Le site des Moulins de France
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Fig. 1 : Élévation du moulin de Lille. Photo S. Mary

Jusqu’au XIXème siècle, les teintures étaient d’origine végétale, minérale ou animale. Certaines ont fait intervenir des moulins dans leur processus de production : moulins à pastel ou à waide (un moulin à pastel a été
reconstitué au château de Magrin, Tarn), moulins à bois rouge (bois exotique, il en existe encore un à Zaandijk aux Pays-Bas), moulins à rocou dans les Antilles (quelques vestiges existent) et moulins à garance. Cet article s’attachera à la description de deux moulins à garance reproduits dans le mémoire de Duhamel du Monceau.

La garance
La garance est une plante nommée Rubia tinctoria, de la famille des rubiacées, haute d’environ un mètre, dont on utilisait la racine, parfois longue d’un mètre, riche en alizarine. Les tiges et les feuilles pouvaient être
utilisées comme fourrage. Elle était cultivée pendant une durée de 18 et 30 mois, les pieds les plus âgés produisant la meilleure teinture. Originaire du Proche-Orient et connue depuis l’Antiquité, cette plante a été cultivée en Europe, dans les pays du sud jusqu’en Hollande. En France elle a été cultivée notamment dans le Nord, en Ile-de-France, en Alsace, et surtout dans le Vaucluse. Son exploitation a fortement baissé à partir de 1868 avec la découverte de l’alizarine synthétique, et elle avait presque disparu au début du XXème siècle. Il ne subsiste de ces moulins à garance que peu de vestiges, en tous cas plus de mécanismes. Après arrachage, les racines sont mises à sécher, puis étuvées quelques jours pour leur retirer le maximum d’humidité. Avant l’étuvage, Althen recommandait de les imbiber d’une liqueur, dont il donne 5 recettes. Le broyage peut se faire de plusieurs manières : moulins à pilons armés de tranchants, meules verticales identiques aux meules à huile, meules horizontales identiques aux meules à farine mais tenues plus écartées, et même moulins à noix comme les moulins à café. Il pouvait se faire en deux ou trois étapes, chacune suivie d’un tamisage. Deux types de meules pouvaient être utilisées dans un même processus de production : Althen préconise deux passages « dans un moulin à tanneur ou à olives » puis un troisième passage « dans un moulin à blé ». Le premier broyage donne une poudre noirâtre, contenant de l’écorce, qui n’est pas de très bonne qualité. Le second broyage donne la plus grande quantité de poudre, et de meilleure qualité. Un troisième broyage, facultatif, donne une qualité intermédiaire. La garance était alors conservée dans des tonneaux.
Duhamel du Monceau décrit deux moulins à pilons. Celui de Corbeil avait été construit sur des plans de M. de la Levrie vers 1750, pour remplacer un petit moulin à bras. Celui de Lille était en fait un moulin à tabac réutilisé pour la garance, et comportait de ce fait des défauts qui le rendaient inférieur à celui de Corbeil. Tous deux étaient actionnés par un cheval.

Le moulin de Lille
Les plans du moulin de Lille montrent la partie motrice, qui était certainement similaire à celle du moulin de Corbeil. L’engrenage horizontal de 2 mètres de diamètre comportait 57 dents, et engrenait sur une lanterne de 68 cm de diamètre munie de 18 fuseaux. L’arbre de cette lanterne portait les lèves (cames) qui soulèvaient les pilons. Il y avait 3 lèves pour chaque pilon. À chaque tour de cheval, chaque pilon s’abattait donc 9 fois et demie dans les mortiers. Le cheval faisait 3 tours par minute, soit 28 coups et demi à la minute pour chaque pilon. Tout à fait sur la droite, on aperçoit quatre balanciers portés en croix, qui avaient un rôle de volant d’inertie pour réguler la vitesse (fi g. 1 et 2).

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Fig. 2 : Détail des engrenages et profi l du moulin de Lille. Photo S. Mary

Les 5 pilons, longs de 3,35 m, de 11 cm de côté, s’abattent dans des mortiers creusés dans une poutre carrée de 43 cm de côté. Ils sont munis d’un sabot en fer à lame tranchante. Ces mortiers font 30 cm de profondeur et 19 cm au maximum de diamètre, leur fond est garni de plomb. Sur la vue de profi l, le levier visible à droite, en agissant sur un mentonnet, immobilise le pilon en l’air pour pouvoir alimenter ou vider le
mortier. On a là un mécanisme très proche des anciens moulins à huile du nord de la France. Les principaux défauts de ce moulin sont :
• des pilons trop légers bien que chargés de plomb
• des tranchants trop courts où la matière s’empâte
• un rythme trop lent des pilons
• des mortiers trop petits pour contenir suffi samment de racines
• une inutilité du volant d’inertie qui tourne trop lentement et de plus est dangereux pour les ouvriers.

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Fig. 3 : Profi l et élévation du Moulin de Corbeil. Photo S. Mary

Le moulin de Corbeil
Le moulin de Corbeil comportait un rouet de 3,25 m de diamètre avec 72 dents, qui engrenait sur une lanterne de 54 centimètres de diamètre munie de 12 fuseaux. Chaque pilon était commandé par 3 lèves. Le cheval
faisant 3 tours et demi par minute, chaque pilon frappait 60 coups par minute.
Les pilons font 3,25 m de haut. Au lieu d’agir sur un mentonnet, les lèves agissent dans un évidement des pilons. La principale différence avec ceux de Lille tient à ce que les pilons, élargis à leur base et de section rectangulaire, portent 17 couteaux de 11 cm de long. Ils sont donc plus lourds et agissent avec plus de puissance, et les couteaux s’encrassent moins du fait de leur hauteur.
Ces pilons agissent deux par deux dans des auges de planches prenant appui sur une poutre, démontables sur le devant pour le chargement ou le déchargement, et munies d’un couvercle pour éviter la dispersion de
la poudre de garance (fi g. 3).
On voit que les défauts dénoncés sur le moulin de Lille sont ici résolus. Ces moulins à garance ont aujourd’hui tous disparus, et il est heureux que des plans aient été publiés par Duhamel du Monceau.

Stéphane MARY – Article paru dans le Monde des Moulins – N°34 – octobre 2010

Catégories : Histoire

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