Le site des Moulins de France
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En 1853, Pierre Jean, de Saint-Martin-d’Ardèche, décide de construire un moulin à Vallon, en aval du Moulin de Salavas, au niveau du pont suspendu qui relie les deux bourgs.

Il réclame à l’administration l’autorisation de creuser dans le lit même de l’Ardèche, entre la rive gauche et une ligne de rochers dits « de la Gouronne », un simple canal de dérivation, « considérant que la chute d’eau s’obtiendra par une dérivation naturelle pratiquée dans la berge du rocher sans aucun ouvrage propre à relever le lit de l’Ardèche et à changer le régime de l’écoulement des eaux. » L’autorisation lui est accordée à condition qu’il ne soit fait, en travers du lit de l’Ardèche, aucune construction pour changer la hauteur des eaux. Le canal devra être creusé à partir de l’extrémité amont des rochers de la Gouronne sur 4 m de largeur et « la profondeur qu’il plaira au sieur Pierre Jean de lui donner. » Il pourra élever, du côté aval, parallèlement au courant, un mur en maçonnerie pour ménager la chute des eaux. Afin de limiter la remontée du niveau de l’eau dans le canal, ce mur sera arasé à 0,50 m au-dessus du niveau ordinaire de la rivière « c’est à dire à 3,50 m en-dessous du seuil de la porte d’entrée du Moulin de Salavas et à peu près au niveau inférieur des rouets de ce moulin », cela, bien sûr, pour ne pas gêner l’écoulement des eaux de fuite du moulin. Aucun niveau légal n’est fixé, puisque la rivière garde son cours naturel. Le bâtiment du moulin a une largeur limitée à neuf mètres, afin de ne pas rétrécir le lit de l’Ardèche.
Dix ans plus tard, le meunier Eugène Martin a complété, sans autorisation, sa simple prise d’eau par un barrage en travers de l’Ardèche. Ce dernier a finalement été autorisé par l’administration, mais ce barrage de 169 m de long, appuyé sur les deux rives de l’Ardèche, « ne pourra être composé que de pierres sèches, pierrailles et fascines.» Le niveau légal de retenue est fixé à 3,83 m, en contrebas du seuil de la porte du Moulin de Salavas, donc un peu plus bas que le niveau inférieur des rouets. La crête du barrage devra former un déversoir et être dérasée suivant le plan de pente de l’eau moyenne : le mur, à chaux et sable, servant de berge droite au canal d’amenée, sera aussi dérasé au niveau de la retenue et suivant la pente du canal.

Fig 1 Plan des lieux de 1864. Le Moulin de Vallon, en bas à gauche , et le Moulin de Salavas, en haut à droite. Archives Départementales de l’Ardèche.

En 1870, les propriétaires du Moulin de Vallon demandent à être autorisés à remplacer, sur une longueur de 80 m, ce barrage mobile par « un barrage construit en pierres, poutres, traverses, blocs et gravier » afin de ne pas avoir à le reconstruire à chaque crue. » Jean Roume, le meunier de Salavas, rappelle plus tard à l’administration qu’« il est de notoriété publique que le moulin de Salavas existe de temps immémorial, … construit au quinzième siècle au milieu de l’Ardèche, pour en défendre le passage en cet endroit, il a naturellement bénéficié de l’avantage de n’avoir été gêné en aucune manière par d’autres usines et barrages puisqu’il n’en existait pas. Il lui a donc été possible de s’installer d’une manière économique et facile et en particulier il a et a toujours eu pour moteur des rouets. La construction de ces moteurs, primitifs mais économiques, ne leur permet pas de marcher noyés. Les conditions anciennes de bonne marche sont toujours les mêmes et l’emplacement du moulin dans le lit de la rivière ainsi que son importance relative ne justifient en aucune façon une transformation desdits moteurs, que d’ailleurs personne ne saurait imposer. Les droits antiques de ce moulin ont été si bien reconnus de tout temps que lors de la construction du moulin aval […] son propriétaire ne put obtenir, malgré toutes les démarches qu’il fit, le droit de construire un barrage ; il lui fut toujours opposé les intérêts du moulin supérieur.» [Fig.1]

« Le caractère précaire de ce barrage, détruit par la moindre crue, pouvait fort bien expliquer, par une grande tolérance ou par un préjudice causé fort minime, la non opposition […] à cette modification apportée à l’autorisation de 1856. Et pourtant ce préjudice est bien réel puisqu’il a fallu depuis diminuer le diamètre des meules de 0,50 m à cause de la perte sensible de force motrice due à la surélévation du niveau de l’eau et du gravier. »
Le meunier de Salavas s’inquiète du projet de construction : « En temps normal, les eaux filtrant à travers les pierres laissent le plus souvent la crête à découvert, de sorte que le niveau d’amont n’est pas sensiblement changé ; on conçoit qu’avec un barrage en maçonnerie la surélévation serait égale à l’épaisseur de la lame d’eau qui passerait au-dessus et cette surélévation serait grave, à cause du peu de largeur de la rivière en cet endroit, le barrage projeté partant d’un gros rocher situé en son milieu. » De plus, l’administration, prévoyant l’encaissement de la rivière en cet endroit, fixa que le bâtiment du moulin ne devait s’avancer dans le lit de la rivière que de 9 m, cette dimension ayant été dépassée pour atteindre presque le double avec les piles du pont. Tout cela contribue à retenir les eaux et à les faire refluer dans la plaine lors d’une grande crue.
« L’Ardèche, nul ne l’ignore, est très torrentielle et à chaque crue, et elles sont fréquentes, à la moindre pluie, elle déplace des bancs de pierres et de graviers. Ces graviers sont emmenés quand l’eau baisse, le barrage ayant lui-même à peu près disparu, mais avec une digue persistante les amoncellements en amont seraient certains et contenus jusqu’à obstruer totalement le canal de fuite du moulin de Salavas, auprès duquel ces graviers ont toujours eu tendance à s’amonceler car, il faut le rappeler, les ouvrages sont très rapprochés, malheureusement […] Il faudrait donc que le barrage fût muni d’immenses vannes qu’on serait obligé d’ouvrir à la moindre crue pour empêcher les dépôts à la baisse des eaux. »
Si le meunier de Salavas proteste contre la modification du barrage mobile, il en est bien autrement des habitants de Salavas qui, dans une pétition, demandent que soit pris en compte l’intérêt du public et précisent : « Le barrage en simples cailloux a l’inconvénient d’être dérasé et même détruit par la moindre crue. Cet état de chose oblige à un entretien ruineux et amène forcément des chômages assez fréquents, au grand dommage du public et surtout des habitants de Salavas, qui n’ont aucun moyen de transport que leurs épaules. La proximité de ce moulin permet à un journalier, à un ouvrier quelconque, d’y porter lui-même le blé acheté sur la place de Vallon, mais il arrive souvent, avec le barrage imparfait, que l’usine manquant d’eau, le voyage et la fatigue sont en pure perte.»
L’autorisation est accordée pour un barrage mixte : « Le barrage, qui aura une longueur totale de 154 m entre le rocher de la Gouronne et la rive droite de l’Ardèche, sera composé de deux parties construites : la première entre la berge droite de la rivière et la deuxième partie sur 74 m de longueur, en cailloux roulés, graviers et fascines, de manière à être emporté à chaque crue, la deuxième sur 80 m de longueur entre un point situé à 74 m de la rive droite et le rocher de la Gouronne, en pieux, traverses, blocs et fascines, de manière à résister aux crues ordinaires. » [Fig.2&3]

Fig 2 / Moulin de Salavas à gauche

Fig 3/ Détail de la Fig 2 : Barrage du pétitionnaire. AD de l’Ardèche

L’administration lâche peu à peu du lest ; à la fin du siècle, l’Ardèche n’est plus déclarée ni navigable ni flottable, et les barrages voient entrer des éléments de maçonnerie à chaux et sable dans leur construction, tout en conservant une partie mobile.
En 1895, le nouveau propriétaire du Moulin de Vallon, Henri Chaze, demande à construire un nouveau barrage en maçonnerie. Une enquête publique mentionne les réserves de propriétaires de la rive droite, inquiets des dégâts éventuels causés à leur terrain. Jules Roume, alors propriétaire du Moulin de Salavas, craint un exhaussement du lit de la rivière, ce qui gênerait la marche de ses roues motrices. Il a retiré son opposition « sous la condition qu’un certain nombre de vannes et pertuis seront établis dans le barrage pour faciliter lors des crues l’enlèvement des graviers et éviter ainsi leur amoncellement.»
L’autorisation est accordée pour un barrage formant déversoir, oblique au lit de la rivière, « il aboutira sur la rive droite à 135 m à l’aval de l’angle du moulin Roume, sa longueur totale sera de 241 m dont 201 m fixes et 40 m mobiles ». Ces derniers seront formés de deux pertuis de pierre sèche devant permettre l’écoulement des crues. La crête du barrage devra être dérasée sur toute sa longueur à 4,10 m en contrebas de la porte du Moulin Roume (Salavas), donc à un niveau inférieur à celui de 1870.
Le barrage, un seuil en réalité, autorisé en 1898 avec les vannes demandées, est emporté par une crue en 1900. Le seuil de Vallon a été par la suite reconstruit. Il est bien visible, comme celui de Salavas, sur une photographie aérienne de 1979. [Fig.4]

fig 4 Les seuils de Salavas et Vallon en 1979. Photographie aérienne IGN.

Sources AD 07 7 S 8 dossier Vallon
Cf aussi, dans ce MdM 78 p 32, dans la rubrique « Lire », le paragraphe consacré à la publication du CILAC

Colette Véron.
Géographe, historienne des moulins
Vice Présidente de la FDMF

Paru dans Le Monde des Moulins n°78 d’octobre 2021

Catégories : HistoireLégislation

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