Le site des Moulins de France
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De retour du séjour en Ardèche, avec 4 kg de livres, où j’ai rencontré des personnes toutes passionnées par les moulins à eau ou à vent et leurs patrimoines, j’ai décidé de raconter l’histoire du Moulin de Bru.

Petit garçon, j’explorais avec mon frère les recoins du moulin de notre grand-père, et l’envie de le faire revivre grandissait au fur et à mesure que le temps passait.
Dans le département de l’Aude, à 500 mètres d’altitude, entre Carcassonne et Mazamet, au fond d’une vallée verdoyante de la Montagne Noire, se trouvent, sur le même lieu, deux anciens moulins à farine qui fonctionnaient par éclusées. On y trouvait aussi une ferme, avec bergerie pour chèvres et moutons, grange, étable du cheval, four à bois, séchoirs à châtaignes, jardins, bordes pour les cochons et divers clapiers pour lapins et basse cour. Tout autour, 2,75 ha de prairie-verger irrigable avec l’eau de la Clamoux.

Avec mon père, nous réparions et entretenions tout ce que nous pouvions. Étant passionné, dès mon plus jeune âge, par les énergies renouvelables diverses, j’avais donc décidé de produire de l’électricité. C’est en 2001 que j’ai pris mes premiers renseignements auprès d’un producteur local qui m’a répondu, après que je lui ai expliqué mon projet : « Cela ne vaut pas le coup, sauf si vous êtes vraiment passionné »…

Prise d’eau du Moulin de Bru. Photo Bernard Durand

Dès que je le pouvais, j’allais visiter des moulins, des microcentrales, et discuter avec leurs propriétaires. Je commençais par faire des recherches auprès des Archives Départementales où je trouvais quelques documents et plans. Un petit texte ancien que j’avais fait traduire disait qu’en 1641 un meunier venait travailler au moulin. Il apparaissait aussi sur la carte de Cassini. Un plan intéressant de 1880 montrait la présence de quatre autres seuils qui servaient pour l’irrigation des prairies environnantes ; les anciens m’ont toujours dit qu’ils trouvaient des truites dans les “béals”…
De 1730 à 1879, plusieurs générations de Bru qui se sont succédé ont donné au moulin son nom.

En 1809, étaient répertoriés, dans le département de l’Aude, 846 moulins, uniquement à farine, dont 34 % étaient des moulins à vent, soit un moulin pour 280 habitants.
C’est en 1924, à la mort de mon arrière-grand-père, que le Moulin de Bru fut arrêté.

Avant de commencer à investir toutes mes économies, j’ai demandé, par courrier à la DDAF de l’époque, la confirmation du droit d’eau, puisque mon moulin était fondé en titre. Je demandais 600 l/s, ils voulaient 500 ;
l’espacement prévu des barreaux de grille était de 12 mm, ils voulaient 15 mm ; le débit réservé était de 10 l/s, ils en voulaient 25 l/s.

Après quelques concessions et deux ans d’attente, j’ai reçu enfin, le 18 octobre 2005, le précieux sésame.

Turbine Ossberger. Photo Bernard Durand

Mise en place de la conduite forcée. Photo Bernard Durand

 

Suite à une petite étude du cours d’eau par un bureau spécialisé et diverses mesures faites sur place, il fut avéré que “la Clamoux” est bien du type torrentiel, et présente donc un débit très variable. J’ai donc choisi une “turbine Banki” à deux compartiments 1/3, 2/3 pour un débit de 450 l/s. Concernant son emplacement, j’ai opté pour son installation dans le petit moulin qui se trouvait en contrebas où je bénéficiais de 9,20 m de hauteur de chute nette.

Mais je dois avouer que j’ai réfléchi quelques temps avant de trouver “la solution” pour amener l’eau jusqu’à la turbine. En effet, au départ, j’avais pensé tout simplement suivre les canaux d’origine en passant sous le premier moulin, mais l’idée s’avérait trop compliquée et inesthétique.

Un matin, au réveil, j’ai eu la bonne idée : court-circuiter le premier moulin (sans toutefois enlever la possibilité de le refaire tourner un jour), en enfouissant une conduite forcée, donc invisible, dans le “pré de derrière” !

L’eau du torrent étant très agressive, j’ai préféré utiliser du plastique PE résistant et léger pour la conduite forcée d’une longueur totale de 108 m (prix 10 000 €). Les éléments, de 6 m de long pour un diamètre intérieur de 675 mm et pesant 200 kg environ, s’avèrent faciles à mettre en place à l’aide d’une mini-pelle.
J’ai donc commencé mes travaux : j’ai remis en état le canal d’amenée, creusé l’emplacement du bac décanteur qui serait le départ de la conduite forcée et installé un dégrilleur à chaînes.

Entre temps, j’avais demandé un devis à ERDF (une PTF), puisque le Moulin de Bru, comme beaucoup de moulins de montagne, se trouve en bout de ligne et que celle-ci est trop faible pour pouvoir injecter 30 kW.

Dégrilleur à chaîne. Photo Bernard Durand

J’ai accepté le devis de 15 000 € ; mais, lorsque le chef de chantier est venu voir sur place : « Oh ! ça penche et c’est boisé ! ». Pour une puissance de moins de 36 kVA, ERDF établissait le devis sans se déplacer au préalable sur le site. Mais le moins que je puisse dire, c’est que les agents manquaient de professionnalisme !

Après de nombreuses péripéties, de moments de découragement, un déplacement à Montpellier lors d’un forum de producteurs (EAF) où j’ai sollicité le directeur d’ERDF du moment, et 3 ans d’attente (j’aurais pu écrire un livre), je n’ai pas pu faire autrement que d’accepter la nouvelle proposition qui s’élevait, cette fois, à 33 000 €, pour obtenir le raccordement électrique.

Entre-temps, j’avais remonté le vieux moulin en utilisant au maximum les matériaux présents sur place : pour les murs, les cailloux du bord de la rivière et la terre du jardin. Mais j’ai tout de même mis du fer dans les poteaux du portail d’entrée, et réalisé une ceinture en béton armé, invisible bien sûr. La charpente a été réalisée avec du bois de châtaignier que j’ai coupé dans la forêt à proximité ; les poutres et chevrons ont été façonnés par mon voisin qui possède une petite scierie.
J’avais déjà eu l’occasion de réparer et de refaire notamment la toiture qui protège la source avec ce qu’utilisaient les anciens, à savoir, chez nous, des ardoises de schiste extraites sur place, mais ce n’était pas du tout évident. J’ai préféré utiliser, pour lacouverture, un matériau moderne : des bandes de tôle emboutie, “façon ardoise”, beaucoup plus légères, très faciles à mettre en œuvre ; en outre, après quelque temps, la mousse et la patine aidant, les visiteurs n’y voient que du feu.

J’ai reçu, fin décembre 2011, le matériel provenant d’une entreprise de la CEE accompagné du classeur contenant les instructions d’installation. Inutile de vous dire que ce fut mon plus beau cadeau de Noël ! Il restait encore pas mal de travail, mais j’ai tout installé en trois mois.
Il m’a fallu patienter encore à cause d’ERDF qui a tardé pour la pose… des fusibles, et qui, soit dit en passant, a toujours considéré mon projet comme “du photovoltaïque”.

La réserve du Moulin de Bru. Photo Bernard Durand

La centrale du Moulin de Bru. Photo Bernard Durand

Dix années de travaux et de batailles avec les différentes administrations ont été nécessaires pour enfin pouvoir produire, en mai 2012, les premiers kilowatts au moulin de Bru, accompagnés, je dois dire, d’une certaine émotion.

Voici un comparatif : j’ai fait installer sur le toit de ma résidence principale, proche de Carcassonne, en 2008, un champ photovoltaïque de 3 kW ; celui-ci produit, en moyenne, en une année, 3200 kW.

À la microcentrale du Moulin de Bru, j’ai installé 10 fois plus, soit 30 kW ; le moulin, lui, réalise, lorsque sa turbine tourne à pleine puissance, la production annuelle du photovoltaïque en à peine 5 jours et 5 nuits. Toutes les énergies sont complémentaires, mais en plus le moulin est vivant !

Investissement total 150 000 €
Année 2013 production maxi 157 959 kW
Année 2017 production mini 84 230 kW
Cela équivaut à la consommation de 40 ménages hors chauffage.

Depuis sa mise en service : travaux d’entretien et d’amélioration effectués en période d’étiage, au mois d’août.

2014 : remplacement de la grille avec nouveau profil inox en tête de têtard (gain de performance, plus d’obligation de repeindre).

2015 : moyennant 100 € pour achat d’un module domotique (info Éric Blanc), pilotage du dégrilleur via internet plus efficace et surtout économie de fonctionnement, remplacement des pièces d’usure passé de 2 ans à 3 ans et plus.

Par deux fois, obligation de recharger l’arbre de la génératrice au niveau de la portée du roulement, côté poulie.

Depuis août 2016 : modification de l’entraînement par courroie avec galet enrouleur “le Lenix” (info Claude Royoux). Depuis, plus de problème !

Août 2017 : peinture de protection du béton du bac décanteur. Réfection des jointures de la conduite forcée.

Août 2018 : suite à la perte de performance due à la rouille, démontage turbine et peinture spéciale.

J’aime donner une deuxième vie aux choses, utiliser les matériaux et les procédés de nos anciens qui sont toujours bons ; et j’aime également allier les nouvelles technologies, qui améliorent et peuvent nous faciliter la tâche, comme celle, notamment de la surveillance et de la commande à distance. Mais malgré cela, n’habitant pas sur place, il faut intervenir fréquemment en période hivernale, afin de nettoyer la grille colmatée par trop de feuilles ou relancer le dégrilleur bloqué par une branche.

Toutes ces années passées, qui ont été semées de moments d’enthousiasme, de joies, mais aussi de découragement et de doutes, m’ont permis d’en apprendre beaucoup sur diverses techniques et également sur l’être humain lui-même ; certains m’ont aidé, d’autres m’ont mis des bâtons dans les roues, je les remercie tous. Cette expérience, cette aventure même si elle n’est pas terminée (encore des projets pour le Moulin de Bru), m’a enrichi et m’a fait grandir !
C’est ma mission de vie. Je crois que je peux dire qu’il ne suffit pas d’être passionné, le plus difficile est de le rester quoi qu’il arrive !

Depuis quelques temps déjà, je fais visiter le moulin lors des Journées du Patrimoine et des Moulins, notamment. J’ai réalisé mon rêve, celui de faire découvrir sur le même lieu un moulin à farine, comme ceux d’autrefois, seulement constitué de bois, de pierre et de fer, simple patrimoine des hommes, élément de la mémoire collective et parallèlement un exemple de ce qu’il est possible de faire avec un vieux moulin, que certains qualifient d’obsolète, qui a su évoluer en microcentrale électrique pilotée par internet, pourvue d’électronique et de cameras, participant déjà à la transition énergétique, simplement grâce à la première des énergies renouvelables : la force motrice de l’eau !

Vous qui avez lu ces lignes, qui que vous soyez, si vous avez un projet auquel vous croyez vraiment, ne vous laissez pas décourager simplement parce que quelqu’un vous aura dit que ce n’était pas possible !

Malgré tout, je pense qu’il faut rester humble, car il y a toujours une crue qui passe et qui nous rappelle que nous ne pouvons pas tout maîtriser !

Bernard Durand
Collège Des Membres Individuels

Article paru dans Le Monde des Moulins N°70 – octobre 2019

Catégories : Zoom

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