Nord et le Pas-de-Calais, où quelques exemplaires ont aussi servi au drainages de terres basses. Seules quelques exceptions ont existé : un moulin en Beauce très proche des
moulins picards et deux moulins à l’arsenal de Rochefort en Charente Maritime. Ces deux derniers avaient été inspirés des moulins hollandais, et avaient des usages particuliers : dragage, scierie, laminoir à plomb. On peut voir deux maquettes de ces moulins à Paris, au Musée de la Marine et au Conservatoire National des Arts et Métiers.
Qu’ils soient en maçonnerie ou en bois, ces moulins possédaient le même genre de toiture. La forme la plus courante est typique du nord de la France à partir de l’Ile-de-France : une toiture conique possédant deux bâtières, celle du devant protégeant la sortie de l’arbre moteur. L’autre forme qui existait dans l’Amiénois, et dans le Nord-Pas-de-Calais, se composait d’un tronc de cône très pentu surmonté d’un second tronc de cône très peu pentu, rappelant le profil des toitures à la Mansart. La toiture était couverte d’essentes de bois, très rarement de chaume. Dans ces rares cas, il est possible que ce soit une mesure d’économie à la fin de leur vie.

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Moulin de Montdidier à la fin de sa vie, ayant perdu deux de ses ailes – collection S.Mary

Quelques moulins particuliers

Certains moulins étaient atypiques. Ainsi, le moulin pivot de Hombleux, dans l’est du département, possédait un escalier perpendiculaire à la queue, comme cela arrivait en Allemagne. A Montdidier, le moulin tour possédait douze montants de bois, avec un remplissage de brique : il avait donc douze côtés. Une autre tour en brique est assez particulière, celle de Frucourt datée de 1641, dont les portes étaient surmontées de bretèches, ce qui en faisait un unique moulin à vent fortifié. Actuellement, l’une des deux
bretèches a disparu. Les tours de bois ont possédé deux types de curiosités : deux tours étaient carrées (Breilly et Pierregot), et deux autres tours (Querrieu et Marcelcave) étaient rondes car couvertes de planches horizontales cintrées.

MECANISMES EXTERIEURS

La Somme a été marquée par un nombre assez important de types d’ailes : il a eu deux types d’ailes classiques, et deux types d’ailes modernes. Les ailes à toiles les plus courantes sur les cartes postales anciennes sont les ailes flamandes, ailes dissymétriques
avec d’un côté un lattis muni de cotrets, de l’autre côté des planches inclinées nommées planches de vent.

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photo 1 : Moulin de Citernes en Picardie – photo D.R.

Cette aile a été mise au point en Hollande peu après 1600 par un constructeur de moulins nommé J.A. Leegwater. Ces ailes ne se trouvent en France qu’en Nord-Pas-de-Calais et Picardie. Sur ces ailes, les toiles sont simplement posées sur le lattis, et leur surface est réglée à l’aide de cordes ou de chaînes qui permettent de replier plus ou moins les toiles, évitant de devoir monter aux ailes comme c’était le cas dans d’autres régions.
Le deuxième type d’ailes à toiles, était moins courant : c’était une aile asymétrique à cotrets, avec lattis des deux côtés, l’un des côtés étant plus large. L’aile flamande étant relativement récente, on peut se demander si ce n’est pas le type d’ailes primitif qui a subsisté. Ce genre d’aile était assez rare en France : il y en eu quelques exemplaires en Provence et en Bretagne (dans cette région, ces ailes n’avaient pas de cotrets et étaient couvertes de 3 toiles, une du côté étroit, deux du côté large). Chaque aile ne possédait qu’une seule toile, qui couvrait les deux lattis et passait pardessus la vergue. C’est donc une aile très proche de la variante provençale, sauf pour les proportions, les ailes provençales étant plus larges et moins hautes (voir le moulin de Fontvieille en 1885 dans : le moulin à vent et le meunier, Claude Rivals, page 184).
A partir du 19ème siècle, quelques moulins furent dotés d’ailes perfectionnées, qui supprimaient la nécessité d’arrêter le moulin pour régler la surface des toiles. Les ailes Berton ont vu dans ce département leur application la plus septentrionale, mais en nombre
restreint, seulement une douzaine de cas recensés. Le dernier système moins connu en France est l’aile à jalousie : la surface de l’aile est formée de planchettes perpendiculaires à la vergue, dont on peut modifier l’inclinaison depuis l’intérieur du moulin par
un système de tringles. Il n’y eu en France que deux applications de ce système né en Angleterre : Citernes (tour en bois) (photo1) et Ault-Onival (tour en pierre blanche). Ce système a été surtout répandu en Angleterre, et dans plusieurs pays d’Europe du Nord.
Les deux moulins dotés de ces ailes à jalousie ont également été équipés de papillons d’orientation pour mettre le moulin face au vent automatiquement. Dans ce système, une petite éolienne est placée en arrière du toit, perpendiculairement au plan de rotation des ailes.
Quand le moulin est face au vent, le papillon est inactif. Si le vent tourne, le papillon se met à tourner, assurant la rotation du toit par une série d’engrenages. Ce système a quasiment disparu, seul le moulin de l’Epinay en Anjou étant à ce jour muni d’un tel dispositif en fonctionnement.

MECANISMES INTERIEURS

Pour les moulins à farine, l’équipement intérieur était assez semblable à ceux des autres régions. On peut juste  signaler que certains moulins tour ont possédé trois paires de meules, ce qui était assez rare, et que quelques autres ont possédé une paire de meules au premier étage et une paire de meules au deuxième étage.

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photo 2 : Pilon du moulin à huile , Musée des moulins à Villeneuve d’Ascq – photo S.Mary

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photo 3 : Presse à coin du moulin à huile , Musée des moulins à Villeneuve d’Ascq – photo S.Mary

Un nombre parfois important de moulins, moulins pivot ou moulins tour, produisaient de l’huile. Le mécanisme propre au nord de la France était généralement composé de pilons s’abattant dans les auges d’une poutre de chêne.(photos 2 & 3) Dans les moulins tour, certains ont pu posséder des meules pour les remplacer. Le pressage s’effectuait dans une presse à coins, où un pilon enfonçait un coin qui resserrait le sac contenant la pâte. Quand le pressage était achevé, un second pilon enfonçait un second coin, disposé à l’inverse du premier, qui permettait de desserrer le sac ne contenant plus que le tourteau. On réalisait deux pressions : la première à froid, la seconde à chaud. Il y avait donc dans tous les moulins un chauffoir qu’il fallait surveiller attentivement dans les moulins pivot, à cause du risque d’incendie. C’est par un incendie qu’a disparu le dernier tordoir du Nord en 1937, le moulin Folkeu à Cassel. Aujourd’ hui, l’un des deux moulins de Villeneuve d’Ascq a heureusement pu retrouver son mécanisme complet de production d’huile. Certains moulins, peut être pas les plus nombreux, ont servi aux deux usages. Ainsi l’un des moulins pivot de Roye était équipé de pilons à huile etd’une paire de meules à grain. Cela permettait au meunier d’avoir une  activité moins saisonnière que s’il avait seulement produit de l’huile.

LA FIN DES MOULINS ET LEUR SAUVEGARDE

Comme partout ailleurs, la cause principale de l’abandon des moulins à vent est bien entendu la concurrence des minoteries, aux capacités plus importantes, au matériel plus performant et au fonctionnement régulier. La concurrence était donc sévère pour la farine boulangère, et pour la mouture animale il s’est ajouté également la concurrence des petits moulins de ferme, directement installés dans la ferme même ou se déplaçant de ferme en ferme.
La fiscalité a également aggravé ces raisons économiques pour un métier artisanal devenu un gagne-petit : le meunier devait payer une patente et un impôt sur la mouture. C’est pourquoi la SAVM (Société des Amis des Vieux Moulins, fondée vers 1930) avait demandé et obtenu que les meuniers à vent soient classés comme artisans, pour les dégager de ces deux impôts. Peu de moulins ont fonctionné après la seconde guerre mondiale : beaucoup de moulins de l’est du département ont été démolis lors de la première guerre mondiale, la seconde guerre mondiale démolissant certains des derniers moulins debout, notamment ceux de la côte qui pouvaient servir de repère. Les derniers ayant fonctionné après la guerre (Louvencourt, Citernes et Vaudricourt) ont tous fonctionné avec un moteur les ailes étant démontées. Comme de très nombreux moulins étaient en bois, il ne subsiste finalement que très peu de vestiges.
Il y a eu quelques tentatives de sauvegarde avant guerre, mais qui n’ont en général pas abouti, certaines étant liées à la SAVM, dont un membre très connu était Hermann Webster. Il faut citer à l’initiative de la SAVM les classements des moulins de Frucourt (ce
qui n’a pas empêché sa ruine) et du  moulin de Saint-Maxent. Le numéro 1 de sa revue nous apprend aussi qu’elle avait racheté le moulin d’Arrest pour le  onfier à un jeune meunier. Qu’est-il advenu de ce projet : mystère. Ce moulin est signalé comme restauré par un article de “la vie à la campagne” de 1931 avec aussi les moulins de Maison-Roland (tour en bois) et de Mons-Boubert (tour en brique). De ces trois moulins, il ne subsiste que la tour vide de Mons-Boubert. Un membre de la SAVM, le vicomte de Cossette,
avait voulu restaurer le moulin d’Eaucourt, mais il est décédé avant de pouvoir commencer ce projet, et le moulin a continué à se ruiner. A Quend, un moulin tour en bois avait vu sa tour et son toit restauré pour servir de résidence secondaire, il a disparu depuis longtemps.

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photo 4 : Moulin de St Maxent, dernier moulin pivot de Picardie – photo S.Mary

Le bilan de ces tentatives précoces est donc décevant. Sans doute les mentalités n’étaient-elles pas encore prêtes à intégrer ces fidèles serviteurs dans le patrimoine digne d’être conservé. Heureusement, le moulin de Saint- Maxent a été sauvé, ce qui permet au
type picard du moulin pivot d’exister  encore (photo 4). Pour les moulins tours, certaines communes commencent à s’y intéresser : le moulin d’Eaucourt-sur-Somme (voir “Le Monde des Moulins” n°5) est bientôt achevé, le moulin fortifié de Frucourt a été débuté en 2002, de même que le moulin de Candas (dont l’étage ajouté au 19ème siècle a été supprimé). Il est également prévu à l’initiative d’une association de redonner un toit à la petite tour du moulin de Bussus- Bussuel, toute en calcaire blanc avec un soubassement en damier. On peut donc espérer voir d’ici quelques années au moins quatre moulins à vent déployer leurs ailes à nouveau dans le ciel de Picardie. Il faudrait évidemment pouvoir reconstruire les deux dernières tours en bois, mais cela sera difficile.

Stéphane Mary – Article paru dans le Monde des Moulins – N°6 – octobre 2003

Catégories : Histoire

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