Le site des Moulins de France
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Toulouse, de par sa longue histoire, possède un riche patrimoine que l’on peut visiter avec intérêt. La cité a été très active au Moyen Âge, en particulier avec ses moulins sur la Garonne.

RIVE DROITE

Les moulins-bateaux

Au 11e siècle, les moulins étaient installés sur des bateaux amarrés sur les bords de la Garonne, car on ne pouvait pas les construire à terre, en raison de la violence des crues qui les auraient emportés. Très nombreux, au moins soixante, ils entravaient la navigation, provoquant des accidents. C’est pourquoi les meuniers ont projeté de construire une digue en vue d’y édifier un moulin terrier. En 1177, ils se sont regroupés pour la bâtir. Ils ont réuni les fonds nécessaires en créant une société à actions, la première au monde. C’est donc à Toulouse, au 12e siècle, qu’est née cette structure financière. En 1183, Raymond V a autorisé les concessions pour regrouper à terre les moulins du Château Narbonnais et construire la chaussée du château sur le bras supérieur de la Garonne, maintenu en élévation grâce à cinq barrages menant à la Garonnette, au pied de l’Île de Tounis. Les moines de la Daurade ont aussi construit une digue pour leur moulin, proche du tracé de l’ancien pont de la Daurade, dont on voit encore une pile près de l’Hôtel-Dieu. La digue a disparu au 14e siècle.

Le Moulin du Bazacle – Photo Michel Sicard

Le Moulin du Bazacle

Toujours présent depuis 1177, majestueux grâce à sa chaussée de près de 600 m de long, le moulin ne fait plus de farine, mais produit de l’électricité, depuis 1888.
Il a été qualifié par le célèbre voyageur, Thomas Platter, de Bâle, comme étant « le plus beau qu’on puisse voir au monde ». Les Toulousains considéraient le Bazacle comme l’une des quatre merveilles de la ville : la belo Paule, San Serni, amb lo Bazacle et Mathelin (violoniste virtuose) : douze paires de meules à la construction, puis seize, selon l’Encyclopédie de Diderot, et quarante-et-une selon Edmond de Planet en 1863. Au moulin était annexé tout ce qu’on peut imaginer comme activités : ferronnerie, laminage, tréfilage, filature, scierie, tannerie, foulonnage, papeterie… Les crues ont souvent endommagé la digue, mais elle a résisté à la plus terrible, celle du 24 juin 1875, responsable de plusieurs centaines de morts. De nombreux incendies ont endommagé les moulins. C’était la plaie de toutes les minoteries. Enfin, les actionnaires étaient en permanence en procès pour la prise d’eau, l’été, avec les meuniers voisins.

Le moulin du Château Narbonnais

En amont de Toulouse, l’autre grand moulin a été celui du Château Narbonnais, situé à proximité du château et à cheval sur le bras supérieur de la Garonne. Appuyé sur la pointe S-E de l’Île de Tounis et sur les contreforts de la ville, il n’en reste plus trace. C’était, depuis le 12e siècle, le concurrent de celui du Bazacle et de capacité analogue, lui aussi propriété d’actionnaires. La dernière société qui l’a possédé produisait de la farine dans une minoterie place Jules Julien. C’est un immeuble actuellement occupé par un magasin de produits biologiques. L’enseigne « Les moulins du Château Narbonnais » est restée en place longtemps après l’arrêt définitif en 1967. Dès sa création, les activités du moulin se sont diversifiées. De multiples métiers ont été créés sur le canal de fuite. Une première papeterie a été installée en 1419. On cite une production de cartes à jouer entre 1512 et 1515. Comme le Moulin du Bazacle, la vie de ce moulin a été constamment ponctuée de procès avec les riverains qui se plaignaient d’inondation de leur terrain quand les meuniers faisaient rehausser les ouvrages, plus ou moins légalement. De même avec les concurrents installés sur la rive gauche. Après les épisodes d’incendies et de crues, un coup fatal lui a été porté par la rupture de la digue de la Cavaletade le 4 juin 1900. La société en faillite a été reprise par la ville, puis le moulin est passé à divers exploitants. Un incendie a ravagé totalement le moulin en 1940, ce qui a mis fin à ses activités. L’eau du bras supérieur de la Garonne alimente maintenant la centrale électrique du Ramier.

Les moulins à poudre

Sur la rive droite se trouvaient des moulins à poudre pour broyer le salpêtre et les autres ingrédients utiles dans la fabrication des explosifs. Le salpêtre provenait de Penne-d’Agenais, Saint-Antonin et surtout du Mas-d’Azil. En 1616, la municipalité a construit un moulin dans l’île de Tounis, au bord du canal de fuite du moulin du Château Narbonnais. Il avait trente six mortiers à poudre. Devenu ferme royale, il a été démoli et reconstruit plus loin de l’agglomération en 1669, sous la chaussée de Banlève, dans l’Île du Ramier. On a établi les prises d’eau nécessaires et un bac permettait d’y accéder. La poudrerie participait à l’entretien des barrages qui maintenaient le lit supérieur. Une explosion a été signalée en 1684, mais il y en a eu beaucoup, avant et après. Un sac a explosé dans une auberge, faisant treize morts, peu avant une autre explosion qui, en 1781, n’a pas fait de victimes. Plusieurs explosions suivirent, une en 1804, puis une autre en 1816, une autre au « grenoir », suivie de celle du magasin de seize tonnes de poudre, qui a ébranlé la ville et ravagé tout le quartier de St-Michel, Tounis et St-Cyprien. Elle a été entendue de St-Gaudens à Montauban. Elle a fait un trou de 76 m de diamètre sur 7 m de profondeur et il y eut seize morts. Autres explosions :
le 11 octobre de la même année, le 24 avril 1822, avec trois morts. Le 17 août 1840, seize tonnes ont explosé et les neuf ouvriers ont été tués. On a décidé, alors, de reconstruire la poudrerie en amont, plus loin des habitations. Les travaux ont commencé en 1852. Une dizaine de bâtiments en brique, ouverts sur la campagne et fermés vers la ville, s’égrènent encore, entre la Cité Daniel Faucher et le Casino, dans un parc public, mais sans mécanisme. Il ne subsiste que les assises en brique de quelques paires de meules.
Pendant longtemps les promeneurs ont ignoré la fonction de ces bâtiments. Michel Lajoie-Mazenc, de l’Association Régionale des Amis des Moulins du Midi-Toulousain, a étudié l’histoire de la poudrerie et conçu les panneaux explicatifs installés sur le site par les services de la municipalité1. La poudrerie a enfin migré plus en amont, là où elle se trouve actuellement, face à l’ex-AZF. Il serait nécessaire de réhabiliter un de ces moulins, mais sans la poudre !

RIVE GAUCHE

En plus des deux grands moulins sur la rive droite, se trouvent sur l’autre rive des moulins moins imposants, mais tout aussi dignes d’intérêt. À quelques dizaines de mètres de la Place du Fer à cheval a été construite, vers les années 1800, une chaussée qui coupait en biais tout le bras inférieur de la Garonne, jusqu’à l’île du Parc toulousain. Plusieurs fois endommagée par des crues, elle a fait l’objet de procès avec les propriétaires des moulins à poudre dans cette île, toujours pour des questions d’élévation des niveaux. D’autres procès ont eu lieu avec les ramasseurs de gravier et de sable qui exigeaient un pont sur le canal de fuite pour accéder aux îlots du fleuve, et aussi avec les riverains en amont, régulièrement inondés. C’est la famille Vivent qui a le plus longtemps été propriétaire de ce moulin puissant, avec ses 27 paires de meules. La crue de 1875 l’a détruit et il n’en reste rien aujourd’hui.

Le Moulin du Château d’eau – Photo Michel Sicard

Le Moulin du Château d’eau

En descendant du Pont St-Michel au Pont Neuf, on arrive au Château d’eau, monument phare de Toulouse qui a été construit en 1825, après un don important du capitoul Charles Laganne en 1789. En fait, c’est un moulin à eau mu par une dérivation de la Garonne pour pomper l’eau du fleuve, purifiée dans la Prairie des Filtres. Le mécanisme est encore visible : deux grandes roues verticales qui tournaient à six tours et demi par minute, actionnant quatre pompes aspirantes qui refoulaient chacune 433 litres d’eau par minute à 24 mètres de haut. Les tuyaux sous le Pont Neuf amenaient l’eau Place Rouaix pour alimenter 86 fontaines publiques. L’eau du moulin s’écoulait 1 270 m plus loin, dans la Garonne, après la chaussée du Bazacle, 5,47 m plus bas. Après trente ans de fonctionnement, les filtres se sont bouchés et un deuxième château d’eau a été achevé en 1867 (Théâtre Garonne actuel). L’inondation de 1875 a démoli les galeries de la prairie. Le Château d’eau Laganne ne pouvait plus servir, mais il va connaître une deuxième jeunesse grâce au professeur Paul Ourliac et à Jean Dieuzaide (Yan), en devenant l’une des plus célèbres galeries photographiques de France.
Quand on emprunte la nouvelle passerelle à partir du théâtre Garonne, en remontant le fleuve, on peut encore voir un mince filet d’eau se jeter en contrebas, provenant d’un petit moulin qui utilisait le canal de fuite du Château d’eau. Quelques mètres en amont, un résidu de construction qui avance dans l’eau mérite qu’on s’y attarde. C’est le reste d’un grand moulin à farine, le Moulin Baylac, du nom de son constructeur vers 1800, dit aussi « Moulin des Tuileries ». En période d’étiage se découvrent les pieux d’une chaussée qui rejoignait perpendiculairement la chaussée du Bazacle, en passant sous le pont des Catalans. Comme dans toutes les chaussées, un étroit passage de bateaux « passelis » était prévu, mais sa largeur et son inclinaison posaient des problèmes. Reconstruit à la suite d’inondations désastreuses, il cessa de fonctionner peu avant 1914.

Le Moulin de La Grave et de Joseph Bosc

Si on continue la promenade sur la passerelle en longeant la Garonne, on arrive aux Abattoirs, au Jardin Raymond VI et à la Tour Taillefer, dite aussi « Tour des pestiférés, ou des épileptiques », construite en 1516 et rehaussée au 18e siècle. Elle faisait partie de l’Hospice St-Joseph de la Grave. Elle se trouve au-dessus de la chaussée du Bazacle. L’eau sort de ce bâtiment en se jetant dans la Garonne après avoir fait fonctionner une centrale électrique dont la puissance nominale, de 0,5 MW, est à comparer à celles du Bazacle, de 3 MW, et du Ramier, de 4,5 MW. C’est ce qui reste d’un ensemble de moulins liés à cet hôpital. D’abord moulin à blé puis moulin à foulon, il a pris de l’importance quand le Bazacle a construit, entre 1714 et 1717, la chaussée qui s’appuie sur le mur de l’hôpital. En contrepartie, le moulin utilisait l’eau de la retenue et participait à l’entretien de cette chaussée. À la Révolution, Joseph Bosc, forgeron, a acquis un terrain adjacent à l’hôpital et y a installé un grand atelier de serrurerie et de forge avec trois martinets, en l’an III de la République. D’où le nom que porte encore l’usine électrique dite « du Martinet »2. En 1810, il a annexé les moulins à blé et monté une scierie à marbre à quatre châssis. Les activités de meunerie se sont développées en 1837 grâce à l’installation de 22 paires de meules, de turbines modernes, et l’adoption de cylindres pour la mouture à la hongroise. Au moins sept propriétaires se sont succédé jusqu’à l’arrêt définitif en 1951. La tour du Martinet abrite l’alternateur d’origine, remarquable patrimoine industriel, qui fonctionne parfaitement.

Centrale électrique du Martinet (1923) – Photo Michel Sicard

Il ne reste rien du Moulin de Bourrassol, alimenté par des ruisseaux, ni de celui de Casselardit, près du château du même nom, ni du moulin à vent à plâtre, rue des fours à chaux au Pont des Demoiselles. Du Canal du Midi, citons le Moulin Bayard, à l’écluse de la gare, dont on voit la voûte de sortie des eaux, le Moulin Matabiau, sur l’ancienne écluse de la rue Matabiau, et le Moulin de l’Écluse des Minimes.

CAPACITÉ DE PRODUCTION DES MOULINS À FARINE

Les premières estimations, remontent aux recensements demandés par Napoléon auprès de chaque commune, dont celui de 1809, pour évaluer le potentiel de mouture, en décrivant le nombre de paires de meules, leur production annuelle, l’origine des meules, la nature des roues des moulins à eau et le nombre de moulins à vent… Pour Toulouse, l’enquête mentionne cinq moulins à vent, dont ceux de Bayard, de Purpan et du Récébédou, six moulins à eau à roues verticales, les plus primitives, et d’autres moulins à roues horizontales actionnant 54 paires de meules. La capacité totale, très approximative, était de
22 000 tonnes, sans doute sous-estimée par crainte d’imposition. Georges Jorre a évalué cette capacité à 11 360 tonnes pour chacun des deux moulins du Bazacle et du Château Narbonnais. En 1810, on exportait, par le Canal du Midi, 1 152 tonnes de farine pour le seul mois d’octobre, quantité surprenante qui ne peut pas s’expliquer uniquement par la consommation des villes d’Agde, Sète, Narbonne et Béziers. Ne servait-elle pas aux troupes anglaises et espagnoles coalisées contre la France ? En 1840, la production atteignait
40 000 tonnes, bien plus qu’il n’en fallait pour les habitants de la ville, d’où l’exportation de farine à l’est par le Canal du Midi et à l’ouest par la Garonne. En 1933, on fabriquait
24 000 tonnes de farine au Moulin du
Martinet, 10 500 tonnes à celui du Château et
8 400 tonnes à ceux des canaux. Aujourd’hui la Garonne fait fonctionner quatre centrales électriques, dont celle de la Cavaletade, mise en route récemment.

Le promeneur peut se mettre à rêver de la vie d’autrefois qui était animée par de nombreux moulins.

 

1. Cf dans ce MdM n°74 page 27 : Moulins à poudre, par Michel Lajoie-Mazenc
2. Cf aussi – dans MdM n°68 p 20 : Usine Hydroélectrique du Martinet, par Philippe Salvador, et dans MdM n°41 p 27 : Les moulins à poudre de Toulouse par Philippe Bellan

Michel Sicard – 21 04 2020
Vice-président honoraire de la FDMF

Paru dans le Monde des Moulins n°74 d’octobre 2020

Catégories : Histoire

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