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Un des premiers cadastres graphiques d’Europe

Les départements actuels de la Savoie et de la Haute-Savoie ont une histoire particulière. Jusqu’en 1860, ils ne font pas partie de la France, mais d’un état indépendant dirigé par la Maison de Savoie. Cette puissante dynastie possède ses propres lois, sa propre administration et son propre système judiciaire. Mais s’il existe des choses immuables d’un royaume à l’autre, ce sont bien les impôts. Comme ailleurs, les ducs de Savoie prélèvent une taxe sur les propriétés foncières, appelée la taille, dont les nobles et le clergé sont exempts. Les sommes à payer sont établies en se basant sur des livres fonciers qui décrivent les confins des parcelles, leurs superficies et leur degré de bonté attribué selon leur qualité1. Au début du XVIIIe siècle, le duc Victor-Amédée II décide de réorganiser ce système fiscal afin d’établir une répartition plus juste et plus complète de l’impôt. Pour cela, il ordonne la réalisation d’un cadastre dont la modernité consiste à être basé non plus sur des livres descriptifs mais sur des plans topographiques. Ces documents appelés cadastres sardes ou mappes sardes, constituent l’un des premiers cadastres graphiques d’Europe réalisé sur la totalité d’un territoire.

Carte des états de Savoie dans l’Europe de la première moitié du XVIIIe siècle

La campagne de relevés pour ce nouveau cadastre commence en 1728. Elle va durer dix ans, un temps record au vu du nombre de kilomètres parcourus et des moyens de mesure de l’époque. Plus de cent géomètres, répartis en petits groupes, arpentent les moindres recoins, parfois très accidentés, du territoire alpin. Pour chaque commune, ils réalisent des levés parcellaires qu’ils assemblent pour former une première carte à l’échelle 1/2372. Cette mappe originale est envoyée à Chambéry où sont réalisées deux copies, dont l’une est destinée à la paroisse concernée, et l’autre aux Archives de Cour à Turin. Les mappes prennent la forme de grandes feuilles de papier collées sur une toile de lin de plusieurs mètres. Elles sont colorées à l’aquarelle et légendées, pour certaines, de manière très soignée, voire artistique. Le dessin des parcelles est extrêmement réaliste et d’une précision telle qu’il est possible de distinguer un champ cultivé d’une forêt ou d’un jardin.

Portrait de Victor-Amédée II, duc de Savoie, roi de Sardaigne en majesté.
Source : Monument historique, propriété de l’Abbaye d’Hautecombe. Cliché : JF.Laurenceau

Sur le terrain, les géomètres et leurs assistants remplissent plusieurs registres qui renvoient directement au plan cadastral. C’est le cas du livre des numéros-suivis qui répertorie toutes les parcelles, le nom de leur propriétaire et ce qu’elles contiennent précisément.

Vue générale de la mappe sarde de la commune de Pont-de-Beauvoisin. Source : Département de la Savoie, Archives départementales, C3660

Cartouche de la mappe de la commune des Avanchers. Il représente un lion héraldique, l’un des symboles de la Maison de Savoie. Sa queue forme un « lacs d’amour » qui fait référence à l’Ordre du Lacs d’Amour créé en 1350 par Amédée VI, comte de Savoie, en hommage à sa femme qui lui avait offert un bracelet fait de ses cheveux tressés. Cet ordre devient, en 1518, l’Ordre suprême de la Très Sainte Annonciade. Source : Département de la Savoie, Archives départementales, C2071

Un formidable outil de recherche historique

Actuellement, les mappes sardes sont toujours conservées. Il n’est plus possible de les consulter, mais elles ont été numérisées et sont disponibles sur les sites internet des Archives départementales de la Savoie et de la Haute-Savoie2. Certaines mappes ont même été saisies dans un système d’information géographique qui les géolocalise dans l’espace et permet de les superposer à des cartes et cadastres actuels.

Selon les communes, les mappes sont en plus ou moins bon état, car elles ont parfois été utilisées jusqu’au XXe siècle, faute d’autre document cadastral3. Toutefois, la plupart sont encore très lisibles. Elles constituent alors de véritables bases de données pour les chercheurs et les historiens, car elles montrent de manière concrète à quoi ressemblaient les villages savoyards au début du XVIIIe siècle. Les registres qui accompagnent les plans apportent quant à eux des informations très précieuses, notamment sur la nature des parcelles. Rédigés en français, parfois en italien, ils sont d’une extrême précision et spécifient, par exemple, si un terrain est occupé par une vigne, une noyeraie, un champ, etc., ou si une bâtisse correspond à un cellier, une maison, un couvent, etc. Véritable outil de géographie historique, la mappe permet d’établir des statistiques et de faire des comparaisons sur l’occupation des sols entre 1728 et aujourd’hui, contribuant ainsi à faire comprendre l’évolution des paysages.

Extrait de la mappe sarde de la commune d’Argentine réalisée en 1733. Exemples du contenu des parcelles indiqué dans le livre des numéros-suivis. Parcelles n°309 : maison, n°310 : petite écurie, n°311 : cour, n°312 : jardin, n°313 : chapelle, n°314 : lavanderie, n°315 pigeonnier, n°316 : verger, n°326 : moulin, n°330 : grange, n°332 : pré, n°334 : forge, n°336 : four, n°339 : digue pour soutenir le ruisseau, n°340 pâturage, n°343 : forge. Toutes ces parcelles appartiennent à Charles Joseph Castagnery, baron de Chateauneuf, qui « ne paye taille à cause de noblesse ». Source : Département de la Savoie, Archives départementales, C2029

Grâce à leur précision, les mappes sardes sont aussi un point de départ idéal pour réaliser l’inventaire du patrimoine hydraulique de la Savoie. Cette mission, menée par le Conseil départemental, consiste à recenser tous les ouvrages ayant utilisé ou utilisant la force de l’eau sur le territoire4. L’étude de la mappe permet d’en localiser une grande partie, d’autant que les canaux de dérivation sont généralement représentés sur les plans. Les registres servent quant à eux à déterminer de quel type de site hydraulique il s’agit. En effet, les géomètres ne manquent pas de vocabulaire technique et distinguent les moulins à moudre (mulino per macinare), les pressoirs à huile, ou encore les battoirs à chanvre, les foulons, les tanneries « pour travailler les peaux », les scieries ou « reisses pour faire des planches ». En ce qui concerne les sites liés à la métallurgie, la précision sur la nature des parcelles est tout aussi remarquable, comme le prouve l’emploi des expressions « martinet à fer », « fournaise à gueuse »,
« forge à clou », « fourneau à fondre le fer », etc.

Certains registres apportent des détails supplémentaires sur la situation d’un site, son nom ou encore son état. Ainsi le livre des numéros-suivis du village de Saint-Nicolas-la-Chapelle précise que la parcelle n°1 est occupée par un
« moulin en ruine par les inondations de la rivière ».
À Lescheraines, le géomètre indique pour la parcelle n°1007 :
« ledit moulin trouvé en très mauvais état et qui ne peut avoir d’eau y ayant un autre supérieur en l’autre paroisse et qui ne peut presque moudre par le dégout d’un petit ruisseau par intervalle de temps ». Non loin de là, au Chatelard, se trouve un « moulin qui ne peut pas moudre qu’après deux jours de pluie ». Le revenu annuel de tous ces moulins est indiqué en quantité de bichets5 de froment, de seigle, d’orge, ou d’avoine. À l’inverse, l’absence de revenu est justifiée comme à Lescheraines, où il existe une « scie de nul revenu n’ayant plus de bois pour la faire valoir, les montagnes étant désertes ». Outre toutes ces précieuses indications qui documentent l’inventaire, les registres de la mappe permettent parfois de suivre l’histoire d’un moulin via ses propriétaires successifs depuis 1728. Dans certains cas, il est même possible de remonter au-delà, notamment lorsqu’une date d’acencement6 est mentionnée.

Ainsi, la mappe sarde est-elle une ressource inépuisable d’informations pour la connaissance du patrimoine hydraulique de la Savoie. Ses plans et ses registres ne cessent de livrer de nouveaux sites. C’est le cas dans la commune d’Ugine, où plusieurs parcelles sont mentionnées en 1732 comme « rocs à faire des pierres de moulins ».
Il existe effectivement à cet endroit une carrière de meules aujourd’hui envahie par la végétation. Car la dernière étape du travail d’inventaire qui commence sur le cadastre du XVIIIe siècle est bien de découvrir ensuite sur le terrain ce qu’il reste de ces édifices hydrauliques. Arpenter la montagne et les sentiers pour les retrouver nous ramène alors il y a près de 300 ans, dans les pas des géomètres de la mappe sarde.

  1. Le degré 1 est attribué aux bonnes parcelles, le degré 2 aux parcelles moyennes à médiocre, le degré 3 aux mauvaises parcelles et le degré 0 aux parcelles de nul produit.
  2. www.savoie-archives.fr et archives.hautesavoie.fr
  3. La mappe sarde reste le document fiscal de référence jusqu’à l’établissement du cadastre français après 1860, date du rattachement de la Savoie à la France. De ce fait, la présence d’un site hydraulique sur la mappe peut appuyer une demande de reconnaissance de droit fondé en titre auprès des services de la DDT, car elle atteste de la connaissance officielle de son établissement par l’administration sarde.
  4. Voir Le Monde des Moulins, n°67, janvier 2019, p.26-27.
  5. Mesure ancienne de capacité pour les grains.
  6. Contrat par lequel une propriété est confiée en exploitation en échange d’une cense.

Clara Bérelle,
chargée de mission Inventaire du patrimoine hydraulique, Conservation du patrimoine, Département de la Savoie

Article paru dans le Monde des Moulins – N°69 – juillet 2019

Catégories : HistoireLégislation

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