Le site des Moulins de France
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La fabrication des meules, une vieille histoire

La meule est l’élément fondamental des moulins. Si la taille de la pierre meulière est apparue dès l’antiquité romaine, dans notre région, la fabrication intensive des meules est liée à l’essor des moulins à eau et à vent au cours du Moyen Âge; leur diversité résulte aussi de la nature des productions agricoles et d’un début d’industrialisation avec les moulins forges et les papeteries. Les meulières locales, de Chaunay (86), de St Maigrin et de Chevanceaux (17) ainsi que celles de Charente, souvent d’une piètre qualité, laissent peu à peu la place aux meulières de silex, de Dôme dans le Périgord, de Montmirail, d’Epernay et de La Ferté-sous-Jouarre dans la Marne, regroupées en Société Meulière de France. Le transport des meules à partir du lieu d’extraction ou de fabrication s’avérait être le problème majeur. Il fallait donc utiliser la pierre locale la mieux adaptée. Ainsi, la plupart des meules sortaient des plateaux calcaires proches d’Angoulème pour fournir les moulins de la région. D’après les statistiques de la Charente établies par Quenot en 1818, “on tire des pierres en meules des carrières situées sur les Chaumes de Crage au milieu d’un vaste plateau calcaire”. C’est un calcaire coquillier relativement friable, si bien que les meules ne duraient qu’un an. D’après Favraud, inspecteur de l’enseignement primaire, en mai 1906, sur ce lieu, on pouvait compter 142 meules dont quelques fragments. Toujours selon Quenot, 47 ouvriers pierriers exploitaient les carrières charentaises de meules pour une rémunération de 2 à 2,5 francs par jour. Les meules se négociaient de 60 à 100 francs, prises sur place. La Petite Garenne, aujourd’hui faubourg d’Angoulème, était un lieu d’extraction peu exploité mais contenant un grès métamorphique de bonne qualité, le quartzite ; avant l’urbanisation des terrains, on pouvait y observer quelques meules arrondies et en partie dégagées. D’autres carrières étaient exploitées à Châteauneuf et à Claix, entre Roullet et Mouthiers aux lieuxdits “Les Meulières”, “La meule”. Une croix mérovingienne posée sur une meule signifiant le chemin des meulières, prouve l’ancienneté des carrières. Au sommet de la falaise de “Chez Baudry”, commune de Roullet, on distingue des empreintes arrondies d’extraction de meules.

D’après les archives de 1914 à 1917, l’historien Martin Buchy note sur la carrière de Chez Baudry : “près du hameau de Vignac, on rencontre un calcaire au grain très dur et très serré qui se prête bien à la confection des meules du moulin”. A St Genis d’Hiersac, en direction de la Charente Maritime, le champ de foire recouvre les meulières ; autrefois le nom du village était “St Genis les Meulières”. On trouve également à Aignes un type de grès très favorable.

Les archives départementales livrent des dates

Les états d’exploitation et de ventes de meules des archives départementales du 9 avril 1630 (E 961) relatent un contrat pour exploiter par moitié les meulières de Crage entre Nicolas Boivin, apothicaire et Jean Parenteau marchand : “lesdits mettent en commun toutes les meules tant bonnes que mauvaises, qu’ils ont extraites, le premier des meulières de Crage, le second de celles extraites de la Rochandry, sous la condition qu’il se trouve qu’au jour du présent contrat, les meules extraites de la Rochandry soient au plus grand nombre que celles extraites de Crage, le dit Boivin sera tenu de rapporter 30 sous par meule en plus” En 1632-1633 (E 808) Antoine Rousseau demeurant au village de Basbourdeau à Aignes donne bail à ferme à Noël et Sébastien Gauthier, père et fils, de Chadurie et d’Aignes “de certaines places où l’on fait des meules de pierre noyre, sises au lieu appelé la Ferronière en la paroisse d’Aignes”. En 1641, le seigneur Géraud, sieur de Chanteloube et Chabreuil, fait payer un droit d’extraction de 1 écu pour une meule entière, 2/3 d’écu pour une demie et 20 sous pour le quart. Une convention en 1766 (E 206) entre Jean Gaborit, négociant, et Guillaume Turcat, procureur, engage trois pierriers pendant sept ans sur la carrière qu’ils ont acquise dans la paroisse de Puymoyen. Ils auront la moitié du bénéfice de la vente des moellons moins les frais de transport ; le prix de vente est fixé à 60 livres au moins pour une meule entière, 40 pour 2/3 et 30 pour une demie et le transport à 6 livres.

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Plan de situation des principales meulières

Les techniques d’extraction

L’outil principal du tailleur de pierre est le ciseau d’acier ou burin mais il utilise aussi le pic, la broche, la masse, le maillet, le compas, les coins de fer et de sapin. Les meules sont d’abord dessinées grâce au compas puis “détourées” au burin dans le banc du rocher. On introduit dans les sillons de détourages des coins de fer ou de sapin sec. Ces derniers sont mouillés et en gonflant ils provoquent le détachement de la meule de la paroi.

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Carrière de meules de Chez Baudry

D’autres techniques étaient utilisées: des trous étaient percés sur le pourtour tous les 10 cm environ. Des coins de fer et de bois étaient alternativement introduits dans les trous et frappés à la masse. Ainsi la cassure du banc se réalisait mais cela ne se passait pas toujours bien. Lorsque les meules étaient extraites en hauteur ou en bordure de falaise, les pierriers les faisaient glisser à plat le long des pentes en les retenant par des cerclages ; sur terrain plat, ils utilisaient des rondins pour les faire
rouler. Dès que les meules arrivaient en bordure de piste carrossable, ils les mettaient sur un traîneau et les hissaient sur un char mené par des boeufs ou des chevaux. Un oeil pouvait être percé au centre des meules un axe y était introduit ce qui permettait de la faire rouler de champ.

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La présidente de l’Association des Moulins Charentais (Gisèle Morisset) devant une des nombreuses meules retrouvées sur le site des Chaumes de Crage

De nos jours

Actuellement, à Chadurie au lieudit “La Meulière”, de magnifiques meules monolithes sont exposées. Le site d’extraction, pas très important, appartient M. Jean-Bertand Métayer. Cette pierre très dure est un sable silicifié. Le banc d’extraction est en limite d’une zone argileuse. Ces meules n’étaient destinées qu’aux moulins à huile et à papier nombreux sur les petites rivières proches comme la Tude, la Bohème, l’Anguienne. La pierre est de constitution unique, facilement reconnaissable ; M.Métayer la dénomme “Grison”. Mais le site le plus important visitable , est sans doute “Chez Baudry”, commune de Roullet. Cette zone vaste plateau calcaire, est protégée pour sa flore par le Conseil Général et le Conseil Régional avec la participation de l’EDF mais pas pour son patrimoine meulier alors qu’il est probablement un des plus remarquables de France et qui résume l’histoire de la meulerie française d’après Alain Belmont (Maître de Conférences en Histoire Moderne à l’Université de Grenoble II). Vous vous promenez dans un vaste paysage lunaire avec des trous, des poches, des carrières de différentes importances, des meules de toutes grandeurs et de toutes grosseurs, monolithes ou en secteur, gisant çà
et là. L’industrie papetière de la région d’Angoulême fut grosse consommatrice de meules d’où l’importance de ce site. Aux Chaumes de Crage, site d’extraction à flanc de coteau, les meules glissaient 4 à 5 mètres plus bas. De belles pièces existent
encore dans les pelouses des jardins environnants. Une partie du site a été transformée en zone industrielle et cet endroit a été détruit et recouvert; on peut quand même observer le site d’extraction sur 50 mètres. Cette partie actuellement non
protégée mériterait une prise en compte par la ville d’Angoulême.

Quelques remarques sur la géologie des exploitations de meules en Charente

Loin de connaître tous les anciens sites d’extraction de cette région, j’ai eu l’occasion de faire des études géologiques entre Angoulème et Blanzac, de visiter certains de ces sites et d’en faire des études lithologiques. C’est en particulier le cas des anciennes carrières de meules : 
– “Les Meulières” à Claix, à la limite de la commune de Roullet où se situe le hameau de Baudry 
– “Les Chaumes de Vignac” à Roullet
– Le plateau de la Rochandry à Mouthiers
– La zone urbanisée de “Ma Campagne” et de “La petite Garenne” à Angoulème.
Toutes ces anciennes carrières se situent géologiquement dans le même banc de calcaires attribué au Turonien supérieur ( Crétacé supérieur, environ 90 millions d’années). Ce calcaire est une roche sédimentaire dure, microcristalline et contenant de nombreux fossiles (rudistes). Ses qualités mécaniques expliquent que certains niveaux ont été préférentiellement exploités pour l’extraction de la pierre de construction, la “pierre d’Angoulème”, d’autres pour ce qui était dénommé la “pierre à pavés”. Ce sont ces derniers niveaux de pierre à pavés qui ont également servi à la confection des meules de moulin (Coquand 1860). L’article de Monsieur P. Agard fait aussi référence à la carrière de “La meulière” à Chadurie. Je n’ai pas eu l’occasion de travailler sur ce site mais, d’après la documentation dont je dispose, il semble bien que l’on soit devant un gisement de nature et d’âge différents. Des carrières étaient déjà mentionnées en 1860 à cet endroit et décrites comme “fournissant moellons de grisons près de La Tuilerie” (Coquand p 293). Ce gîte correspondrait à des grès silicifiés développés dans la formation sédimentaire dite du Sidérolithique et d’âge Tertiaire. La résistance à l’abrasion de cette roche devait être bien supérieure à celle des meules turoniennes. Il était également signalé l’exploitation de “grisons” au lieudit “les Faures” à Aignes-et- Puypéraux.

M.R. Séronie-Vivien, Ingénieur-géologue ENSPM – Article paru dans le Monde des Moulins – N°11 – janvier 2005

Catégories : Histoire

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