Le site des Moulins de France
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Tout d’abord, qu’est-ce que le jais ? Si nous consultons le Larousse du XXème siècle, nous lisons : “Jais ou jayet : substance bitumeuse, solide, d’un noir brillant, qui est une variété de lignite. Le jais se trouve en France dans l’Aude, les Bouches-du-Rhône, les Pyrénées ; en Prusse, en Saxe et en Espagne. On le taille en facettes, comme les pierres précieuses et par des procédés analogues. Le jais véritable, dont la cassure est conchoïdale brûle et s’enflamme comme du charbon de terre ; le jais faux, qui n’est que du verre teinté en noir, se ramollit mais ne brûle pas. On emploie le jais pour la parure de deuil, et il entre aussi comme garniture dans certaines passementeries”.

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Les premiers ateliers ou “moulins à jayet” où l’on a travaillé ce minerai, ont été installés en Ariège, dans la moyenne vallée de l’Hers mais le jais était déjà connu et utilisé comme parure dans les stations préhistoriques ariégeoises. L’implantation de ces ateliers était la conséquence de l’exploitation des mines locales très voisines, situées sur les pentes nord des collines du Plantaurel entre Vilhac et Dreuilhe, ainsi que de celles de Montfa, près du Mas-d’Azil, tout comme les “moulins” de Bugarach, dans les Corbières, utilisèrent les carrières de jais se trouvant près de cette localité, à Rouffiac, et à Rennes-les-Bains (Aude). Il y avait aussi des gisements à Peynier (Bouches-du-Rhône), qu’utilisèrent les moulins de la vallée de l’Hers, et ces mêmes moulins travaillèrent aussi le jais provenant d’Espagne : Asturies, Galice, Aragon. Les gisements de l’Aude et de l’Ariège sont aujourd’hui épuisés.
Le jais était extrait des mines par morceaux de différentes grosseurs, ne dépassant guère 10 cm d’épaisseur et souvent bien plus petits. Les mineurs les vendaient dans cet état aux industriels qui désiraient les travailler. Selon leur dureté et leur finesse, ils étaient payés de 4 à 10 sous la livre. Les morceaux étaient ensuite confiés à des  uvriers, appelés escapoulaires en dialecte ariégeois ( escapoulà = couper, tailler au couteau, ébaucher, dégrossir), qui les dégrossissaient avec des couteaux spéciaux à lame large et fine , sur un solide billot . Ils avaient à leurs côtés plusieurs récipients en bois dans lesquels ils plaçaient les morceaux dégrossis en les classant par catégories selon leur destination. Les récipients étaient ensuite confiés à des femmes qui perçaient les morceaux avec des forets de différentes grosseurs ; ces derniers étaient montés sur des tours à bobèche qu’on tournait avec un archet. Ce travail se faisait dans un local spécial, ou à demeure. Les ouvrages ainsi préparés étaient ensuite remis au moulin pour le polissage. En une journée, un ouvrier ébauchait au couteau de 2000 à 4000 pièces, suivant leur grosseur. Dans le même temps la foreuse perçait de 3000 à 6000 trous. (A cette époque les journées de travail étaient longues). Le jais se travaillait de plusieurs façons. Pour les grains ronds ou de forme olivaire, on se servait d’un tour à main ; pour les pièces avec cannelures et filets guillochés, on utilisait la lime. On les polissait ensuite avec du blanc d’Espagne et du charbon de saule réduits en poudre, mêlés et détrempés ensemble. Mais les objets polis à facettes, les plus nombreux, se façonnaient dans les moulins à jayet.
Au XVIIIème siècle, les ateliers de Sainte-Colombe-sur-l’Hers, de La Bastide-sur-l’Hers et des localités voisines occupèrent jusqu’à 1200 ouvriers et ouvrières, et on les estimait alors à la valeur de 250 000 francs. En 1775 le nombre des moulins était de six seulement. En 1811, un seul moulin estimé à 7500 francs, était en activité et n’avait plus que 15 ouvriers.

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figure 1 – Photo Michel Jiro.

Le moulin à jayet

L’atelier est installé dans un bâtiment carré dont le sous-sol comporte une voûte sur la moitié d’une dimension et sur la totalité de l’autre. Cette voûte est percée en son milieu d’un trou dans lequel est placé un arbre vertical qui tourne sur une crapaudine. La partie de cet arbre qui se trouve sous la voûte est pourvue d’une roue horizontale qui est mise en mouvement à l’aide de l’eau que lui fournit un tuyau, fait d’un tronc d’arbre creusé, et qui est elle-même amenée par un conduit installé au rez-de-chaussée.
Dans la partie située au-dessus de la voûte, l’arbre porte un tambour cylindrique d’environ 1,60 m de diamètre. Il est formé avec des douves comme celles d’un tonneau ; il est uni et poli au tour. Roue et tambour, fixés à l’arbre, doivent tourner en même temps. A 30 cm environ au-dessus du tambour, et autour de lui, est disposé un canal circulaire qui reçoit l’eau par un petit conduit branché sur un réservoir placé hors du bâtiment. Ce réservoir est alimenté au moyen d’une roue à pots qui prend l’eau sur le canal qui alimente la roue motrice de l’arbre. Lorsque ce canal circulaire est rempli aux deux tiers environ , un autre petit canal rejette le surplus d’eau audehors. 

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figure 2 – Photo J.C. Marquis

Les meules. Le polissage

A 50 cm environ de la surface latérale du tambour et à 25 cm au-dessus de sa base, sont disposées horizontalement tout autour, et à égale distance, six meules en grès, semblables à celles qu’utilisent les lapidaires ; elles mesurent de 40 à 50 cm de diamètre et 4 cm d’épaisseur.
Chacune d’elles est montée sur un axe vertical dont la partie inférieure, disposée en pointe, porte sur une petite crapaudine, tandis que la partie supérieure est arrondie à son extrémité, en forme de tourillon, et s’engage dans une pièce de fer fixée elle-même à une forte pièce de bois. Ce dispositif maintient l’axe bien vertical et la meule est parfaitement horizontale. Ainsi montées, les meules tournent avec tellement d’aisance qu’à la moindre impulsion qu’on leur imprime, elles restent un long moment en giration.

Chaque arbre de meule porte à sa partie supérieure une bobèche taillée dans du bois dur, mais les six bobèches sont placées à différentes hauteurs, ce qui les fait correspondre aux mêmes différentes hauteurs face à la surface du tambour. Chaque
bobèche est munie d’une courroie qui vient passer sur le tambour et qu’on peut serrer ou lâcher à volonté au moyen d’une autre petite courroie. Lorsque le moulin travaille normalement, le tambour fait un tour complet en quatre secondes et les meules font environ quatre tours par seconde. Un petit filet d’eau doit arroser continuellement la surface des meules. Cet office est assuré par le canal circulaire qui règne autour du tambour et qui est percé d’un trou vis-à-vis de chaque meule : un robinet de bois placé dans chaque trou déverse l’eau dans un petit conduit qui laisse tomber l’eau sur la meule.
On trouvait le grès servant à la confection des meules aux environs de Rennes-les-Bains (Aude ). Leur grain était très fin, surtout vers leur centre, ce qui fait qu’on taillait les facettes des objets en premier sur les bords extérieurs et on finissait au centre pour le poli définitif. Cependant, le grain du grès n’était pas encore assez fin pour obtenir un brillant parfait ; lorsque l’ouvrière s’apercevait que le poli des objets devenait terne, elle passait sur la meule, dans sa partie centrale, une pierre d’agate ou de silex polie sur un de ses côtés, en la maintenant sous une forte pression. Ceci avait pour effet de détruire l’aspérité du grain de la meule.

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figure 3 – Labastide sur Lhers le 10 février 1870, facture de Doris Escot

“…Les jeunes filles…ont chacune deux sébiles en bois devant elles, dans l’une sont les ouvrages dégrossis (et percés), dans l’autre ceux qui sont finis. La planche qui forme la lunette dans laquelle la meule tourne, leur sert de table. La fille qui travaille de la main droite, appuye sa main gauche sur son genouil gauche ; et avec le pouce et l’index de la droite, elle prend une pièce dégrossie dans la sébile, et l’applique sur la meule, le coude appuyé sur la table ; elle forme de cette manière la première facette à la pièce ; elle n’a pas besoin de l’autre main pour former la seconde facette ; l’habitude lui apprend à tourner la pièce entre les deux doigts de la droite, et à lui donner toutes les faces dont elle a besoin, suivant la nature de l’ouvrage ; d’où l’on voit qu’il n’y a que la main droite qui opère, la gauche restant toujours appuyée sur le genouil, afin d’affermir l’attitude de la fille. La pièce étant finie, ce qui est fait en très peu de temps, elle la met dans la sébile qui est auprès, et ainsi de suite. Il n’est pas besoin de dire qu’à l’égard des deux filles qui sont à l’opposite et en face, c’est la main gauche qui fait le travail et la droite qui est appuyée sur le genouil… Les ouvrages finis sont ensuite remis à d’autres femmes qui les enfilent et en font des
colliers, des chapelets, etc.,. qu’elles  arrangent très proprement sur du papier, et dont on fait des paquets pour être vendus”. (de Gensanne ) .(figures 1 et 2)

Les objets fabriqués avec le jais étaient nombreux : chapelets, croix, colliers, boutons, pendants d’oreilles, bagues, pendeloques, colifichets divers, garnitures de passementerie, de robes, de meubles, et même de harnais. On faisait aussi de petites
perles, non taillées en facettes dont on ornait les travaux de sparterie représentant divers motifs : fleurs, papillons, etc. Il y avait aussi des perles de forme olivaire.

Les magnats du jais au XVIIIème siècle

Au milieu du XVIIIème siècle, on voyait à la tête de cette industrie, dans la moyenne vallée de l’Hers, un nommé Justin Acher, l’un des principaux propriétaire fonciers de Sainte- Colombe-sur-l’Hers. Il fut secrétaire du roi en son Grand Conseil, charge
qu’il paya environ 200 000 livres, somme énorme à l’époque. La fortune qui lui permit cet achat avait pour origine le contrôle qu’il exerçait sur le travail du jais et du peigne. Jusqu’en 1745, la pierre de jais qu’il utilisait provenait des mines de Vilhac et de Dreuilhe, et aussi de celles de Provence. A partir de cette date, il fut autorisé à en faire venir d’Espagne (Aragon) et cette pierre, parvenue à Sainte-Colombe, revenait moins cher que le minerai local. Les objets en jais espagnol purent ainsi se vendre meilleur marché. (figure 3) La production des moulins s’accrut alors et les objets fabriqués furent exportés dans de nombreuses villes étrangères : Constantinople, Smyrne, les Indes Orientales, Francfort, Londres, Leipzig, Vera-Cruz, Lima…
En 1785, le diocèse de Mirepoix importait pour 18 000 livres de jais espagnol, et le minerai travaillé partant à l’étranger s’élevait à 230 000 livres.

Vers 1825, sous la Restauration, environ 200 ouvriers travaillaient encore le jais dans la vallée de l’Hers, mais cette industrie périclita très vite à la suite de la concurrence que lui firent les verres colorés en noir de Bohème, d’Allemagne et d’Angleterre, imitant le jais. Durant tout le XIXème siècle, elle ne fit que végéter dans quelques ateliers.
Aujourd’hui, elle a totalement disparu mais ces bijoux réapparaissent dans les journaux de mode. Sait-on jamais ?

Jean Claude Marquis – Article paru dans le Monde des Moulins – N°9 – juillet 2004

Catégories : Histoire

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