Le site des Moulins de France
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Des mots qui font encore rêver !
Déjà, “moulins” a cette force d’évoquer simultanément des images, des sons et des odeurs. Des images d’eau et de roue, d’ailes et de vent. Des sons, ceux des vibrations et des craquements de l’édifice secoué par la rotation des arbres en bois contraints au travail par des engrenages en acacia, celui du frottement des meules de pierre ardente qui avec une efficacité redoutable écrasent, réduisent en poussière tout ce qui vient se perdre entre la dormante et la tournante, enfin des senteurs de bois, de jute, de papier, de “sec”. Et “à couleurs” à quelque chose d’insolite qui annonce un conte, une histoire merveilleuse plus qu’une activité artisanale. Et pourtant …

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Carte ancienne – collection M. Coistia

En 1851, les Ardennes comptent 850 établissements de meunerie répartis dans 345 communes : 489 sont actionnés par l’eau, 90 par le vent et 6 par la vapeur. Ces moulins sont assez facilement reconvertibles : ils écrasent des céréales mais aussi des écorces de chêne pour produire du tanin,des faînes ou “fayennes” de hêtres pour de l’huile, des coquins ou nodules de phosphate de calcium pour
une poudre servant d’engrais, et même de la chicorée.Ils actionnent les soufflets des forges, les rouleaux des platineries Mais des couleurs ?
Rappelons quelle était la situation des Ardennes dans la seconde moitié du XIXème siècle. Le département est encore en 1840 le second de France pour la production du minerai de fer et de fonte juste derrière la Haute Marne. Sur place les forêts fournissent le charbon de bois ,rivières et ruisseaux une précieuse force motrice et le sous-sol un abondant minerai de fer. En 1857, 250 000 tonnes de minerai sont extraites. La métallurgie est alors florissante.
En quelques années, d’incroyables bouleversements vont intervenir qui vont provoquer une mutation économique sans précédent. L’ouverture du gisement lorrain et son exploitation rendue possible après la découverte de Thomas et Gilchrist en 1877 sur la déphosphoration du minerai, le traité de libre-échange avec l’Angleterre signé en 1860, la construction des premières lignes de chemin de fer, celle de voies navigables comme le canal des Ardennes facilitent le transport du charbon de terre qui rapidement supplante le charbon de bois.
L’extraction du minerai de fer cesse en 1886 et provoque déjà un exode rural. La vallée de la Meuse devient une vallée usinière, un vaste atelier de transformations des métaux qui fera travailler près de
30.000 métallurgistes. Si la mine n’a plus de débouché en métallurgie, elle reste une matière première disponible. Son extraction est facile. La terre qui enrobe les grains d’oxyde de fer est une terre colorante ou terre de sienne. Par lavage dans des “patouillets”, les grains d’oxyde peuvent être isolés et donner un minerai bien plus concentré. De nombreux moulins sont désaffectés car les premières
minoteries industrielles ont débuté leurs activités. Le bâtiment, mais aussi les fabricants de tapisserie en papier, de tissus, de nappes sont demandeurs de colorants naturels et peu coûteux. Des artisans entreprenants vont alors créer une nouvelle activité : fabriquer des couleurs en poudre en écrasant dans les meules de pierre de leurs moulins des terres de sienne, des grains d’oxyde de fer calcinés brun foncé, des os, des ceps de vigne calcinés noirs, Ils apprennent le métier et rapidement importent des matières premières pour élargir leur palette de couleurs :la terre brune de Cassel en Allemagne, les terres d’ombre du centre de la France, le noir minéral d’Italie, du minerai d’Inde, d’Algérie, de la serpentine, (terre de couleur verte) etc…

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Carte ancienne – collection M. Coistia

Le marché est florissant. En 1900, 14 moulins à couleurs sont en pleine activité : Prix(3), Poix(2), Launois, Raillicourt, Montigny-sur-Vence, Haudrecy, Lonny, Vaux-Montreuil, Ecordal, Lalobbe, Elan. La grande guerre et la chimie porteront un coup fatal à cette activité économique. La plupart des moulins ne relanceront pas leurs meules en 1919. Aujourd’hui, seul le moulin à couleurs d’Ecordal créé en 1866 est encore en fonctionnement. Il est le dernier en France à produire des pigments naturels à partir de neuf sortes de terres provenant d’Allemagne, de Madras, des Ardennes. La poudre à la sortie des broyeurs électriques colore aussi bien les matériaux du bâtiment (enduit,ciment, carrelage, peinture) que le PVC, les teintures du bois ou encore les produits cosmétiques (savons, parfums, produits de maquillage). Le moulin d’Ecordal témoigne d’une activité longtemps ignorée. Par un livre “Les moulins à couleurs des Ardennes”, je me suis efforcé de sortir ces moulins de l’oubli.

Michel COISTIA – Article paru dans le Monde des Moulins – N°21 – juillet 2007

Catégories : Histoire

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