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Un constat

Le système de poids et de mesures en usage en France à la fi n du XVIIIème siècle est, selon les propos de Talleyrand, évêque-député d’Autun, « d’une variété dont la seule étude épouvante » ; s’y ajoute une grande complexité. On compte alors 800 noms pour désigner les mesures et chaque dénomination se décline en un nombre infi ni de valeurs. Au nom «livre», par exemple, correspondent 500 valeurs différentes allant de 366 g à 519. Il en est de même pour les mesures linéaires et pour les mesures à grains qui font l’objet de ce propos.

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Une mesure à grain du XVIII°. Photo DR.

Un début d’explication

Pourquoi ces différences ?
Trois explications peuvent être avancées :
• ce système de mesures est un héritage du Moyen-Âge,
• il fait référence à la morphologie humaine et au travail de l’homme,
• il se subdivise en unités complexes et parfois incohérentes dans leur utilisation.

Un héritage du temps des seigneurs

Dès les XIème et XIIème siècles, en France, chaque seigneur a un territoire, attribué ou conquis, un château, un blason identifi ant, une armée, une justice, souvent une monnaie, toujours des poids et des mesures qui, par leurs différences avec ceux du voisin, contribuent à son pouvoir. De plus, les mesures à grains sont adaptées aux usages locaux et tiennentsouvent compte empiriquement des conditions  climatiques ou physiques du territoire (altitude, nature du sol, variété de grains…). Enfi n, ces instruments de mesure, avant d’être mis en service, font théoriquement l’objet d’un contrôle de validation, comme cela se produira aussi de façon périodique par décision de l’autorité, « par ban », leur restitution s’accompagnant de la perception d’une taxe : le droit d’étalonnage.
Les seigneurs, devenus les nobles puis les aristocrates, seront si attachés à ce droit d’étalonnage que, contrairement à la plupart des droits seigneuriaux abolis la nuit du 4 août 1789, le droit d’étalonnage perdurera jusqu’au 28 mars 1790. C’est dès lors l’Etat qui assurera le contrôle primitif des instruments avant leur mise en service ainsi que le contrôle périodique, et qui percevra les droits correspondants.
Aussi, toutes les fois où le pouvoir royal tentera d’uniformiser les poids et les mesures en usage en France, il se heurtera à la routine des utilisateurs, au refus de ceux qui bénéfi ciaient de la complexité du système et à l’opposition farouche des nobles bien décidés à conserver cette forme de privilèges associés à des revenus.

La référence au travail de l’homme

Autre diffi culté, le système fait référence à la morphologie humaine et, pour ce qui nous concerne, au travail de l’homme. On peut apprécier la superfi cie d’une parcelle en journaux, en journées, en ouvrées ou en hommées. Le journal est la surface labourable en un jour avec une paire de boeufs. Si la journée de jardinier représente, en moyenne, environ 450 m2, l’ouvrée du vigneron passera à 550 m2 et l’hommée du faucheur atteindra les 3 000 m2. Tout dépend évidemment du travail confi é au jardinier (binage ou bêchage ?) et des conditions physiques dans lesquelles se déroule le travail du vigneron ou du faucheur : s’agit-il d’un vignoble implanté en terrain plat et sableux (comme le Pays nantais) ou d’une vigne en terrasses (comme les Côtes du Rhône septentrionales), faut-il faucher un pré plat ou un terrain en forte déclivité.

Un système complexe

Nous restreindrons cette étude aux seuls départements du Rhône et de la Loire, tant est grande la diversité des systèmes mis en oeuvre. Les mesures marchandes offi cielles pour les grains en usage en Lyonnais-Forez1 appartiennent à 4 systèmes différents :
• le système du boisseau (nouveau nom) ou du bichet (nom traditionnel), avec le bichet (proche de 20 litres) , le demi-bichet (ou quarteron) et le quart de bichet (ou coupe) ;
• le système du métant (de 16,75 à 33,72 litres) peu répandu ;
• le système du petit setier, avec le setier (80 litres environ) divisé en 4 cartes ;
• le système du grand setier, avec le setier ( 320 litres) divisé en 2 émines, en 4 métants ou en 16 cartes.

De plus, à chaque mesure à grains correspond une unité de surface. La bicherée est la surface que l’on peut ensemencer avec le contenu d’un bichet ; la sétérée corrrespond au setier, l’éminée à l’émine, la boisselée au boisseau, la métérée au métier, la cartalée à la carte, la cartonnée au carton2, la coupée à la coupe. Si certaines sont plutôt des unités de compte et de négoce valant 80 litres (petit setier), 320 litres (grand setier) ou 160 litres (émine), le bichet, le boisseau, le métier, la carte et le livrot sont des unités usuelles pour l’agriculteur qui parle parfois simplement de « mesure » ; elles contiennent environ 20 litres, ce qui correspondà la  capacité d’un semoir (tablier de toile serré dans le poing ou caisse rigide portée sur la hanche et retenue par une ceinture et une bricole), représentant une masse de 11 à 13 kg et permettant d’ensemencer environ 1 000 m2.

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La mesure rase. Photo DR.

Une utilisation très diversifiée

Dans le domaine des céréales, les herbes de Cérès, la déesse des moissons, on parle de bichet, de boisseau, de quarte, de quarton, de minot… avec des contenances variables d’une petite région à une autre.
Défi nir la contenance d’une mesure ne suffi t pas, encore faut-il en préciser l’utilisation. En Lyonnais-Forez, il existe au moins 6 façons différentes d’utiliser une même mesure à céréales :
• la mesure « pelle » ou « grains sur bords » est remplie et grossièrement égalisée à la pelle,
• la mesure « rase » est soigneusement arasée à la radoire ou à la rasière3,
• la mesure « comble » est remplie au maximum en formant un dôme4,
• la mesure « chauchée » est tassée,
• la mesure « secousse » est secouée pour orienter les grains et augmenter ainsi le contenu,
• la mesure « comble et chauchée » est la plus avantageuse ; dans ce cas la différence entre une « mesure rase » et une « mesure comble et chauchée » est dans le rapport de 1 à 1,4.

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La mesure comble et chauchée. Photo DR.

L’application du Système métrique décimal, offi ciellement créé par le décret de la Convention nationale en date du 18 germinal an III (7 avril 1795), permettra de limiter sinon de supprimer cette insupportable complexité et de réduire les dérapages « des marchands de mauvaise foi ».

1. Les mesures utilisées en Lyonnais et en Forez sont très proches par leur dénomination, mais distinctes par leur valeur qui est généralement un peu plus forte en Lyonnais.
2. On devrait écrire la quartonnée, et surtout la quarte (et le quarton) car ces mots viennent du quart du petit setier.
3. On parle souvent de « ras d’avoine » ou de « ras d’orge » dans les testaments anciens.
4. L’importance du comble varie selon le diamètre de la mesure : le comble sera plus important sur une mesure large et basse que sur une mesure équivalente étroite et haute.

Louis DREVET – Article paru dans le Monde des Moulins – N°32 – avril 2010

Catégories : Histoire

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