Le site des Moulins de France
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Décryptage d’un ensemble architectural exceptionnel, au début du XXe siècle, par le biais de la carte postale ancienne

Préambule

Il y a cent ans, les Moulins du Pont du Vieux Marché, à Meaux (Seine-et-Marne), disparaissaient dans un gigantesque brasier. Depuis, les spécialistes de l’histoire des techniques et les molinologues n’ont jamais étudié ces cinq moulins monumentaux équipés de leurs roues pendantes. Seul l’historien Georges Gassies en dressa le portrait, à titre posthume, dans un livre édité à
150 exemplaires, paru en 1927 :
« Le pont et les moulins de Meaux ». Dans cet ouvrage, réédité en 1985, l’auteur ne brosse l’histoire du lieu qu’à grands traits et ne présente que la succession des propriétaires des moulins. Rares sont les mentions de meuniers. Il n’aborde aucunement les aspects techniques, l’équipement et le fonctionnement des machines, les relations commerciales et sociales, l’aspect physique et esthétique de ces bâtiments hors normes. À l’incendie de 1920, il ne consacre qu’un texte réduit, en légende d’une photo représentant les ruines fumantes des moulins !
Un siècle après ce terrible événement, nous sommes toujours en présence d’une énigme. Aussi nous a-t-il paru nécessaire de redonner à ces moulins d’exception toute leur dignité. Cette étude s’attachera à présenter la première description architecturale et fonctionnelle de ces géants, avant leur disparition. Pour cela, nous procéderons à une analyse physique extérieure du bâti, strictement réalisée par le biais de la photo. Les cartes postales qui ont été éditées entre 1900 et 1920 se comptent par dizaines. Depuis 1982, nous avons réuni 25 cartes postales anciennes, triées sur le volet. Douze ont été sélectionnées. Elles montrent principalement la façade ouest, en moins grand nombre la façade est, rarement la façade nord et la façade sud. Elles fourmillent d’informations précieuses, et nous avons décidé de les faire parler.
À l’occasion de ce centenaire, nous espérons donner envie aux historiens, géographes et architectes de poursuivre ce travail et de se pencher, en détail, sur ce site atypique, un des plus curieux d’Europe. Il y a tant à dire sur cet ensemble économique hors du commun.

1 – Les moulins du Pont du Marché

1.1- Situation de la ville de Meaux et de ses moulins

À 40 km au nord-est de Paris, la ville de Meaux occupe une position de choix au nord de la Brie (Fig. 1). Elle se situe au centre de la vaste vallée de la Marne, marquée par la présence de deux grands trains de méandres en amont de la ville, celui compris entre Changis-sur-Marne et Trilport, et en aval de la ville, celui compris entre Esbly et Lagny. La commune de Meaux est aussi voisine d’un site majeur de l’histoire de la meunerie, la ville de La-Ferté-sous-Jouarre, à
19 km plus à l’est, aux portes de la Champagne, ancienne capitale mondiale des meules de moulins.


Le noyau urbain originel de la ville s’est établi à l’extérieur et au nord d’un méandre pincé, en rive droite de la Marne. La partie nord, le centre ville, siège du pouvoir religieux, massée autour de la Cathédrale Saint-Étienne, occupe l’emplacement d’un grand méandre recoupé et abandonné de la Marne. La rive sud s’organise autour de la Place du Marché qui a vu se développer autour d’elle un quartier où se trouvait aussi la forteresse des Comtes de Champagne. Entre ces deux pôles, un pont de pierre à huit arches, construit en 1510. Au début du XXe siècle, cette commune d’environ
14 000 habitants est un lieu de commerce et d’industrie important. Établie au cœur d’une des plus grandes régions céréalières d’Europe, elle n’est pas uniquement célèbre pour son fromage au lait cru, le “brie de Meaux”, ou sa “moutarde de Meaux”. Sur les bords de la Marne sont établis, depuis au moins le début du XIIe siècle, onze moulins hydrauliques, tous destinés à la fabrication de farine. Sur cet ensemble, deux moulins sont des usines isolées, quatre sont établis au niveau de l’actuel Hôtel de ville (les moulins de l’Échelle), et cinq sont accolés au Pont du Marché (Fig. 2).

Fig 2.

1.2- Le site des moulins du Pont du Marché

Le Pont du Marché de Meaux, ouvrage en pierre d’axe nord-sud, occupe le sommet du méandre. D’une longueur de 75 mètres, il fut pendant des siècles un des passages majeurs permettant le franchissement de la Marne au nord de la Brie. C’est aussi un espace géostratégique entre deux quartiers complémentaires de la ville.
Pour les besoins de cette étude, nous avons dessiné pour la première fois le plan de situation des moulins et indiqué leur dénomination. Pour y parvenir, nous avons, dans un premier temps, travaillé à partir du plan cadastral napoléonien de 1814 (AD77 4 P6/1075), que nous avons agrandi à l’échelle 1/500 (Fig. 3). Nous avons ensuite corrigé ce plan, en décryptant les cartes postales anciennes, de manière à ce qu’il concorde avec la réalité des moulins en 1920, à la veille du sinistre. Ces documents ont permis de repérer les agrandissements de certains bâtiments vers l’aval, sur deux rangées de pilotis supplémentaires. Le positionnement des moulins le long du pont est ainsi calé. Les huit arches sont numérotées de un à huit du nord (rive droite) au sud (rive gauche). Les cinq moulins du Pont du Marché sont en aval des arches 3 à 7. Les arches 1 et 2 correspondent aux arches marinières. L’arche 8 reste libre.

Fig 3. Moulins de Meaux. Dessin de JPH Azéma (04.2020), à partir du Fonds du Cadastre Napoléonien de 1814.

1.3- L’ancienneté des moulins

Selon Georges Gassies, au XIIIe siècle, il y avait 10 moulins à eau à Meaux. Dans ce même ouvrage, l’auteur date de 627 le premier moulin, fixé sur le Pont raide, le premier pont de Meaux. Il s’agit probablement du moulin dépendant de l’évêque, le Moulin du Chapitre cathédral, proche de la Cathédrale Saint- Étienne.
Sur ce pont, appelé ensuite « Pont du Marché »,
il y eut, au total, cinq moulins (Fig. 4). La construction du complexe meunier s’est faite par étapes, au fil des siècles, l’un après l’autre, du nord vers le sud. Contre le mur sud du premier moulin, le Moulin de Saint-Faron, appartenant à l’abbaye, fut construit entre 1262 et 1385. En 1385, contre le mur sud de ce denier, un troisième moulin fut ajouté (ou reconstruit ?)
par les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem. Il sera appelé par la suite le Moulin des Templiers. Contre ce moulin, au sud, un quatrième moulin, le Moulin de l’Hôtel-Dieu, est mentionné avec assurance au XVIe siècle, et comme reconstruit en 1584. Le cinquième et dernier moulin, mentionné lui aussi à la fin du XVIe siècle, porte le nom de son propriétaire à cette époque, le Moulin Bonnet.

Fig 4.

1.4- La Marne et les cinq moulins pendants

Au niveau du Pont du Marché, la Marne a un débit moyen annuel de 90 m3/s, ce qui est loin d’être négligeable. Cette valeur peut atteindre 108 m3/s en hiver et tomber à 45 m3/s en étiage. Son régime assez régulier, avec des variations de niveaux sensibles mais lentes, a facilité l’établissement de « moulins pendants » (Jones, 1984).

À Meaux, comme pour tous les ensembles de ce style construits sur un pont, les moulins sont placés sur la face aval de l’ouvrage, chacun au débouché d’une arche. Ce positionnement provoque un effet d’entonnoir et la contraction de la veine hydraulique entre les piles maçonnées du pont (Fig. 5). La section mouillée du cours d’eau alors réduite, il en résulte une accélération de la vitesse du courant. De ce fait, la puissance de chaque roue est significativement augmentée.

Fig 5.

Ces usines sont dotées d’un mécanisme, la roue pendante, assurant un ajustement précis de la hauteur de la roue motrice à aubes, au niveau de l’eau courante. La roue est fixée sur un cadre mobile, suspendue au bâti du moulin au moyen de quatre suspentes en bois dont l’extrémité supérieure s’achève par une vis de forte section, taillée dans la masse. En actionnant les gros écrous qui les coiffent, on élève ou on abaisse le niveau de la roue. Sur le cadre supportant la roue se trouvent aussi le rouet de fosse et la lanterne, éléments du renvoi d’angle qui transmet verticalement, au niveau du premier plancher l’énergie aux meules et au reste des mécanismes. C’est ce particularisme technique qui a donné son nom à ce type de moulin. De fait, l’architecture du bâtiment est en élévation au-dessus de ce système mécanique. Ces moulins sont principalement construits en bois et supportés par 8 à 12 doubles rangées de solides pieux en bois, grossièrement alignés, fichés profondément dans le lit de la Marne.

NDLR : Schéma du moulin pendant – Dessin de D. Jones .
Cf Le Monde des Moulins n°30 d’oct. 2009-p 6

2 – Une muraille de bois barrant le ciel

Les moulins dont nous parlons occupent un site de pont. C’est l’un des meilleurs emplacements sur le plan commercial, avec un accès direct aux chalands des deux rives. Ici nous sommes, de plus, au cœur d’une ville très commerçante. Le risque, car il en existe au moins un, c’est la Marne elle-même. Les moulins peuvent subir de plein fouet les ires du cours d’eau : crues et englacements. Établis en travers de la rivière, ces moulins à eau hors normes forment alors un ensemble bâti exceptionnel par la puissance de ses constructions (Fig. 6). On les pensait éternels ! En 1900, ce bloc bâti continu s’élève sur quatre à huit niveaux : du jamais vu pour des moulins en bois. Leur largeur est calée sur celle de l’intervalle entre deux piles, soit de 10 m à 12,50 m. Leur longueur est variable, comprise entre 13 et 16 m. Enfin, la surface au sol de chacun oscille entre 151 m² et 188 m².
La peau de ces géants est belle. Façade après façade, nous allons vous les présenter.
Côté est, leurs magnifiques pignons à pans de bois donnent sur le pont, au niveau du deuxième niveau. Leur ordonnancement est différent d’une à l’autre. Le décryptage des cartes postales anciennes nous en permet l’analyse détaillée.

Fig 6.

2.1- La façade est, côté Pont du Marché

Avant le 16 juin 1920, l’enfilade lisse des cinq façades des moulins alignées le long du Pont du Marché formait un ensemble esthétique des plus réussis dans le paysage industriel français (Fig. 7). Son profil en dents de scie, suspendu entre ciel et eau, se détachait avec grâce sur l’horizon. Son reflet, parfois net, parfois brouillé, caressait l’onde avec douceur. L’industrie, car c’en était une, était à l’intérieur, bien cachée et organisée. Les ateliers étaient accessibles et bien éclairés au moyen de 81 ouvertures percées et ménagées au sein de la structure en pans de bois apparents. On pouvait compter 5 portes palières,
5 portes farinières et 71 fenêtres. Ces dernières étaient dotées de volets à persiennes pour les étages proches de la chaussée. Celles du Moulin Bonnet faisaient exception. On y trouvait des volets à persiennes jusqu’au niveau 6, juste sous les combles.
Du nord au sud, voici la description que l’on pouvait faire de chacun des pignons ou façade est.

Fig 7.

2.1.1- Le Moulin du Chapitre

Le pignon de ce moulin, d’environ 14 m de haut, établi sur une base de 12 m de large, est percé d’ouvertures sur un plan symétrique. L’ordonnancement des fenêtres du pignon, sur cinq niveaux, se présente de manière pyramidale, quatre ouvertures au deuxième niveau (rez-de-pont), dont la porte d’entrée sur le flanc nord ; cinq ouvertures au troisième niveau, quatre fenêtres encadrant (deux à deux) une porte farinière aveugle ; deux fenêtres placées proches de l’axe de symétrie au quatrième niveau, enfin une fenêtre dans l’axe de symétrie au cinquième et au sixième niveau sous toiture, dans la pointe du pignon. Une travée d’ouvertures supplémentaires, sur quatre niveaux, correspondant à une aile orientée au nord vers l’arche marinière, complète cette façade.

2.1.2- Le Moulin de Saint-Faron
Le pignon de ce moulin (environ 10 m de haut), établi sur une base de 10 m de large, est percé d’ouvertures disposées sur un plan symétrique. L’ordonnancement des ouvertures se fait sur trois niveaux. Les fenêtres, dotées de volets à persiennes, se présentent de la manière suivante : au deuxième niveau, donnant accès au trottoir, quatre ouvertures, deux fenêtres proches l’une de l’autre, puis au niveau de l’axe de symétrie un trumeau large, puis une fenêtre proche de la porte d’entrée côté nord, en limite avec le Moulin du Chapitre. Le troisième niveau est construit sur le même principe, mais la porte qui achève ce niveau, au nord, est une porte farinière.
Rappelons ici qu’une porte farinière est une porte spécifique, s’ouvrant au ras du sol sur le vide. Elle se situe en étage au-dessus du sol, au niveau de l’espace de stockage des sacs de farine, attendant l’expédition et le transport de la marchandise chez le client. Il fallait pouvoir faire glisser les sacs, sur “la planche à sacs” du niveau de la meunerie, sur le plateau de la charrette placée au-dessous. Le quatrième niveau, situé sous la toiture, est percé de deux fenêtres, centrées au-dessus de celles des niveaux précédents.

2.1.3- Le Moulin des Templiers
Le pignon de ce moulin (environ 11 m de haut), établi sur une base de 10 m de large, est percé d’ouvertures sur un plan dissymétrique, soit : deux travées côté nord et une travée côté sud. L’ordonnancement des ouvertures se fait sur quatre niveaux. Le deuxième niveau comprend deux fenêtres et une porte d’entrée, côté nord, en limite avec le Moulin de Saint-Faron. Le troisième niveau est construit sur le même principe, avec sur l’extrémité nord la présence d’une porte farinière. Le quatrième niveau est éclairé par trois fenêtres, alignées au-dessus de celles des niveaux précédents. Le cinquième niveau, à demi engagé sous la toiture, forme un comble à surcroît de grande hauteur, avec près de 3,50 m de hauteur sous plancher. Il était percé de deux fenêtres dans l’axe des précédentes.

2.1.4- Le Moulin de l’Hôtel-Dieu
Le pignon de ce moulin (environ 15,50 m de haut), établi sur une base de 10 m de large, est percé d’ouvertures sur un plan dissymétrique :
deux travées côté nord et une travée côté sud. L’ordonnancement des ouvertures se fait sur quatre niveaux. Le deuxième niveau comprend trois fenêtres et une porte d’entrée, côté nord, en limite avec le Moulin des Templiers. Le troisième niveau est construit sur le même principe, avec sur l’extrémité nord la présence d’une porte farinière. Pour les deux niveaux suivants, l’axe de symétrie est légèrement décalé vers le nord. Ce détail laisse supposer que ces deux planchers ont été ajoutés, lors d’une phase plus récente de modernisation du moulin. Ces deux étages sont percés, chacun, de deux fenêtres, alignées les unes au-dessus des autres.

2.1.5- Le Moulin Bonnet
Le pignon de ce moulin (environ 17 m de haut), établi sur une base de 13 m de large, est percé d’ouvertures sur un plan symétrique et de cinq travées régulières. L’ordonnancement des ouvertures se fait sur six niveaux. Les fenêtres se présentent de la manière suivante :
au deuxième niveau, donnant accès au trottoir, quatre fenêtres encadrant, deux par deux, l’axe de symétrie matérialisé par la porte d’entrée. Le troisième niveau comprend, du sud vers le nord, trois fenêtres, la porte farinière et une dernière fenêtre. Les quatrième, cinquième et sixième niveaux sont identiques, avec chacun cinq fenêtres, alignées les unes au-dessus des autres. Le septième niveau correspond à un haut comble avec surcroît, éclairé par trois lucarnes : une dans l’axe et une à chaque extrémité de la toiture.

2.2- La façade nord, côté arche marinière

Cette façade est en totalité celle du Moulin du Chapitre. Le premier et plus ancien élément existant est le pignon de l’aile nord du moulin. Il se développe sur six niveaux, longe le pont et repose pour moitié sur l’arrière bec de la deuxième pile du pont. Son premier niveau, très étroit, est latéral au niveau de la salle des transmissions. Au-dessus prennent place quatre niveaux de planchers, percés de deux fenêtres chacun, formant un ensemble organisé sur deux travées (huit ouvertures), auxquels il faut ajouter un comble sous toiture, éclairé au centre par une fenêtre.

Fig. 9 (cf aussi la photo de couverture de ce MdM 75) – Les moulins du Pont du marché (Meaux). Les façades nord et ouest des moulins, en période d’étiage, avec leur revêtement d’ardoise. Notez les multiples appentis qui forment des reliefs sur la façade ouest. Les roues pendantes des quatre moulins sud sont en activité. L’eau bouillonne en aval en générant un long panache blanc. Carte postale ancienne coll. JPH Azéma.

Fig 9.

La confrontation du plan napoléonien de 1814 avec des cartes postales anciennes met en évidence une extension nouvelle. La photo que nous avons utilisée (Fig. 9), montre aussi la rangée de pieux supplémentaires qui ont été “battus” au cours du XIXe siècle pour élargir l’assise du Moulin du Chapitre, sur son côté nord, le long de l’arche marinière. Les pilotis sont revêtus de 10 rangs de madriers cloués horizontalement, sur plus de trois mètres de haut. Ils sont ainsi protégés de chocs éventuels avec des embarcations franchissant la passe.
Un bâtiment nouveau, construit en pans de bois, est venu élargir l’assise du moulin côté nord, et sur trois niveaux. Le premier niveau, correspondant à la salle des transmissions, est percé de cinq petites fenêtres carrées. Le deuxième se trouve en contigüité avec la salle de meunerie et possède quatre fenêtres en alignement sur celles du niveau précédent. Le tout s’achève par un troisième niveau de comble à surcroît éclairé par deux lucarnes à capucines, centrées, alignées sur les ouvertures du deuxième niveau (Fig. 7). La toiture à un pan orientée vers le nord est couverte en ardoise. Cette nouvelle construction vient masquer la façade nord historiquement préexistante, dont seuls les deux derniers niveaux sont éclairés par des fenêtres. Le niveau quatre était originellement doté de quatre fenêtres régulièrement espacées. Suite à l’adjonction du nouveau bâtiment, les fenêtres des niveaux deux et trois ont disparu, et la partie basse de ces ouvertures fut masquée, leur donnant une forme carrée. Les deux fenêtres situées aux extrémités ont été murées. Le niveau quatre ne compte que trois fenêtres.

2.3- La façade ouest, côté Marne

Côté ouest, l’ensemble de la façade des cinq moulins forme une muraille de bois, barrant le ciel, suspendue au-dessus de l’eau. Au cœur du Bassin parisien, de l’automne au printemps, la ville est régulièrement balayée par les vents d’ouest ou de nord-ouest, souvent pluvieux. Les hauts moulins pendants de Meaux ont de ce fait, très tôt, dû protéger leurs façades (ou pignons) ouest respectives des infiltrations d’eau, au moyen d’un revêtement d’ardoises sombres. Cette grande robe de pierre gris-noir accentue l’aspect massif et austère de l’ensemble architectural.

D’alignements de pignons et de façades, il n’y en a point. Ce qui s’offre au regard est une texture rugueuse, porteuse de cicatrices, d’ajouts multiples, d’extensions verticales, d’appentis qui forment autant de reliefs, hérités de phases d’agrandissements et de modernisation (Fig. 8). Ce sont les témoins d’une chasse continue aux mètres carrés supplémentaires, nécessaires pour faire évoluer l’outil de production de chaque moulin. On notera, ce qui n’apparaissait pas sur la façade est, plusieurs “saignées” étroites et verticales (formant des raies sombres sur la photo), ménagées entre deux moulins, servant d’égout et de coupe-feu. Ce sont des entremis.

Cette façade, sévère, reflète la lutte feutrée que se livrent ces moulins entre eux et avec leurs voisins de l’Échelle, pour assurer individuellement leur avenir. Elle est percée de 80 fenêtres ou ouvertures, sans volets. Perchée au-dessus de l’eau, on ne craint pas ici les effractions de malandrins. Sur les 75 m de longueur totale du pont, 62 m sont mitoyens des moulins. La hauteur totale de cette façade, par rapport au fil de l’eau, atteint par endroit près de 21 m, soit celle de 8 niveaux comme au Moulin Bonnet.

Fig 8. Moulins de Meaux. Dessin de JPH Azéma (04.2020), à partir du Fonds du Cadastre Napoléonien de 1814.

Le caractère industriel est ici nettement affirmé. Les usines, austères, sont soutenues par 15 rangées de pilotis de forte section qui les supportent, comme des ponts, au-dessus du vide.
De loin, la structure fait figure d’insecte géant posé sur des pattes graciles. Dans le vide ménagé entre les rangées de pilotis, au rez-de rivière, réside le coursier, clé du fonctionnement de ces moulins que l’on appelle « pendants ». Là, cachée, bien à l’ombre sous chaque usine, tourne une roue à aubes d’environ 4 m de large et 4 m de diamètre ;
le moteur de cette industrie. Ces roues sont uniquement visibles sur une photo des moulins prise à l’occasion d’un fort étiage. Quatre sur cinq sont en train de tourner. Seule celle du Moulin du Chapitre est à l’arrêt (Fig. 9).
Sur le même document on voit très nettement les alignements de pilotis qui portent l’ensemble des moulins. Pour chaque usine, on trouve deux doubles rangées de 8 à 12 pilotis, en bois de chêne, de forte section, fichés dans le lit de la Marne de manière oblique. Les pilotis sont solidarisés les uns avec les autres par une épaisse semelle en béton qui protège la zone d’insertion des pièces de bois dans le lit de la rivière.
Raccordées aux poutres supportant le premier plancher, ces rangées de pilotis obliques créent un effet de voûte et garantissent la stabilité du pont de bois formé par chaque moulin. Il faut que cela soit très solide lorsque l’on doit supporter jusqu’à huit niveaux de planchers, empilés les uns sur les autres, remplis de machines, de grain et de farine, de repasse, de son, le tout oscillant sensiblement lorsque le moulin tourne, comme au Moulin Bonnet.
Les photographies de cette longue enfilade de pignons révèlent le premier niveau de chaque moulin, placé à environ 5 m au-dessus du niveau moyen des eaux. C’est là que se trouvent les transmissions, les engrenages et les axes mettant en mouvement l’ensemble des mécanismes de meunerie.

Du nord au sud, voici la description que l’on pouvait faire de chacun des pignons ou façade ouest.

2.3.1- Le Moulin du Chapitre
Le pignon du moulin, recouvert d’ardoise, s’élève sur 21 m de haut et 12 m de large. L’ordonnancement des ouvertures sur la façade d’origine se fait de manière symétrique sur une base de six niveaux. Le rez-de-rivière est occupé par deux doubles rangées de pilotis encadrant le coursier, dans lequel prend place la roue pendante à aubes. Cette dernière, visible, est située à l’extrême nord du bâtiment.
Il est à noter que le plancher du niveau un a été renforcé par l’ajout d’une poutre au-dessous de celle d’origine. Cette dernière est supportée par deux aisseliers prenant appui sur le haut des pilotis encadrant le coursier. Cet étage bénéficie d’une fenêtre, centrée sur l’axe de la façade, éclairant les transmissions mécaniques. De part et d’autre de cette ouverture, la partie basse de la façade présente sur la hauteur d’un étage deux appentis en surplomb de section triangulaire, une jupe formant un plan de toiture incliné. Est-ce que ce sont des zones de stockage supplémentaires, ou cela correspond-il à des protections chapeautant les têtes de pilotis ?
Le niveau deux correspond à la salle de meunerie. Il n’est éclairé que par deux fenêtres réparties de part et d’autre de l’axe de la façade. Cette disposition est aussi appliquée aux niveaux trois et quatre. Pour le niveau trois, il faut ajouter une fenêtre éclairant l’ajout effectué sur la face nord du moulin. Cela forme ainsi un ensemble de deux travées de fenêtres sur trois niveaux. Les niveaux cinq et six n’ont chacun qu’une fenêtre, placée dans l’axe de la façade. Le dernier plancher est au niveau du comble.

2.3.2- Le Moulin de Saint-Faron
Le pignon du moulin, majoritairement recouvert d’ardoise, s’élève sur 17 m de haut et 10 m de large. L’ordonnancement des ouvertures sur la façade d’origine se fait de manière symétrique sur une base de cinq niveaux.
Le rez-de-rivière est occupé par deux doubles rangées de pilotis encadrant le coursier, dans lequel prend place la roue pendante à aubes, située à l’extrême ouest du bâtiment.
Le niveau un est assez sombre. Il ne bénéficie que d’une fenêtre, centrée sur l’axe de la façade, éclairant les transmissions mécaniques. Le niveau deux correspond à la salle de meunerie. Il n’est éclairé que par deux fenêtres réparties de part et d’autre de l’axe de la façade. Cette disposition est aussi appliquée aux niveaux trois et quatre. Ce dernier est établi dans le comble. Le niveau cinq, occupant la pointe du comble, n’est doté que d’une toute petite fenêtre, placée dans l’axe de la façade.
N’ayant aucun espace latéral pour accroître sa surface de travail, ce petit moulin n’a eu d’autre solution que de gagner de l’espace en construisant, au gré des nécessités, des appentis au-dessus du vide. Le flanc sud de la façade en possède un en porte-à-faux au-dessus de la Marne. Cet ajout s’élève en colonne sur une base carrée et sur les trois premiers niveaux, éclairés chacun par une petite fenêtre. Le premier niveau de cet agrandissement mesure
3 m sur 3 de côté. Le deuxième niveau s’appuie sur le premier, en gagnant 0,50 m en porte-à-faux, sur chaque côté. L’ensemble respecte le mode de construction en pans de bois. Les murs ne sont pas recouverts d’ardoise. Le couvrement consiste en un petit toit à un pan, faiblement incliné vers l’ouest. Au niveau trois, une faible extension de quelques décimètres de large recouvre les deux fenêtres. Elle est coiffée par un mini toit à un pan, très étroit. À ces extensions il faut ajouter celle d’un niveau supplémentaire au centre de la toiture, en retrait d’environ 3 m de la façade ouest.

2.3.3- Le Moulin des Templiers
Le pignon du moulin, recouvert d’ardoise, s’élève sur 21 m de haut et 10 m de large. L’ordonnancement des ouvertures sur la façade d’origine se fait de manière dissymétrique sur une base de six niveaux. Il s’organise sur le schéma de trois travées de fenêtres, d’alignement relatif, espacées par des trumeaux de largeurs très inégales. Le rez-de-rivière est occupé par deux doubles rangées de pilotis encadrant le coursier dans lequel prend place la roue pendante à aubes, située à l’extrême ouest du bâtiment.
Pour gagner de l’espace, en surplomb du mur latéral nord, de grandes contrefiches sont venues supporter l’extension du plancher de base. Elles prennent appui sur le haut des pilotis inclinés. Le niveau un est assez sombre. Il ne bénéficie que de deux fenêtres, très espacées l’une de l’autre, éclairant les transmissions mécaniques. L’atelier de meunerie est au premier niveau. Selon le schéma évoqué plus haut, les niveaux deux, trois et quatre sont dotés de trois fenêtres. Le niveau cinq correspondant à un étage engagé dans les combles. n’a plus que deux fenêtres. Dans la pointe de la toiture, un dernier et sixième niveau ne comprend qu’une petite ouverture. Le flanc sud de la façade possède un appentis construit au-dessus de la Marne. À l’origine, cet ajout s’élève en colonne sur les niveaux deux et trois, éclairés chacun par une petite fenêtre. L’assise du plancher (un carré d’environ 2 m sur 2), est soutenue par un ensemble de jambes de force et une poutre horizontale, en appui sur un pilotis incliné supportant le moulin. Un petit toit à un pan, faiblement incliné vers l’ouest, coiffe le tout. L’espace du premier niveau de cet ajout, initialement laissé vide, fut par la suite exploité et fermé, assurant la jouissance… de quelques mètres carrés supplémentaires.

2.3.4- Le Moulin de l’Hôtel-Dieu
Le pignon du moulin, recouvert d’ardoise, s’élève sur 23 m de haut et 10 m de large. L’ordonnancement des ouvertures sur la façade d’origine se fait de manière dissymétrique sur une base de sept niveaux. Le rez-de-rivière est occupé par deux doubles rangées de pilotis qui encadrent le coursier dans lequel prend place la roue pendante à aubes, située à l’extrême ouest du bâtiment.
Le plan des ouvertures s’organise d’abord sur le schéma d’une travée centrée sur les trois premiers niveaux. Il est ensuite légèrement décentré vers le nord pour les niveaux quatre et cinq. Au quatrième niveau, côté nord, on trouve deux très petites ouvertures ménagées dans le mur, près de l’angle nord-ouest. Le niveau six, engagé dans la partie basse du comble, est doté de deux “houteaux” verticaux de section carrée, masqués par un volet incliné vers le bas recouvert d’ardoises. Le niveau sept occupe la partie supérieure du comble. Il est caractérisé par la présence d’un grand exhaussement de toiture, dont le mur ouest est bâti en forme triangulaire, en continuité du pignon. Le sommet de ce mur est percé par une petite ouverture horizontale. Cet espace coiffé par un toit à un pan subhorizontal est contigu à l’exhaussement de toiture voisin.
Greffés de manière symétrique sur chacun des bords extérieurs de la façade, nous observons aussi deux ajouts construits en porte-à-faux au-dessus de la Marne. Ces appentis s’élèvent en colonnes sur les niveaux un, deux et trois, éclairés chacun par une petite fenêtre et protégés chacun par un toit à croupe. L’assise de chaque plancher (un carré d’environ 2 m sur 2), est soutenue par une jambe de force, en appui sur un pilotis incliné, supportant le moulin.

2.3.5- Le Moulin Bonnet
Le pignon du moulin, recouvert d’ardoise, s’élève sur au moins 25 m de haut (c’est la plus haute façade des cinq moulins) et 12 m de large. L’ordonnancement des ouvertures sur la façade d’origine se fait de manière symétrique sur une base de huit niveaux. Il s’organise sur le schéma de trois travées de fenêtres bien éclairées, distribuées sur six niveaux. Le rez-de-rivière est occupé par deux doubles rangées de pilotis encadrant le coursier dans lequel prend place la roue pendante à aubes, située à l’extrême ouest du bâtiment. La toiture à longs pans, orientée parallèlement au pont, abrite deux niveaux sous comble, seulement éclairés par des tabatières.

2.4- La façade sud, côté Marché

Les vues prises de ce côté sont moins nombreuses que sur les autre faces des moulins. Elles permettent surtout de mieux décrire le Moulin Bonnet, le plus important de tous. Son originalité vient du fait que non seulement ce soit le plus grand moulin de l’ensemble, mais qu’il se compose de deux bâtiments principaux de six étages, avec deux niveaux de combles sous toiture parallèles l’un à l’autre, perpendiculaires à la Marne. Cette photo permet surtout de découvrir le tiers de la façade ouest du premier bâtiment, établi contre le pont, et le pignon sud du deuxième bâtiment, côté Marne. Cette façade ouest se compose de deux travées surmontées par une fenêtre dans la pointe du pignon. Les fenêtres des deux premiers étages de la travée intérieure sont masquées par un bâtiment annexe construit en adjonction. Cette extension est dotée d’un toit à un pan orienté vers l’ouest. Apparemment, ce « mastodonte » manquait encore d’espace.

3 – Les toitures

À l’origine, chaque moulin s’organise sur un plan rectangulaire, dont le petit côté correspond au pignon est regardant le Pont du Marché. Cela correspond à la zone de passage de l’eau placée dans l’axe des arches. La seule extension possible reste donc de gagner en profondeur, vers l’aval. Ce qui va se produire, par étapes successives, au fur et à mesure des siècles et des phases d’évolutions techniques du matériel de meunerie employé.
Le plan des toitures de l’ensemble des cinq moulins (Fig. 2) a pu être établi en étudiant par l’étude de l’ensemble des photos prises sur les trois faces des moulins, accessibles visuellement. Fort heureusement, nous disposons aussi de deux vues aériennes : une éditée en carte postale prise depuis le sommet de l’Hôtel de ville, et une autre prise d’avion par R. Picheux, avant l’incendie (Fig. 11).

Fig 11.

La structure de base des toitures est le traditionnel toit à long pans. Pour les quatre premiers moulins, en partant du nord, nous avons pour chacun une ligne de faîtage dans l’axe de l’écoulement de la Marne. Pour le cinquième moulin, le Moulin Bonnet, le plus imposant, elle est à 90° par rapport aux autres, parallèle à l’axe du Pont du Marché. Pour ce dernier, les vues aériennes permettent de découvrir un deuxième corps de bâtiment, perpendiculaire au premier, dans l’axe du passage hydraulique. Il assure la liaison avec le troisième corps de bâtiment parallèle au premier. Le plan des toitures est en forme de H. Celui du Moulin du Chapitre est, quant à lui, en forme de L. Pour ce dernier , la courte travée ajoutée dans une deuxième phase avait, elle aussi, une ligne de faîtage parallèle à l’axe du Pont du Marché.

Pour bien comprendre l’évolution et la transformation des cinq moulins en minoteries modernes, nous avons posé comme hypothèse que les principales évolutions des constructions, les transformations morphologiques de l’enveloppe bâtie des moulins et de leurs toitures que nous avons pu identifier, avaient toutes été effectuées au cours du XIXe siècle. Nous avons pris comme repère de base l’année 1814, date de la publication du cadastre napoléonien avec un extrait centré sur le plan du Pont du Marché et comme date finale 1900, date moyenne des prises de vues des 13 photos et cartes postales que nous utilisons pour cette étude.
L’assise de chaque usine étant contrainte en largeur, les minotiers ont exploité trois solutions pour augmenter la surface de plancher utilisable de leurs usines.

  1. Procéder à une extension du bâti dans deux directions. Tout d’abord vers l’aval (l’ouest), en procédant au “battage” de nouveaux pilotis. La comparaison croisée des documents montre que deux rangées ont été ajoutées aux trois usines méridionales ; le Moulin des Templiers, le Moulin de l’Hôtel-Dieu, et le Moulin Bonnet. Ensuite vers le nord, pour le Moulin du Chapitre, une ligne supplémentaire de huit nouveaux pieux fut “battue” 2 m plus au nord, en parallèle à celle existante. Elle correspond à une phase d’extension en largeur du moulin.
  2. Gagner encore quelques mètres carrés, en aval, en suspendant au-dessus de l’eau, sur les pignons ouest, des appentis, en forme de colonnes étroites, de section carrée de 2 ou 3 m de côté. Ces derniers s’étirent verticalement sur deux à trois niveaux. C’est le cas du Moulin de Saint-Faron, du Moulin des Templiers et du Moulin de l’Hôtel-Dieu.
  3. Les possibilités d’extension sur le plan horizontal étant saturées, la conquête de mètres carrés supplémentaires ne pouvait se réaliser que verticalement, au niveau des toitures. La création de ces nouveaux volumes est certainement liée à l’installation de plansichters au niveau des combles. En effet, cette nouvelle machine se diffuse à partir de 1890. Elle doit toujours occuper le sommet de la chaîne cinématique du circuit de la mouture. Cela marque une phase importante de modernisation de l’outil de fabrication (Fig. 8).

Le Moulin de Saint-Faron a opté pour une solution radicale. Au centre de la toiture originelle, on a construit un nouvel étage (occupant environ 50 % de la surface du toit) et faisant une saillie de plus de 3 m au-dessus du faîtage de base.

▪ Au Moulin des Templiers, les trois-quarts de la longueur du pan nord ont été revisités. Le mur gouttereau a été rehaussé par un surcroît de plus de 2 m de haut et sur plus de
10 m de long. Le mur ajouté est percé, en partie haute, sous la rive du toit, d’au moins trois petites fenêtres de section carrée. Ce nouvel espace se trouve coiffé par un toit subhorizontal. Un deuxième et bien plus modeste appentis, sur le même principe technique, a été ajouté entre la ligne de faîtage et le raccord du précédent toit sur le plan de la charpente originelle. Il s’agit probablement de l’arrivée des têtes d’élévateurs de produits moulus, pour alimenter les plansichters mis en place.

Au Moulin de l’Hôtel-Dieu, cela concerne les pans de toitures regardant vers le nord. Le premier aménagement, de base rectangulaire (1,50 m sur 5 m), prend appui sur l’arase du mur et le rampant du pignon. Il s’élève jusqu’à la ligne de faîtage, en formant un gros cube couvert par un toit à un pan pratiquement horizontal. Contigu à ce dernier, et s’étirant vers l’est, se trouve un deuxième volume d’environ 5,50 m de long sur 5 m de large. Il se compose d’un mur de plus de 2 m de hauteur prenant appui sur l’arase du mur gouttereau et couvert par un toit subhorizontal. Plus à l’est, deux lucarnes apportent de la lumière dans cet espace très faiblement éclairé.

Ainsi, chaque moulin, en fonction des contraintes spatiales liées à son emplacement, chercha à trouver des solutions personnalisées, adaptées aux évolutions techniques du métier et à l’adoption de modes opératoires nouveaux. L’ensemble des toits était couvert avec des ardoises, à l’exception des couvrements subhorizontaux protégeant les aménagements les plus récents, recouverts de plaques métalliques, probablement un assemblage de plaques de zinc.

4 – Observations sur la taille considérable des Moulins du Pont du Marché

La taille exceptionnelle, le volume considérable des ces moulins, faut-il le rappeler construits sur l’eau, forcent l’admiration. ; hier, ils interrogeaient certainement le passant et intéressent aujourd’hui l’amateur de patrimoine et de vieilles photos. Essayons de voir quelle en est la raison. Tout d’abord, nous sommes en présence de cinq gros moulins hydrauliques. En langage d’aujourd’hui, on dira que leur force motrice est d’origine renouvelable. Et cela compte énormément en 1900 !
Pour travailler efficacement, le meunier doit avoir un outil de production bien organisé et spacieux. L’ordonnancement vertical est une des marques de la meunerie-minoterie. La circulation des produits utilise au mieux la gravité. Cela est en vigueur depuis le XVIIIe siècle en Pays de France (où le dispositif a été inventé), à quelques encablures au nord-ouest de Meaux.
Dans une minoterie moderne, on distingue ainsi quatre types de fonctions :

  1. la fonction de production d’énergie liée aux ouvrages hydrauliques et aux mécanismes de transmission. C’est le cœur, la base du projet, la raison d’être du moulin ;
  2. la fonction de réception, pesage et stockage des céréales : grains sales, grains propres, grain conditionné (humecté) prêt à la mouture, la farine et les issues ou sous-produits ;
  3. la fonction de transformation et de mouture : nettoyage des grains (trieurs, brosses, humecteur), les machines de broyage (moulins à meules, broyeurs et appareils à cylindres), le matériel de tamisage (bluteries et plansichters) ;
  4. la fonction de pesage, d’ensachage et de stockage des produits finis, des sacs de farine et la commercialisation.

La circulation des grains, des produits intermédiaires et de la farine s’effectue au moyen de deux mécanismes : pour les déplacements verticaux, la chaîne à godets, et pour les transports horizontaux, la vis d’Archimède.

La roue hydraulique de type “roue pendante” étant située dans la partie ouest des moulins, la transmission de l’énergie se fait au plus direct, à la verticale dans les niveaux supérieurs de la meunerie (éclairés par un ensemble de fenêtres bien espacées) où se trouvent les fonctions successives de transformation. Du haut en bas on trouve, à grands traits, au niveau sous-toiture ou au dernier niveau, les appareils de tamisage (ou blutage), et les têtes d’élévateurs. Au-dessous se trouvent les appareils de nettoyage et de conditionnement des grains. Un niveau encore en dessous, les appareils de mouture, meules ou appareils à cylindres. Enfin, à la base, tout au dessous (mais au-dessus de la roue motrice), l’ensemble des transmissions et leurs engrenages.
Les activités de stockage des sacs de grain (partie supérieure du moulin), de pesage et d’ensachage de la farine (en partie inférieure du moulin), et aux premiers niveaux, nécessitent beaucoup de lumière. Aussi est-il justifié qu’elles donnent sur une façade bien éclairée, comptant de nombreuses fenêtres, côté est. Le stockage de la farine doit être en correspondance directe avec la voirie desservant le moulin. La porte farinière est à ce niveau, dans un angle de la pièce. Elle assure le transit des sacs vers le véhicule de transport. Le rez-de-chaussée comprend les espaces de gestion, bureaux, réception des arrivages et pesage des sacs de grain. Sur le même niveau, à l’autre extrémité du bâtiment, se trouvent les ateliers de mouture. Entre les deux façades, au centre du moulin et sur plusieurs niveaux, se trouvent les silos à grains et cellules de stockage de produits intermédiaires et des produits finis. Les cellules de farine sont proches des salles de conditionnement et de stockage des sacs.

5 – L’incendie des moulins du Pont du Marché

Ce merveilleux ensemble architectural, technique, esthétique, symbole de la puissance de l’économie céréalière locale a soudainement disparu dans un brasier gigantesque, dans la nuit du mercredi 16 au jeudi 17 juin 1920. Huit siècles d’histoire mouvementée partaient en fumée. Cet événement fut un tel choc, que le photographe C. Meunier (le bien nommé) a souhaité immortaliser ce moment historique. Positionné en rive droite de la Marne, en amont des moulins, dans la légère courbe du quai appelé aujourd’hui Jacques Prévert, il a publié deux clichés nocturnes de la façade est, espacés d’une demi-heure, à 2 h et à 2 h 30 du matin le 17 juin. Actuellement, ce sont les seuls à conserver la mémoire d’un tel événement au niveau européen. Les photos d’incendies de minoteries sont rares.

5.1- L’incendie à 2 heures du matin, le 17 juin 1920

Nous lirons le document de la droite vers la gauche. La photo prise à 2 heures du matin (Fig. 12) montre le Moulin du Chapitre dont les étages supérieurs, les niveaux 4, 5 et 6 sous les combles, sont en flamme. En ombre chinoise, on peut même caractériser le mode de construction de la charpente. Le feu a donc commencé à se déployer côté ouest. Les “fermes” prenant appui sur le plancher ont des “entraits” retroussés, ce qui permet de gagner de l’espace utile. Le Moulin de Saint-Faron, le deuxième, complètement carbonisé, est déjà réduit à un amas de poutres près du niveau du pont. Le feu a très certainement démarré en ce lieu.
Pour ces deux moulins, les poutres enflammées ayant chuté dans le lit de la Marne brûlent au niveau de l’eau. On perçoit le feu au travers des deux premières arches du pont. Vers le sud, le Moulin des Templiers est sévèrement embrasé. Il ne reste debout, à cette heure de la nuit, que le niveau 2 et partiellement le 3. Les niveaux 4 et 5 (un haut comble) ont déjà disparu. Les flammes qui ravagent ces deux derniers moulins atteignent 8 à 10 m de haut. Les deux moulins voisins plus au sud, le Moulin de l’Hôtel-Dieu et le Moulin Bonnet, sont encore entièrement debout avec leurs toitures en place. Le feu est manifestement plus violent à hauteur du niveau 5 du Moulin Bonnet, où les flammes sortent uniquement par les fenêtres de la façade est. D’une douzaine de mètres de haut , elles sortent de la toiture des bâtiments situés en arrière, côté aval de ce dernier.

Fig 12.

5.2- L’incendie à 2 heures 30 du matin, le 17 juin1920

La photo prise une demi-heure plus tard (Fig. 13) révèle une amplification spectaculaire du sinistre. Au nord, le Moulin du Chapitre reste debout malgré la combustion complète de ses parois et planchers. On distingue encore, en ombre chinoise, les empoutrements de tous les niveaux. Le feu est descendu vers les niveaux inférieurs. Les flammes ne dépassent plus le niveau du toit. Le Moulin de Saint-Faron n’a que des flammes de 4 m de haut, achevant de consumer les restes de la carcasse bâtie. Par contre, les trois moulins placés au sud sont réunis dans un même et gigantesque brasier. Il est vrai que le Moulin de l’Hôtel-Dieu et le Moulin de Bonnet sont les deux plus hauts et plus larges moulins de l’ensemble industriel du Pont du Marché. Le foyer commun se développe sur 34 m de front et 15 m de profondeur. Il ne sort de ce groupe qu’une seule flamme, immense et puissante, de plus de 35 m de haut au-dessus des arases des murs. La façade est du Moulin des Templiers ne semble pas avoir changé. Le Moulin de l’Hôtel-Dieu a perdu les niveaux 5 et 6 ainsi que le comble sous toiture. Le Moulin de Bonnet a vu ses étages inférieurs gagnés par les flammes.

Fig 13.

Au niveau du rez-de-rivière, plus aucun feu n’est visible dans le lit de la Marne, dans l’axe des arches des Moulins du Chapitre et de Saint-Faron. Par contre, le feu s’est déplacé vers le sud. Le brasier qui désintègre le Moulin de l’Hôtel-Dieu et le Moulin Bonnet prend appui sur les amas de poutres encombrant le lit de la Marne, et génère une lueur d’une intensité exceptionnelle. Depuis le niveau de l’eau, il se dégage des flammes atteignant près de 60 m de hauteur.

5.3- Étude de la dynamique de l’incendie

La comparaison des deux photos permet de donner une indication sur les sens de propagation du feu. On constate trois choses (Fig. 14).

Fig 14.

Premièrement, le feu s’est probablement déclaré au Moulin Saint-Faron. En effet, à deux heures du matin, il est celui dont la combustion est la plus avancée. Ses deux voisins ont à peu près les mêmes dimensions.
Deuxièmement, le feu semble s’être déclaré dans les parties hautes des moulins, dans les combles. Ce constat peut être fait pour les Moulins du Chapitre et pour le Moulin Bonnet, ceux qui sont situés aux deux extrémités du groupe de moulins.
Troisièmement, le feu se serait développé préférentiellement du côté ouest, côté Marne, puis aurait gagné les bâtiments du côté est et serait descendu vers les étages inférieurs, au niveau du pont. Cela est aussi bien visible pour les moulins situés aux deux extrémités, les Moulins du Chapitre et le Moulin Bonnet.

5.4- Le matin du 17 juin 1920

Au petit matin du 17 juin (Fig. 15), les cinq moulins du Pont du Marché ne sont plus qu’un ensemble de débris et de braises fumantes. Là aussi, la carte postale témoigne de la réalité. Au milieu des poutres de bois calcinées, seules les pièces métalliques rappellent la présence de machines. Les rouets de fosse en fonte sont en place et la lumière du jour traverse pour la première et la dernière fois depuis leur installation les loges des alluchons, habituellement cachés sous le moulin, au contact de la roue pendante. L’élévation aval du Pont du Marché a beaucoup souffert. De nombreuses pierres sont calcinées et la partie sommitale des arrière-becs, qui supportaient une partie de l’empoutrement des planchers du deuxième niveau des moulins, est très dégradée.

Fig 15.

Dans les mois qui suivirent, il fallut dégager du lit de la rivière les vestiges de poutres noircies, sortir les lourds rouets de fosse et bien d’autres débris métalliques. Une forêt de pilotis calcinés, encore brûlants, se dressent vers le ciel comme des pénitents noirs. À leurs pieds, des tonnes de charbon de bois, de bois noirci, reflètent l‘âme consumée de ces vieux moulins, serviteurs des hommes depuis plus de 800 ans. Il faudra de longs jours pour nettoyer ce cimetière de moulins.
Quelqu’un a-t-il gardé un de ces rouets
de fosse en fonte qui ont survécu à la catastrophe ? Une dernière carte postale, prise quelques temps plus tard (Fig. 16), représente la Marne lors de l’étiage. Les pilotis ont été coupés à 30 cm au-dessus de la dalle de béton qui les solidarisait et les protégeait. C’est aujourd’hui le seul témoignage physique restant des moulins du Pont du Marché.

Fig 16.

Après cet essai de description matérielle, architecturale et technique, uniquement basé sur le décryptage de cartes postales anciennes de plus de 100 ans d’âge, une question se pose cependant. Vu l’impressionnant ensemble que forment ces moulins, leur puissance d’écrasement de grain laisse penser qu’ils produisaient des volumes de farine bien plus importants que ceux nécessaires aux besoins des populations locales ou de l’immédiate banlieue
de Meaux. Peut-être faisaient-ils partie des nombreux moulins qui alimentaient Paris en farine ?

Épilogue

Il reste maintenant à établir l’histoire complète des meuneries, vues de l’intérieur, de leurs meuniers et clients, des accidents qui y survenaient, des litiges, de leur évolution technique, de leur commerce, etc. Les archives publiques et privées gardent encore secrètes toutes ces données. Peut-être aurons-nous la chance de découvrir un jour des plans, des photos figurant l’intérieur de ces géants de bois, avec leurs machines, voire leurs meuniers au travail ? Il serait maintenant souhaitable que les chercheurs locaux, les universitaires, les molinologues, les compagnons du devoir, fassent parler les documents conservés dans les Archives Municipales, la Bibliothèque Municipale, le Musée Bossuet, et les Archives Départementales. Les moulins du Pont du Marché ont été le site le plus photographié de Meaux au début du XXe siècle. L’iconographie existante, foisonnante, combinée à la puissance des moyens informatiques actuels, permettrait de réaliser un rêve fou. Il s’agirait de construire une maquette de cet ensemble à l’échelle 1/10. Ce serait là un juste hommage posthume rendu à ce patrimoine économique majeur qui a marqué à jamais l’espace, l’histoire économique et sociale de la ville de Meaux et de la France.

Jean-Pierre Henri Azéma
Docteur en Géographie, diplômé de Paris IV-Sorbonne-CNAM / Consultant-Expert-Auteur-Conférencier / Spécialiste du
patrimoine industriel et des moulins / Histoire des rivières et de l’énergie / Chercheur associé au Framespa CNRS UMR 5136-Toulouse Jean Jaurès /
Site. www.patrimoine-industriel-et-moulins.eu

Sources :
Archives Départementales de Seine-et-Marne, AD77
Cadastre napoléonien. Meaux, 1814, 4 P6/1075, Section G1 de « La ville ».
Cartes postales anciennes 9 X 14 cm. 25 pièces de la collection particulière JPH Azéma.

Bibliographie :
Les moulins de Meaux – Anonyme, 1920
L’illustration (hebdomadaire d’information) N°1031 du 26 juin, p. 412. Texte et photos.
Les moulins de Meaux. – Anonyme, 1920
Bulletin monumental, pp.278-279.
Le pont et les moulins de Meaux, 157 pages (150 ex.) – Gassies, Georges, 1927.
Réédition, Presses du village, 1985. Texte et reproductions de cartes postales anciennes.
Aspects techniques du moulin pendant. Jones, David, 1984.
The International Molinological Society (TIMS). France, Claye-Souilly, 5 au 10 avril 1982, transactions du 5e Symposium de Molinologie, pp. 265-275.

Publié dans le Monde des Moulins n° 75 de janvier 2021

Catégories : Histoire

1 commentaire

Lagarde · 14 mars 2021 à 10 h 04 min

la recherche de l’ identité des victimes n’ apparaît pas dans votre commentaire mais qui peut intéresser les familles des victimes . Si vous avez de l’ information à ce sujet , je suis preneuse car il est probable que mon père né le 18 septembre 1914 ait été une des victimes. Il avait des séquelles suite à des brûlures d’ un incendie d’ un moulin où ?Quand ? la date pourrait correspondre à son souvenir partiel d’ enfant de moins de 4 ans . La dame qui était présente avec lui, aurait brûlé comme une torche dans l’ incendie après qu’ une boule de feu serait descendue par la cheminée . Le fait divers aurait la une de la presse. Si vous avez de l’ information à ce sujet , je suis preneuse . Merci de l’ attention accordée à mon récit
Elia Lagarde
A Meilhan
32550 Lasséran

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