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Avant la création de notre association, Bernard AUREGAN, infatigable cycliste, s’était intéressé au patrimoine des roues des bâtiments hydrauliques et à l’histoire de leur construction. Il nous a laissé ses innombrables dessins, richesse de notre association. Nous avons dépouillé la série 6 S qui concernent tous les droits d’eau, avec la patience des ignorants, tout lire pour ne rien oublier et trouver le détail intéressant. Dans ces dossiers, il y a aussi des autorisations pour des bassins, des lavoirs, des usines hydro-électriques et même des déversements de fosses septiques dans des biefs… Les échanges de courrier nous renseignent sur la vie locale. Deux cent vingt huit communes ont été étudiées pour 1088 dossiers traités.

Les scieries de notre région

Elles sont très nombreuses dans les documents dépouillés mais très différentes. Certaines avec grande roue (jusqu’à 7 mètres), d’autres avec petite roue et, pour un nombre réduit, à jet pincé. Une scierie était mue par une locomobile à vapeur (la Frasse en 1877), à une lame, à deux lames ou plus, dite scierie à grand cadre. D’autres se spécialisent et cela continue encore aujourd’hui fabriquant des fonds pour le fromage de la région, le reblochon. Certaines ont été déplacées pour être plus facilement accessibles ou avoir plus d’eau.
Elles souffrent, en hiver du gel qui bloque la roue, en été de la sécheresse ; certains propriétaires ont demandé l’autorisation d’avoir un étang de retenue d’eau, pour travailler par éclusées.

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Le Fier en hiver à Thones

Les scieries à marbre

A Chevaline en 1835, à Doussard en 1818, proches du bout du lac d’Annecy, à la Clusaz et à Reyvroz en 1885.
Pour Doussard, nous savons que c’est une scierie à cames et que le nombre de cames est fonction de la grosseur des blocs. Le marbre est noir veiné blanc (nous le connaissons encore aujourd’hui au lieudit la Serraz). Il a servi à fabriquer des cheminées, des autels d’église qui ont été terminés sur place.
Avant 1789, les bâtiments appartenaient aux nobles ou à un ordre religieux. Ils ont été repris après cette date par des particuliers qui possèdent ainsi un droit d’eau « de temps immémorial » et qui est imprescriptible. Avant l’annexion, l’autorisation était sarde car la Savoie dépendait de Charles Albert, roi de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem, duc de Savoie, de Gênes, prince de Piémont. Les roues étaient taxées environ 5 livres par an.

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La scierie des Curtets

Après 1860, il y a obligation du droit d’eau de l’Etat français et on compte de nombreuses demandes de création et pour d’autres, de régularisation. L’instruction d’un dossier commençait par une lettre manuscrite quelque fois en écriture phonétique qui souvent expose la situation diffi cile de la famille et ainsi espère plus de ressources avec ce travail supplémentaire. Le préfet ou le maire demandait un rapport de l’ingénieur ordinaire des Ponts et Chaussées, suivi d’une première enquête publique annoncée à son de trompe ou de tambour à la sortie des offi ces divins. Un livret était déposé à la mairie pour consigner les oppositions éventuelles pendant vingt jours. Nous trouvons des informations très intéressantes sur la vie locale, les chicaneries de voisinage, les oppositions des voisins « qui pensent qu’une plus grande roue éclabousserait le mur du four
et qu’ils ne pourraient plus cuire le pain facilement » (Thônes dossier Pellat)… « la roue proche du chemin, va effrayer les chevaux »… « Il va prendre toute l’eau et me conduit à la misère » …

Après discussions, l’ingénieur faisait une seconde enquête et attendait le rapport de la Direction Générale des Forêts. Le règlement d’eau comportait un plan général et un plan profi l en long fait par les Ponts et Chaussées.
Après avoir établi une description des lieux très détaillée, l’ingénieur essayait de mettre les deux parties d’accord.

Le ruisseau des Bordes, affl uent rive gauche de l’Arve, a un régime torrentiel, ses eaux claires et froides conviennent très bien à la truite et au chevaine, nommé aussi meunier… Aux manoeuvres des vannes, il pourrait résulter une destruction de poissons… Sera nécessaire un grillage en fer dont l’espacement maximum des barreaux sera de deux centimètres…

Pour les scieries, était requis l’avis supplémentaire des Eaux et Forêts. Le responsable justifi ait sa réponse, par l’article du Code Forestier concerné, très restrictif, dont nous publions quelques extraits : « Scierie à distance prohibée, le CODE FORESTIER, TIT. X. Police et conservation des bois et forêts. Art. 155. Aucune usine à scier le bois ne pourra être établie dans l’enceinte et à moins  de 2 kilomètres de distance des bois et forêts qu’avec l’autorisation du Gouvernement, sous peine d’une amende de 100 à 500 francs, et de la démolition dans le mois, à dater du jugement qui l’aura ordonnée. Art. 158. Aucun arbre, bille ou tronc ne pourra être reçu dans les scieries dont il est fait mention à l’article 155, sans avoir été préalablement reconnu par le garde forestier du canton et marqué de son marteau ; ce qui devra avoir lieu dans les cinq jours de la déclaration qui en aura été faite, sous peine, contre les exploitants desdites scieries, d’une amende de 50 à 300 francs. En cas de récidive, l’amende sera double, et la suppression de l’usine pourra être ordonnée par le tribunal. »

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Procès verbal par le brigadier des forêts pour vol de bois (1819) ADHS 6 FS88

Dans le procès-verbal de reconnaissance des forêts… pour accepter une scierie à distance prohibée, il y a deux poids et deux mesures, selon la moralité du demandeur : « le recourant n’est pas reconnu pour être délinquant mais bien pour être très solva-ble » donc accord… « On pourra après avoir préparé les bois dans la forêt, les prendre avec attelages et arriver jusqu’à la scierie à construire. »…
« Le petitionnaire est de bonne moralité, n’est pas délinquant et se trouve dans une position aisée de fortune. »… Un autre « a bonne réputation et possède une fortune d’au moins 15 000 francs (en 1876) » .
Et il y a les petits, qui sortent souvent la nuit, pour aller couper dans la forêt communale (pour eux ce n’est pas du vol…) « du bois de lune ou bois de l’oncle ».

Dans les demandes de création ou de régularisa-tion, on distingue :
• des scieries pour le travail à façon du public, très souvent associées à une autre activité, telle une huilerie utilisant le petit bois pour la chauffe.
• des scieries personnelles, petites scieries à usage privé qui ne fonctionnent que suivant les besoins du propriétaire ; beaucoup sont construites sans autorisation et les ingénieurs des Ponts et Chaussées disent qu’elles «
n’ont pas été réglementées, travaillant trop peu »
• des scieries en commun. Nous trouvons le nom de plusieurs demandeurs pour un seul bâtiment, ce qui confi rme les dires des anciens et les titres de propriété qui nous ont été montrés. Dans certaines de ces scieries,
il y avait un responsable qui faisait le travail moyennant échange de temps ou de bois. Dans d’autres, les copropriétaires venaient avec « leur fer » ou scie et disposaient d’un certain nombre d’heures de travail.
• des scieries communales, sur un terrain de la commune, avec possibilité d’utilisation à tour de rôle. Il y avait souvent un responsable. Il existe encore ce type de bâtiment en Savoie depuis trente ans.
• des scieries temporaires. Ce sont les bâtiments hydrauliques les plus hauts dans la montagne avec les barattes à beurre des alpages. Elles préparent les planches et poutres nécessaires pour les chalets d’alpages. Construites pour un temps plus ou moins court, l’administration détermine la durée.

Voici quelques exemples :
«… adjudicataire Nancy sur Cluses, cette coupe renferme de gros bois qu’il est impossible de descendre sans être réduits en planches (1873) »
«… lesdites coupes de Samoens se trouvent situées aux cimes des montagnes, le transport de la vidange des bois est très long et diffi cile, construire une scierie qui ne servira qu’à l’usage des bois provenant des coupes du canton. »
« … le bois s’exploite diffi cilement en raison des mauvais passages et de la diffi culté des transports par des couloirs accidentés… les planches seraient descendues à la plaine pour être livrées au commerce et les porteurs payés à la planche dans les passages accidentés ».

Marise Deschamps – Article paru dans le Monde des Moulins – N°23 – janvier 2008

Catégories : Histoire

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