Le site des Moulins de France
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Contrairement à la règle générale, certains moulins à eau n’ont possédé aucun ouvrage régulateur permettant de maîtriser la rivière et d’améliorer le rendement de la roue : retenue, vannes et déversoir, coursier enchâssant la roue. Répandus sur certains grands fleuves (Seine, Loire, Rhône) et quelques affluents, ces moulins sont restés souvent exceptionnels sur les autres rivières. Cet article va aborder uniquement ces moulins situés hors des grands fleuves.
J’appellerai leurs roues par l’expression roues volantes, terme qui revient assez fréquemment dans les dossiers.

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Noria à Hesdin (62). Exemple d’une roue sans aucun ouvrage hydraulique – carte collection S. Mary.

Pourquoi des roues volantes ?

Assez souvent, on trouve ces roues dans des sites urbains, déjà intensivement exploités, tels Amiens, Corbeil, Gamaches, Louviers, Valencienne. Dans ces cas, leur emploi est lié aux difficultés de créer de nouvelles chutes, rendant très aléatoire l’obtention d’une installation hydraulique classique. La demande d’une telle roue est donc un pis-aller plutôt qu’un choix idéal. Dans certains cas, comme à Heilly-sur-Ancre où l’on veut actionner un hachoir à paille et à pommes de terre, c’est la faible puissance nécessaire qui permet de se suffire d’une installation si rudimentaire.
La puissance obtenue était en effet médiocre. Il faut imaginer une roue qui ne prend qu’une faible largeur de la rivière, souvent sans aucun moyen de canaliser l’eau sur elle, distante du fond de la rivière d’environ un mètre, sans aucune chute. On estimait à Amiens qu’une telle roue ne produit qu’une force de 1 cheval en étiage, du double le reste de l’année. Si faible que soit cette puissance, elle pouvait cependant paraître suffisante dans le second quart du 19ème siècle, car nombreuses ont été les filatures actionnées par des manèges à chevaux, voire par des enfants de 12 à 16 ans. Il y avait ainsi 40 manèges à Elbeuf entre 1810 et 1820 pour actionner des filatures. Ce moteur avait cependant bien des défauts, et un moteur hydraulique, même de faible puissance, pouvait lui être préféré. Un filateur d’Amiens exprimait en 1826 la supériorité du moteur hydraulique : “en tous temps on a donné une préférence marquée à ce moteur. On lui doit bien plus encore aujourd’hui quand on jette les yeux sur les établissements anciens et que l’on fait la remarque que pas un n’a prospéré de tous ceux qui étaient mus par un manège”.

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Moulin du Trou Patrix à Corbeil (91). Plan montrant la roue et le guideau proposé en forme d’entonnoir – AD ESSONNE 3S.

Les contraintes du site

Pour être efficace, le site choisi doit réunir certaines conditions. Ainsi, Tarbé de Vauclair écrit dans un rapport sur un type de roues inventées par J.B. Pouguet au début du 19ème siècle : “La rapidité du courant, principalement sur les rives, suffit rarement pour imprimer le mouvement aux usines. Ainsi les personnes qui n’auraient pas d’avance acquis la certitude de pouvoir disposer d’une pente convenable, auraient tort d’adopter ce nouveau procédé, puisqu’elles seraient obligées de faire après coup, des épis ou des ouvrages en rivière pour appeler sur la roue la force principale du courant, ou pour augmenter, soit la chute, soit le volume des eaux”. Un certain nombre de sites ont donc été modifiés, soit par la pose d’un guideau (cloison formant entonnoir sur une partie de la rivière), soit par la transformation en usine classique munie d’une chute et d’ouvrages de régulation.
A Corbeil, l’un des moulins construit était mal situé et n’a probablement jamais fonctionné. Le moulin du Trou- Patrix, autorisé en 1824, disposait d’une roue variable en hauteur. Comme le fonctionnement laissait à désirer, le propriétaire demande en  1827 à ajouter un guideau. Lors de l’enquête on construit ce dispositif pour juger de son effet sur la rivière. Mais le résultat est tellement déplorable, le moulin ne peut qu’à peine fonctionner, que la demande est rejetée. Peu après le moulin est mentionné comme détruit.

Géographie et usage des roues volantes

Les roues volantes se rencontrent dans deux situations : cas isolés qui voisinent avec d’autres moulins classiques ou concentrations systématiques. Dans l’état actuel de mes recherches, les cas isolés se rencontrent surtout dans le nord de la France (28 cas sur 33). Ils sont construits majoritairement entre 1819 et 1850. Les concentrations systématiques se trouvent en Provence (trois sites de canaux usiniers) et sur la rivière Loue (Doubs et Jura) qui a été équipée très fréquemment de roues variables en hauteur à partir de 1820. Les canaux usiniers de Provence étaient des bras de rivière urbains, sur lesquels les roues faisaient toute la largeur ou presque du canal et parfois très rapprochées l’une de l’autre. On en trouvait à Avignon (sur les 28 existantes en 1803, quelques-unes sont restaurées rue des Teinturiers), Islesur- la-Sorgue (où des roues existent encore, certaines avec des barrages) et Alès où les roues étaient situées dans un égout du quai le long du Gardon. Les premières roues d’Avignon ont été crées avant la Révolution, et il est probable que c’était aussi le cas à Islesur- la-Sorgue, en raison du grand nombre de roues existantes au début du 19ème siècle.

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Moulin du Roy à Vuillafans (25) sur la Loue – photo G. Biotteau

Il est remarquable que dans les cas isolés, les moulins à farine soient très minoritaires sur les usages identifiés (2 cas sur 26). L’usage majoritaire (13 cas) des roues volantes est lié à l’industrie textile : filature, teinture, apprêt. Un autre usage assez courant (5 cas) est l’élévation de l’eau, au moyen de pompe ou de noria. Sur les canaux usiniers de Provence, l’usage est ici également très majoritairement lié au textile, les roues actionnant presque toutes au début du 19ème siècle des filatures ou des dévidages de soie. Seules les roues de la Loue, qui étaient de taille plus importante que les autres roues volantes, possédaient des usages plus classiques : nombreux moulins à farines et à huile, quelques scieries ou moulins à tan.
Malgré une faible puissance, certaines roues ont fonctionné longtemps, plus de 50 ans pour l’une des roues de Gamaches, et certaines roues sont visibles sur des cartes postales vers 1900. La petite roue de la machine élévatoire de Voisinlieu à Beauvais avait même été reconstruite en métal vers 1930 avec un abri en béton.

Variété des cas

L’administration face à ces demandes n’a pas une attitude homogène. Les prescriptions visent en tous cas à avoir le moins d’effet possible sur la rivière, particulièrement en cas de crue. Il y a peu de refus, mais les contraintes sont très variables suivant les lieux et les époques. On interdit souvent tout ouvrage en rivière même pour supporter la roue, mais dans ce cas les moulins sont plus ou moins vite transformés avec un beffroi supportant l’axe, la charpente accrochée au mur étant certainement trop faible. On autorise également parfois l’installa tion postérieure d’un guideau. Pour la roue elle-même, certaines sont fixes, d’autres sont variables en hauteur.

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Rue des teinturiers à Avignon (84). La rue avec ses roues est un site classé – photo G. Biotteau.

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Isle-sur-Sorgue, quelques unes des roues du canal de l’Arquet – carte ancienne, collection J.P.H. Azéma.

Parfois les aubes doivent être démontées en cas de crue, ce qui ne devait pas être aisé. Le souci de produire le moins d’effet possible sur la rivière incite parfois les ingénieurs à réglementer même la profondeur des aubes, comme à Louviers où elles doivent faire entre 25 et 32 cm selon les cas. En raison de l’effet de la roue sur le courant, il arrive assez couramment que le fond soit protégé, soit par des dalles de pierre, soit par un plancher de bois. A Amiens, une scierie sur la Selle n’avait pas procédé à cette protection, et en quelques années, le lit s’était modifié, rendant la roue inopérante. Le propriétaire s’était vu obligé de placer un madrier dans la rivière, puis de demander la transformation du moulin en usine classique avec retenue.

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Moulin de l’île Saint-Germain à Amiens (80), roue volante transformée avec une retenue – collection S. Mary

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Hesdin : brasserie Delwaufe – collection J.P.H. Azéma

Pour les roues fixes en hauteur, une contrainte assez inhabituelle est parfois mentionnée : la roue doit tourner que l’usine fonctionne ou pas. A Picquigny, on indique : “le mécanisme intérieur devra être disposé de manière que la roue tourne toujours, même lorsque le travail de l’usine sera interrompu”. Cela permet à la roue de faire le moins d’obstacle possible au courant de la rivière. On peut penser que c’était généralement le cas, car aucune vanne motrice n’est jamais mentionnée.
A l’occasion, l’administration fixe également l’utilisation de la roue pour éviter des usages qui nécessitent trop de force et inciteraient les usiniers à frauder et à former des obstacles et barrages divers comme cela arrivait, certains meuniers ayant même transformé leur moulin à roue volante en moulin classique doté de tous les ouvrages régulateurs. A Avignon, on n’autorisait ainsi qu’un seul moulin à soie par roue.

Roues variables en hauteur

Les roues étaient parfois réglables en hauteur pour deux raisons : permettre l’arrêt du moulin en la levant ce qui dégage totalement la rivière, et pouvoir lever la roue au dessus des crues. Ce type de roues qui encombre le moins possible la rivière n’a pas été cependant le plus répandu dans les sites isolés, seulement 1/3 des cas. Elles étaient presque inconnues en Provence. Il est malheureusement souvent impossible de savoir quel type de mécanisme élévateur a été adopté. Techniquement, deux types de roues peuvent se dégager de manière sûre. Le premier type se caractérise par un déplacement vertical de l’axe de la roue, qui glisse entre deux poteaux servant de guide. L’axe est suspendu à ses deux extrémités, soit par des câbles (Valenciennes), soit par des crémaillères (Hesdin et Beauvais). Peu de cas sont certains en France, mais c’était un type de roues connu en Allemagne sous le nom de Panstermühle.

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Détail de la crémaillère de Voisinlieu – photo S. Mary.

Le second type est celui de la Loue. L’axe de la roue repose à chaque extrémité sur deux leviers, que l’on manoeuvre grâce à un treuil. Inventé par J.B. Pouguet au début du 19ème, ce système a équipé au moins une vingtaine de moulins sur la Loue, et au moins un moulin à Corbeil. Sur la Loue, les moulins ont possédé jusqu’à 4 roues, et les dossiers des archives  nationales permettent d’estimer à au moins une quarantaine le nombre de ces roues. A l’origine sans aucun ouvrage en rivière, ils ont souvent été équipés d’un beffroi supportant les roues et d’un barrage. Il subsiste encore un moulin équipé de deux roues à Vuillafans, qui abrite maintenant un antiquaire.

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Moulin de la Loue montrant une roue en position haute, la seconde en position basse

Un troisième type a peut-être existé à Allevard (Isère). Les cartes postales vers 1900 montrent une roue nettement au-dessus de la rivière. Un levier visible dans la végétation pourrait faire partie d’un système permettant d’incliner l’axe de la roue pour la tremper dans le courant. Un tel système existait au Japon. En l’absence de documents sûrs, c’est pour l’instant une hypothèse.

Proposition de typologie

Face à des cas assez diversifiés, je propose une typologie simple qui ne tienne pas compte de deux éléments : le beffroi de support de la roue qui ne doit pas améliorer grandement les performances, et le guideau parfois rajouté qui améliore certes le rendement, mais ne permet quand même pas une grande puissance et n’a aucune fonction régulatrice de la rivière.

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Roue d’Allevard (38) sur la Bréda, en face d’un moulin à roue par-dessus – collection S. Mary

– Roue volante : toute roue qui ne dispose pas d’ouvrage hydraulique, ou bien ne disposant que d’un ouvrage hydraulique de type guideau. Cela comprend les roues des moulins bateau. Ce sont évidemment des roues par-dessous.
– Roue ballante : toute roue volante variable en hauteur à l’aide d’un mécanisme pour s’ajuster au niveau de la rivière ou permettre son arrêt. C’est une roue pendante.
– Roue pendante : toute roue variable en hauteur. Certaines étaient équipées de tous les ouvrages hydrauliques, voir avaient un coursier relevable avec la roue. Toute roue pendante n’est donc pas forcément une roue volante.

Stéphane Mary – Article paru dans le Monde des Moulins – N°9 – juillet 2004

Catégories : Technique

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