Le site des Moulins de France
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C’est un lieu commun maintenant que de rappeler combien les moulins, à eau et à vent, ont compté dans l’évolution économique et dans la société, au cours des siècles passés. Trop longtemps oubliée des historiens, l’étude de ces « marqueurs » du changement, comme parties prenantes de l’activité humaine, a, peu à peu, depuis quelques dizaines d’années, trouvé sa place dans l’histoire des civilisations, grâce aussi à l’apport de l’archéologie. Cependant, la présence et l’activité si essentielles des moulins sur la longue durée ne pouvaient que marquer les esprits et laisser des traces. Peu de chercheurs se sont intéressés à cet aspect, mis à part peut-être Claude Rivals, qui consacre le tome deux de son ouvrage « Le moulin et le meunier » à la symbolique sociale du moulin.
Mieux comprendre comment le moulin, le meunier et la meunière sont entrés dans l’imaginaire collectif, c’est aussi analyser comment d’autres éléments sont concernés. Si l’on prend l’exemple de la forêt, elle aussi tellement importante pour les hommes du passé et du présent, on s’aperçoit qu’elle est perçue à la fois comme mystérieuse, inquiétante et dangereuse, parce qu’elle est sombre, impénétrable, peuplée d’animaux sauvages, qu’on s’y égare facilement, mais aussi qu’elle est protectrice et refuge en cas de danger. Cette ambivalence se retrouve dans les contes : ainsi elle dévore les enfants perdus (l’ogre du Petit Poucet) ou protège les victimes innocentes (Blanche Neige, la Belle au bois dormant). Il en va de même avec le moulin et ses hôtes inséparables : le meunier et la meunière.
L’enfance est le pays de l’imaginaire, car les émotions l’emportent sur la raison, et c’est précisément quand il atteint «l’âge de raison» que l’enfant rompt avec l’imaginaire, c’est à dire avec ces excès qui s’ajoutent au réel, et le dépassent par une relecture. Il est donc évident que l’imaginaire qui nous intéresse n’existe que par rapport à des réalités bien tangibles.

Objectivement, on peut souligner, d’abord, que le moulin est, en Occident, au XVIIIe siècle, la seule machine connue de l’Antiquité. Au Moyen Âge, il est l’un des trois « piliers » de la seigneurie, avec le château et l’église. C’est une machine et un lieu indispensables à la vie, liés à la paix et au travail. C’est une machine vivante, en cela qu’il faut, si elle est à vent, la réorienter, la freiner, l’alimenter, la réparer. Elle s’anime, travaille, gémit, grince. On lui donne un nom, parfois on la baptise en bonne et due forme (pour la Saint-Michel ?) ou on enregistre sa destruction comme un décès. On se sert aussi des ailes du moulin à vent pour passer des messages. Les moulins sont aussi des marqueurs du paysage, sur leur colline ou au bord de la rivière ; ils participent à la perspective, et sont omniprésents dans l’espace géographique et géodésique. Ils sont évidemment un lieu de rencontre obligé, où l’on se parle, où l’on échange, comme à la taverne ou à l’église. Souvent, isolé du village et lieu dégagé, le moulin est favorable aux rassemblements, d’autant qu’il est ouvert à tous sans distinction sociale : en somme, il est « démocratique ». Pourtant, pour des gens simples, c’est une machine intrigante, mystérieuse, en raison de sa complexité, et son isolement le rend singulier, voire inquiétant quand on ne sait ce qui s’y passe.

L’illustration de Nicolas Larmeessin (d’une famille de libraires du XVIIe s.) est celle du moulin anthropomorphe qui identifie le moulin au meunier. Collection Alain Floriant

Le meunier est un homme important dans la communauté, à la vie de laquelle il est tellement indispensable. Il est aussi un agent du seigneur et vu comme tel. Maître d’une machine qu’il est seul capable de faire fonctionner, il n’est pas directement lié à la terre dans son travail mais plutôt, avec peut-être le forgeron, le mécanicien du village. Il vit en permanence à proximité de son lieu de travail et sa compétence technique, sa maîtrise des éléments (l’eau ou le vent), le différencient encore des autres. Finalement, il est mal connu. Observateur, inventif, organisé et minutieux, capable de lire le temps, il est doué de « pouvoirs ». (C. Rivals le qualifie de « magicien des meules »). Ce singulier personnage a mauvaise réputation. Jalousé pour sa position, il est accusé d’être un voleur car il prélève en nature son salaire et on le soupçonne de profiter de sa situation pour séduire la femme des autres. Dans certaines provinces, on lui dénie le droit de témoigner dans un procès et il suffit de penser à Alphonse Daudet et son « Curé de Cucugnan » pour se rappeler qu’il lui faut beaucoup de temps pour confesser ses péchés.

Fig.1 – Gravure de Gustave Doré. Don Quichotte et les moulins.
Les moulins, en grand nombre sur les collines de la Manche, ne seraient-ils pas l’image du développement économique dans l’Espagne du « Siècle d’Or » et ces machines ne menaceraient-elle pas l’humanité ? Collection Alain Floriant

La meunière, elle, ne s’occupe pas, en principe, de la machine, mais, ménagère, mère de famille, elle aide aux tâches de la meunerie dans cet environnement isolé et dangereux. Elle investit l’espace entre le client et son homme et, si elle est moins exposée que la bergère, elle reste fragile. Devenue veuve, elle peut prendre en mains la gestion du moulin. Mais la réputation de son mari rejaillit sur elle, sa complice supposée. Elle est réputée belle et frivole, attirant les hommes venus au moulin, qui ont du temps pendant que le meunier est occupé. Devenue vieille, elle n’est plus enviée et se trouve d’autant plus rejetée.

C’est sur ces réalités que s’appuie tout un imaginaire qui interprète et transpose, à travers l’écrit et l’image, le moulin, le meunier et la meunière. Il faut rappeler ici que seuls, ou presque, sont concernés les moulins à eau et à vent faisant farine, les autres étant cantonnés dans des productions ou des transformations plus spécialisées, concernant une clientèle limitée et une activité particulière.
Une classification sommaire s’impose pour énumérer les aspects mis en évidence par l’imaginaire collectif.

  • D’abord le moulin est vu comme un marqueur du paysage, sorte de géant familier qui sert de repère sur la colline ou de point d’ancrage à l’activité humaine sur la rivière. Il caractérise le paysage rural en général ou un lieu particulier. Ainsi, le Moulin de Valmy rappelle-t-il le lieu de la bataille de façon emblématique, au point qu’il a été reconstruit déjà trois fois.
  • Ensuite, le moulin, c’est la machine qui transforme le grain en farine et permet le pain. Dès lors, il est source de vie, bien sûr, car il assure la nourriture et, de ce fait, représente la fécondité, l’abondance. On ne peut éviter de penser encore au caractère sexuel lié à l’union des corps, au mariage et à la progéniture qui en découle.
  • Puisqu’il bonifie ce qu’on lui confie, il a une image positive de lieu bienfaisant. Le moulin producteur, c’est le temps qui passe, le travail, la régularité, la paix et le bonheur dans un monde qui tourne rond. Dans ce sens, le moulin à eau, si tranquille au bord de la rivière, est propice aux évocations bucoliques et apaisantes, au point d’engendrer une forme de mélancolie romantique.
  • Parce qu’il distribue alentour ce qui va nourrir, notre moulin est aussi symbole de culture intellectuelle et de savoir. Enfin, avec ses ailes, sa roue et ses meules, il est le mouvement et, avec ses grincements, le cliquetis rythmé de l’auget, il peut facilement être assimilé à un être vivant, en particulier à l’homme.

Fig.2-Le moulin aux hosties.
Dans ce tableau du XVe s. le moulin destiné à produire la farine, nourriture du corps, est appelé à fournir l’hostie, nourriture de l’âme. Cette idée symbolique de l’Eucharistie témoigne de l’importance du moulin dans la vie quotidienne que l’Église utilise à son profit, comme on la retrouve avec le moulin mystique de Ste Madeleine de Vézelay. Collection Alain Floriant

  • En outre, à cause de ses ailes qui forment une croix, du vent assimilé au souffle de l’esprit, du pain quotidien associé à la prière, le moulin est souvent, pour l’Église chrétienne, un symbole divin. Son pouvoir de transformation sera vite assimilé à la quête du salut de l’âme.
  • Lieu de rencontre et de convivialité, il suggère le plaisir et la fête. C’est sans doute pour cette raison que bien des feux de la Saint-Jean avaient lieu au pied du moulin.
  • Mais son image est ambivalente : machine mystérieuse réservée à des initiés, on ne sait trop ce qui s’y passe et, à n‘en pas douter, il y a là la main du diable, de la magie et de la sorcellerie. À l’écart de la vie de la communauté, il devient inquiétant et, pour certains, un lieu envoûté où rôde la mort (d’ailleurs les accidents n’y sont pas rares).

Finalement, l’omniprésence du moulin dans la vie quotidienne, son importance économique, ne pouvaient qu’en faire un support obligé de l’imagination de nos ancêtres, comme de nous-mêmes. Remarquons aussi que la valeur emblématique du moulin à eau est plus faible que celle des moulins à vent, plus repérables, plus visibles, plus reconnus.

Fig.3- Image d’épinal. Le moulin qui transforme les femmes plus ou moins dépravées en femmes parfaites témoigne de la misogynie du XIXe s. Collection Alain Floriant

Fig.4 – Cette enluminure de René d’Anjou (XVe s.) tirée du « Mortifiement de vaine plaisance » montre une pauvre femme arrêtée par la rivière et un mauvais pont, et qui doit persévérer ou mourir. Elle illustre une morale toute religieuse : la persévérance conduit à la vertu, donc au salut. Le moulin est ici symbole de vie. Collection Alain Floriant

  • Le meunier, lui, est d’abord vu comme un individu malhonnête et rusé, qui retient plus que son dû, et on rêve de le voir à son tour trompé, y compris dans la sphère familiale, quand sa femme se laisse séduire. Personnage mystérieux, la croyance populaire lui attribue une sorte de puissance occulte, digne des sorciers, qui peut en faire un être diabolique. Jalousé, envié pour sa puissance, on l’imagine libertin, capable d’enlever les filles, de les séduire. À cause de leurs compétences particulières, les meuniers sont considérés comme les gens plus subtils que les prêtres eux-mêmes.
  • La meunière a mauvaise réputation. Accueillant les clients, on l’accuse d’en profiter pour conter fleurette aux maris dont les femmes sont restées à la ferme. Le moulin n’est-il pas un lieu libertin ? D’ailleurs la meunière est forcément belle et aguichante.

Fig.5 – Brueghel d’Enfer, vers 1564, ne manque pas de représenter le moulin dans son tableau « Le cortège de noces » car il est l’image de la prospérité des Flandres et celui de la fécondité liée au mariage et la promesse d’enfants. Collection Alain Floriant

C’est dans les écrits, l’illustration et l’image en général, que se manifeste cet imaginaire du moulin, du meunier et de la meunière.
Dès le Moyen-Âge, les moulins sont entrés dans la littérature, modestement. Ce sont plutôt les meuniers que l’on rencontre, et encore ne sont-ils pas fréquents dans les textes destinés aux classes aristocratiques, les romans de chevalerie n’évoquant guère de si petits personnages. Des récits proches de la vie quotidienne, contes populaires, fabliaux ou farces, les mettent parfois en scène. On y découvre, fidèles à leur réputation, des personnages fourbes et rusés, séducteurs ou diaboliques.

Fig.6 – Extrait d’un dessin de Bertall (XIXe s.) intitulé : « Croisade contre le socialisme ». Les partisans d’une république modérée s’en prennent à la république démocratique et sociale de 1870 dont les responsables sont comparés à des moulins à paroles bien agités. Collection Alain Floriant

  • Citons, par exemple, « Le meunier d’Arleux », fabliau du XIIIe siècle, où le meunier, qui convoite une jeune fille, est finalement trompé par sa femme et son valet.
  • Dans « Le meunier et les deux clercs », on découvre le meunier voleur, avec sa femme pour complice, qui dérobe le sac de blé des pauvres clercs.
  • Dans un conte de Bretagne, « Le meunier et le seigneur », on voit agir un meunier particulièrement rusé, qui trompe le seigneur au cours de nombreuses péripéties.
  • « La farce du meunier de qui le diable emporte l’âme en enfer » (en Bourgogne en 1496), composée par N. de la Vigne, raconte que le diable intervient et s’empare d’une âme entachée de tant de péchés.
  • À l’époque moderne, chansons, contes et fables, évoquent moulins, meuniers et meunières avec moins d’acrimonie. Tout le monde connaît « Meunier, tu dors ». La Fontaine, dans sa fable « Le meunier, son fils et l’âne » ne s’en prend, ni au moulin, ni au meunier, qui, finalement, fait preuve de bon sens. Bien sûr, il y a les moulins de Don Quichotte racontés par Cervantès vers 1620. Dans une lecture au premier degré, on s’amuse à voir le vieil hidalgo attaquer furieusement, en les prenant pour des géants, les moulins en grand nombre sur les collines de la Manche espagnole. Mais à y regarder de plus près, ce sont plutôt des symboles de la modernité économique dans un pays en pleine mutation (Le siècle d’Or), que le chevalier remet en cause.
  • C’est au XIXe siècle que la littérature, à travers le roman et la poésie, reprend l’image du moulin qui, concurrencé de plus en plus par de nouvelles machines, est sur le déclin et marque la fin d’un monde. Georges Sand, dans « Le meunier d’Angibaud », imagine une histoire d’amour autour du château et du moulin, deux lieux emblématiques d’un monde d’avant. Son meunier, au demeurant, est un brave garçon, généreux et honnête, symbole d’un retour aux vraies valeurs.
  • Lorsqu’ils sont évoqués par les poètes, les moulins sont plus ou moins fantomatiques, images inquiétantes d’un lieu chargé d’histoires, tel le moulin de Maupassant :

« D’où vient qu’alors je vis, comme on voit dans un songe
Quelque corps effrayant qui se dresse et s’allonge
Jusqu’à toucher du front le lointain firmament,
Le vieux moulin grandir si démesurément
Que ses bras, tournoyant avec un bruit de voiles,
Tout à coup se perdaient au milieu des étoiles… »

Fig.7 – Guérande (Loire Atlantique) – Le moulin de Crémeur, dit Moulin du Diable. Carte postale ancienne : le diable est toujours un peu dans le moulin. Collection Alain Floriant

Émile Verhaeren, le grand poète des Flandres, le pays des moulins du Nord, ne pouvait que s’intéresser aux meuniers, travailleurs du vent et des grandes plaines. Il fit le portrait du vieux meunier, mort un soir d’hiver, seul, oublié et plus ou moins maudit, dans un tableau noir et inquiétant.

Le vieux meunier du moulin noir
On l’enterra, l’hiver, un soir
De froid rugueux, de bise aiguë
En un terrain de cendre et de ciguës.

Au village là-bas,
Personne au mort n’avait prêté deux draps.

Au village là-bas,
Nul n’avait dit une prière.

Au village là-bas,
Personne au mort n’avait sonné le glas.

Les plus anciens ne savaient pas
Depuis quels jours, loin du village,
Il perdurait, là-bas
Guettant l’envol et les voyages
Des feux dans les nuages…

Fig.8 – Le moulin de Marie-Antoinette au Petit Trianon, dans le parc de Versailles, témoigne d’une vision idyllique du moulin à eau représentatif d’un certain bonheur lié à la nature sereine et bienfaisante. Collection Alain Floriant

À partir du XXe siècle, le moulin traditionnel perd complètement son rôle économique et meurt peu à peu. Son image, sa réputation et ses représentations s’estompent et il n’est plus guère évoqué dans le roman, qu’en tant que lieu singulier pour des histoires plus ou moins dramatiques ou des sagas familiales. C’est le cas par exemple avec « Le Moulin sur la Floss » de George Eliot ou « Le Moulin de Pologne » de Jean Giono, et plus récemment « Le Moulin du loup » de Marie-Bernadette Dupuy, la Charentaise.

Fig.9 – Rêver le moulin.
Collection Alain Floriant

Le moulin, le meunier et la meunière se rencontrent, aussi et surtout, dans l’image, et c’est là, évidemment, qu’on en perçoit le mieux leurs symboles. Ainsi, le moulin, la machine universelle qu’est le moulin, représente-t-elle l’activité essentielle d’une époque (fig.1). C’est bien elle qui transforme et bonifie (fig. 2 et 3). Elle est la vie (fig.4), l’abondance, la prospérité et la fécondité (fig.5) et parfois, elle prend la forme d’un homme. Mais elle est aussi facteur de désordre ou d’excès quand elle diffuse sa production (fig.6). Elle est toujours aussi hantée par le diable (fig.7). Et puis, à côté de cela, il y a la paix, la sérénité du moulin au bord de l’eau (fig.8), à moins que ce soit le cadre de la fête et du plaisir (fig.9). Enfin il y a la « belle meunière » de tous les fantasmes, que la vieillesse n’épargne pas pour autant (fig.10).

Fig.10 – Image d’épinal : la meunière donne l’image de la belle jeune fille courtisée par de jeunes gens qu’elle attire volontiers et qui ne correspond guère à la réalité. Collection Alain Floriant

Finalement, on ne peut que faire nôtre la très pertinente réflexion de Benoît Canu dans « Les moulins du Clos du Cotentin » in Situ, Revue des patrimoines 7 / 2006 « Le patrimoine rural – 2e partie » :
«  Le spectacle des multiples « moulins nains de jardin » montre que leur abandon ou disparition n’a pas effacé leur empreinte sur les paysages vernaculaires ou leur survivance dans l’imaginaire collectif ».

Alain Floriant, vice-président ADAM 17

Paru dans LE MONDE DES MOULINS 79 de janvier 2022

Catégories : Histoire

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