Le site des Moulins de France
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« Notre pays, mon bon Monsieur, n’a pas toujours été un endroit mort et sans refrain comme il est aujourd’hui. Auparavant, il s’y faisait un grand commerce de meunerie et, dix lieues à la ronde, les gens des mas nous apportaient le blé à moudre… De droite et de gauche, on ne voyait que des ailes vibrantes au mistral, des ribambelles de petits ânes chargés de sacs, montant et dévalant le long des chemins… »

Suivez la flèche ! Cliché M. Lajoie-Mazenc

Pourquoi ne pas commencer l’entretien de Bernard Badaroux par cette évocation du
« Secret de Maître Cornille »? « Les Secrets de Maître Badaroux » tel devrait être le titre approprié. Car c’est lui le charpentier du Rédounel et c’est lui qui va nous raconter l’histoire de cette réhabilitation.
Mais évoquons mars 2003. À cette date ( signature du bail emphytéotique entre madame le maire et le président de l’association ) l’association jouit d’un grand et beau terrain, dominant le village, où ne pousse certes que de l’herbe à brebis, mais quelle herbe !
« Parfumée, savoureuse, fine, dentelée faite de mille plantes… » et au beau milieu de ce terrain, une ruine !

Le Rédounel en 1977. Cliché Pierre Cauvel

Un des objectifs de l’Association des Amis de la Couvertoirade est de « participer à la sauvegarde du patrimoine historique, paysager et humain de la cité ». Il fallait donc reconstruire le moulin tel qu’il était au début du XVIIe siècle, prendre contact avec un bâtisseur – en l’occurrence monsieur Michel Simonin, président de l’Association des Amis du Château de Montaigut, affiliée à l’Union REMPART (Union d’associations pour la Réhabilitation et l’Entretien des Monuments et du Patrimoine Artistique) – ensuite avec un charpentier. Mais lequel ? En 1999, quand l’idée de restaurer définitivement le Rédounel avait germé, l’association avait pris contact avec monsieur J-P.H. Azéma, spécialiste bien connu des moulins. C’est lui qui nous a dirigés vers Bernard Badaroux, ébéniste à Lapanouse de Sévérac. En réponse à une lettre du président des Amis de La Couvertoirade, monsieur Louis Causse, architecte des Bâtiments de France avait écrit : « J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre courrier du 27 novembre 2002. Pour notre part, nous sommes disposés à faire des relevés de l’existant et à étudier les traces de dispositif permettant d’étudier les mécanismes et de les reconstituer. »

Louis Causse, Michel Simonin, Bernard Badaroux, au travail !

Suite aux relevés de l’architecte, monsieur Simonin a enlevé l’étanchéité en ciment que l’association avait fait poser lors de la conservation hâtive du bâtiment en 1977. Il a rehaussé les murs, confectionné les feuillures pour les ouvertures… et en accord avec monsieur Badaroux, il a réalisé les trous pour les poutres, la maçonnerie de celles-ci, la réfection des joints.

À vous, Bernard, de reconstruire le moulin tel qu’il était au début du XVIIe siècle !

Bernard, en 2003, quand vous avez appris que vous alliez construire ce moulin, quelles ont été vos premières pensées, vos premières réactions ?
J’étais sur le point de réaliser un rêve. Le premier moulin que j’ai visité a été, en 1981, celui de Daudet, et depuis, je suis attiré par les mécanismes complexes des moulins. J’en ai visité beaucoup en France et à l’étranger, en Hongrie, en Suède, en Norvège…
Devenir le réalisateur d’un ouvrage d’art est un honneur pour l’ébéniste que je suis. Je n’avais jamais construit de mécanismes de moulin auparavant. Je soupçonnais la complexité de la tâche, mais elle s’est révélée plus difficile que je ne l’imaginais. En tant que professionnel du bois, quelle opportunité à saisir !
J’avais lu beaucoup d’ouvrages techniques et j’admirais le travail des autres.

Quelles ont été vos premières actions ?
Revoir mes livres, mes notes, en ayant à l’esprit la demande pressante de l’association qui avait rapidement besoin d’un devis. Je pense immédiatement aux matériaux, aux poutres de ma réserve, au châtaignier et au robinier nécessaires pour la couverture, au vieux chêne pour la charpente, le solivage, les planchers, l’escalier. J’imagine bien l’ensemble, mais comment chiffrer le travail et le temps qu’il me faudra ? Heureusement, M. J-P.H. Azéma m’a montré plusieurs plans et devis de différentes restaurations et, dès juillet 2004, j’ai pu envoyer aux Amis de La Couvertoirade ma première estimation.

Bernard, en atelier, construit le chemin dormant de la sablière.
Collection B. Badaroux

Essences de bois utilisées au Moulin de La Couvertoirade et utilisations

Buis : Guide de centrage du petit fer, et différentes poulies
Châtaignier : Volige de la toiture
Chêne :  Vieux chêne 200 à 300 ans : Poutraisons, charpente et escalier / Chêne sciage 15 ans : Arbre moteur, gouvernail et les ailes
Frêne : Épée du frein
Ipé : Alluchons et fuseaux
Orme : Auget et chevalou
Peuplier : Trémie, archure et farinière
Poirier : Boitard
Robinier : Couverture de la toiture et différentes pièces

L’ensemble des bois ont été travaillés à la main (finition au riflard)

L’ensemble des boulons et des clous sont de vieux boulons ou de vieux clous, restaurés, ou réalisés à la forge (pas de boulonnerie moderne)

Bernard Badaroux, “imaginaïre”, ébéniste devenu aussi charpentier de moulin

Fixation des ailes sur l’arbre moteur. Cliché M. Lajoie-Mazenc

La capelade en atelier. Cliché B. Badaroux

La capelade en cours de finition devant le moulin. La charpente , la volige,
les bardeaux , et la noue en plomb (pour l’étanchéité). Cliché B. Badaroux

Donc, dès le début vous saviez comment serait le moulin ?
Oui. Pour moi, il n’était pas envisageable de prévoir une toiture fixe.
Le grand rouet et le frein ne pouvaient pas être placés après. Pour tourner, le moulin doit avoir les ailes face au vent, donc l’arbre moteur dans la direction du vent. Mais, en cas d’événement météorologique important, le moulin doit pouvoir être « déventé », c’est à dire que l’arbre moteur doit être orienté perpendiculairement à la direction du vent. Il fallait donc placer la toiture sur roulements pour la faire pivoter.
L’arbre moteur, le grand rouet et son frein sont solidaires du toit et il est préférable de les mettre en place lors de la construction du toit plutôt que de les placer après.

Charpente, grand rouet, lanterne et frein. Cliché B. Badaroux

C’est ce qui s’est passé ?
Malheureusement non. Dans la réalisation, il a fallu séparer les opérations. L’association devait demander des subventions et monsieur Causse n’était pas assuré que l’association arrive rapidement à ses fins. Il m’a donc demandé de séparer ces opérations. Il fallait faire d’abord ce qui se voit. Le chantier a été arrêté en 2009 pour ne reprendre qu’en 2014.
En 2009, l’extérieur était magnifique, avec sa toiture, ses ailes …. C’était la carte postale idéale.

Le Rédounel en 2009, première inauguration. Cliché B. Badaroux

Oui, mais j’avais une certaine frustration car, dans mon atelier, j’avais été obligé de travailler sur l’ensemble. En 2009, toutes mes planches de travail étaient prêtes pour l’achèvement des travaux intérieurs. J’ai attendu patiemment. Le président de l’association avait changé et les deux nouveaux co-présidents cherchaient, à leur tour, donateurs et collectivités mécènes. Cinq ans d’attente pour moi et mes plans.

Satisfaction de reprendre le chantier en 2014 ?
Évidemment, j’avais hâte de me remettre au travail sur le site, de poser les deux planchers en chêne partiellement démontables pour que je puisse monter les meules, le moment venu, car les meules sont tout en haut. Les épures étaient faites, les planches de travail attendaient dans mon atelier. Je n’avais plus qu’à réaliser. Pas facile, vous l’avez vu.

L’escalier était-il construit en 2009 ?
Non.

Préparation de l’escalier en atelier – Bernard et R. Imparato .
Cliché Ph. Varenne

Cet escalier vous a posé quelques problèmes ?
M. Causse m’avait demandé de travailler à partir des plans du Moulin de Seyrignac, à Lunan, près de Figeac, dans le Lot. Ce moulin a une tour cylindrique à l’intérieur, de plus grand diamètre au fur et à mesure des étages. À La Couvertoirade, la tour est conique, la circonférence n’est pas la même en bas et en haut. Une tour conique n’accepte pas les plans d’une tour cylindrique. De plus, les deux poutraisons n’étaient pas positionnées comme dans les moulins du Lot.

Il vous fallait travailler à partir des dimensions de la tour conique du Rédounel.
Travailler de jour et de nuit. Nuits de doutes et nuits blanches. Le plan de M. Causse n’était pas applicable tel quel. Il fallait le modifier au millimètre près, reprendre toutes les mesures, imaginer les pièces en bois, les pièces métalliques. Tout un travail de reconstitution sur le papier et traçage d’épure, dans mon atelier. Il fallait tout prévoir pour rendre fonctionnel le futur mécanisme. Mais la précision de l’ébéniste et une certaine dose d’ingéniosité m’ont servi pour le travail de charpentier. Et j’insiste :
la plus grande partie du travail ne se voit pas sur le site.

Combien d’heures de travail ?
Question qu’il ne faut pas poser à un artisan qui réalise « une œuvre unique ». L’expression est de J-P.H. Azéma. Peut-être 5000 heures en tout (recherches, travail préparatoire en atelier et chantiers).

Quels étaient vos objectifs en réalisant ce travail sur le site?
Agir comme le charpentier du XVIIe siècle. Respecter le travail des ” anciens”. Surtout ne pas employer de techniques modernes, aussi bien dans le travail de charpentier que dans celui de forgeron. Par exemple, pour le frein au niveau du grand rouet, on pourrait actuellement fixer les patins sur une longue bande de tôle soutenue par des ressorts hélicoïdaux. Mais ces ressorts n’existaient pas à l’époque. J’ai donc fabriqué à la main cette ceinture qui maintient les patins à partir de vieilles lames d’acier de 80×12 mm : une chaîne beaucoup plus lourde, bien sûr, mais réalisée comme autrefois, à l’identique. Et ça marche, sans ressorts hélicoïdaux !

L’ensemble Rouet – Lanterne et le frein du rouet. Cliché B. Badaroux

Vous dites que tout a été fait à l’identique. Vous venez de me donner un exemple. Pouvez-vous m’en donner deux ou trois autres ?
Le gros fer et l’anille sont dans la masse et non en mécano-soudé. Pour la rotation du petit fer, au niveau du boitard, entre des guides en buis, j’ai utilisé de l’huile alimentaire pour faire
« mijoter » ce buis pendant une semaine.

L’anille. Cliché B. Badaroux

Le boitard , avec son coussin de chanvre. Cliché B. Badaroux

Le chanvre recouvert de sa protection en cuir, et la pièce métallique sur laquelle sera posée l’anille flottante et qui servira à l’entraînement par le gros fer. Cliché B. Badaroux

Pour que le graissage résiste au temps, j’ai confectionné un coussin de chanvre imprégné de saindoux à base de gras de rognons de mouton et j’ai enfermé le tout sous un cuir épais. Le cuir, je l’ai utilisé aussi pour le harnachement du « cabalou » (tête de cheval) et la crinière est en véritable crin.

Bernard, le coiffeur du Cavalou. Collection B. Badaroux

Dans l’atelier, j’ai forgé toute la boulonnerie à l’ancienne avec têtes et écrous carrés, et tous les clous. Toutes les ferrures ont été réalisées dans mon atelier de forge et ajustées sur place à l’aide d’une forge portative.
À partir de galets du Tarn, j’ai confectionné les contrepoids nécessaires…

Ecrous carrés et autres pièces de ferronnerie. Cliché B. Badaroux

Galet du Tarn et sa fixation de contre-poids. Cliché B. Badaroux

Est-ce que vous avez fait appel à des entreprises autres que la vôtre ?

  • Le tournage de l’arbre – 5,30 mètres et une tonne environ – a été effectué par l’entreprise Loubière à Trémouilles. M. Mercadier, à Recoules Prévinquières, m’a aidé à usiner les portées en bronze de l’arbre .
  • M. Chambon m’a indiqué Francis Moles (meunier du moulin à eau de Brousse, dans le Lot), qui nous a procuré les meules monolithes en silex, de 1,60 m de diamètre.
  • L’entreprise de levage Carceler, de Millau, a soulevé la couverture (capelade) et a aidé à la mise en place des ailes, juste avant la première inauguration le 30 juillet 2009.

Entrée de la meule tournante dans le moulin. Cliché Michel Deltour

Pose de la capelade. Cliché B. Badaroux

Les habitants de La Couvertoirade se souviennent de cette journée très ventée et très mouvementée, de la grue soulevant la toiture et les ailes. C’était impressionnant et émouvant.

Votre intervention sur ce moulin est terminée ?
Non. Il me faut encore réaliser un treuil à axe vertical (cabestan) qui permettra de faire pivoter la capelade (toit du moulin), et quelques autres petits détails. Mais il faut que M. Vincent Delorme (maçon de restauration du patrimoine) refasse les enduits extérieurs, qu’il mette en place les pieux d’arrimage du cabestan, et rebâtisse le muret. Il reste également à préparer la protection extérieure des visiteurs. Ce sera fait en 2020.
Par la suite, le moulin demandera un entretien régulier.

… Et depuis la première mouture de l’automne 2018…

« Tiens, voici le meunier. Il fait pivoter la toiture. Doucement, lentement, elle glisse sur le chemin dormant. Le vent se lève. Les ailes bougent. Éole s’emporte. Le bruit devient presque effrayant. L’arbre entraîne le rouet et tout s’enchaîne avec la précision prévue de longue date. Tout est mouvement dans le moulin, les meules font leur travail grâce à la lanterne et à l’anille. Attention, il faut freiner et régler la puissance. Il est temps d’écarter plus ou moins les meules grâce à un ingénieux système de levier installé au rez-de-chaussée. Le grain est écrasé, broyé, pulsé. Et la farine s’écoule, fine, odorante. Prenons-la dans nos mains et humons-la. Le résultat est magnifique. »

Dans la nuit du 20 au 21 août 2018. Cliché B. Badaroux

Documents à consulter :

  • Article de Pierre Bouloc dans le MdM n°70 p 16 à 19 / Histoire des moulins à vent de La Couvertoirade
  • Articles “Actualités” du Monde des Moulins : MdM n°66 p 33 et n°71 p 5
  • DVD : Le Moulin du Rédounel à La Couvertoirade (21 mn) (Michel Cabirou – Association des Amis de La Couvertoirade) ( cf dans ce MdM 72 p 34)
  • DVD : 2000 et 1 moulins en Rouergue (1h21 min dont 5 min / B. Badaroux dans son atelier vers plage 32, et 4 min / Moulins du Rédounel vers plage 52 )(Yves Garric -2007- Éditions Fleurines)( cf MdM n°63 p 35)

Propos recueillis par Pierre Bouloc
Automne 2018

Paru dans le Monde des Moulins n°72 d’avril 2020

Catégories : Zoom

1 commentaire

Bongiraud · 23 août 2020 à 21 h 37 min

Un chef d’oeuvre !!!
Bernard Badaroux de loin,l’un des plus Grand passionné de son métier.
Formidable reportage.
Merci.

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