Le site des Moulins de France
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À Versailles, au moins huit moulins à vent furent installés, vers 1666, pour la première version de l’installation d’eau du château somptueux de Louis XIV. Il y a eu deux groupes : d’un côté, trois moulins à la suite les uns des autres, pour pomper l’eau de l’étang de Clagny à 21,42 m de hauteur, cette eau alimentant le château et son parc avec bassins, fontaines, etc. Il y avait, en plus, de ce côté, un «moulin de retour» qui refoulait à mi-chemin. Ces moulins complétaient une grande pompe à manège et le système comportait divers réservoirs garnis d’argile ainsi que tout un ensemble de canalisations.
Dans l’autre groupe, quatre moulins à vent refoulaient l’eau de l’étang du Val de Bièvre jusqu’au sommet du plateau de Satory, dans un réservoir qui alimentait le château et le parc en contrebas.

Un dessin de Louis-Alexandre Barbet montre que ces moulins à vent actionnaient des «chaînes à godets», des chapelets. La comptabilité officielle précise que ce sont des godets en cuivre. On ne connaît pas, de manière certaine, l’origine de ce système, mais un constructeur hydraulicien d’origine italienne, Francini, est cité : il s’agit, en fait, d’une famille de techniciens installée en France depuis environ 1600, qui fut omniprésente à la Cour Royale. Un moulin-tour à vent actionnant un chapelet, similaire aux moulins de Versailles, est décrit dans le « Théâtre de Machines », de l’italien Ramelli (1588).
Les moulins cessent de fonctionner vers 1685 avec la mise en marche, sur la Seine, de la fameuse « Machine de Marly » qui les remplace. En fait, cette installation éolienne, quoique très importante, n’a pas été renouvelée après une génération de fonctionnement, la consommation ne cessant d’augmenter.

Il est possible qu’il y ait eu des réalisations avant celle de Versailles, mais je pense que personne n’aurait osé prétendre avoir précédé Louis XIV.

D’un autre côté, il est peu connu que les moulins à vent de Versailles aient eu une postérité, avec des machines similaires dans des contextes à peu près identiques.

Illustration n° 1 : Un des moulins à vent de Versailles. Barbet L.-A., « Eaux de Versailles –
Installations mécaniques et étangs artificiels destinés à alimenter d’eau la région de Versailles », Revue de Mécanique, 1906, p.17, gallica.fr

 

Les voisins de Meudon

À quelques kilomètres, à Meudon, deux moulins à vent furent construits vers 1680 pour le parc du château appartenant alors au ministre Louvois. L’un des moulins est décrit dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert par Dezallier d’Argenville, à l’article « Machines hydrauliques » (vol.8, 1765) et dans le volume V des planches (1767, «Sciences mathématiques – Hydraulique»).

Illustration n°2 : Le Moulin de Meudon. Estampe de Jean Pérelle, DR

D’après MM. Pierre Durand et Jean Ménard, de l’Association Arhyme (https://arhyme-asso.over-blog.com), « Ils avaient de grandes ailes chargées de toile destinées à fournir la force motrice pour faire tourner des pompes refoulantes à cylindre et piston en bronze qui élevaient l’eau de 15 m vers un « château d’eau ». Ces réservoirs alimentaient les grands jets d’eau des jardins de Meudon : des jets s’élevant à 17 et 24 m de hauteur… Ils ont fonctionné pendant une grande partie du 18e siècle ». Ils sont directement inspirés, semble-t-il, des moulins de Versailles, mais, en fait, sont assez différents techniquement. À Meudon, ils sont auto-orientables, grâce à de grands gouvernails qui n’ont pas été dessinés pour l’Encyclopédie mais se voient sur une autre image. Par ailleurs, les moulins de Meudon actionnaient des pompes à piston et non un chapelet. Ils se trouvaient au lieu-dit Villebon et des vestiges, une base maçonnée hexagonale, ont été photographiés vers 1900. D’après MM. Durand et Ménard, il y avait en fait un grand et un petit moulin. Leur hauteur devait être de 6 à 8 m et les ailes de 4 à 6 m de longueur.

Illustration n°3 : Le Moulin de Meudon. Planche de l’Encyclopédie de Diderot, Vol. V des planches, 1767, « Sciences mathématiques – Hydraulique », source : encre academie-sciences.fr/encyclopédie

Marly, également à proximité de Versailles, est cité par le même Dezallier comme utilisant l’énergie éolienne, aux mêmes périodes. Le château de Marly et son parc étaient utilisés par Louis XIV. On peut supposer que le système des moulins à vent de Versailles y a été transposé, mais une description précise manque.

Dezallier d’Argenville, le contributeur à l’Encyclopédie qui nous renseigne, était propriétaire à Bezons, où « on voit, dans ce village, l’ancien château bâti par le Maréchal de Bezons, et une maison de campagne qui offre une particularité remarquable. Le parc, dessiné par Le Nôtre, renferme de belles eaux, qui sont conduites dans l’intérieur de la maison par le mécanisme d’un moulin à vent » (Dulaure Jacques-Antoine, Histoire des environs de Paris, t.2, 1825, p.138). Il existe un dessin du XVIIIe de cette belle propriété, avec le moulin à vent dans le parc, intitulé « Vue et perspective de la propriété de Dezallier », dans le fonds du Musée de l’Île-de-France au Château de Sceaux.

Une théorie des moulins à vent de jardins

Antoine-Joseph Dezallier d’Argenville (1680-1765) était un naturaliste, célèbre en son temps pour son ouvrage La Théorie et la pratique du jardinage, paru la première fois en 1709, réédité et traduit. Dans chacune des éditions de son livre, il indique la possibilité d’utiliser des moulins à vent pour se procurer l’eau pour les parcs et jardins. Les exemples cités sont : Versailles, Marly, Meudon en 1709, Argenville (Bezons) et Châtillon en plus en 1713, Bercy ajouté en 1747. Dezallier ne pense pas qu’il y ait d’autres installations. Il reprend les informations de son livre pour son article sur les « Machines hydrauliques » dans l’Encyclopédie (1765), qui sera ensuite repris dans l’Encyclopédie Méthodique de Panckoucke, série « Arts et Métiers Mécaniques » (t.6, p.547, 1789)

Châtillon, qui est cité, est sans doute la ville des Hauts-de-Seine, proche de Meudon. Il s’agit certainement d’une des « Folies », ces propriétés de campagne ostentatoires et confortables, construites en nombre à Châtillon, par exemple la « Folie Desmares », construite au XVIIIe par le banquier suisse Högguer pour sa maîtresse.

Bercy est cité comme ayant eu un moulin à vent de pompage, par d’Argenville, mais sans plus de précision. Il y a plusieurs possibilités sérieuses bien sûr à Paris : le château de Bercy était une grande propriété luxueuse aujourd’hui disparue. Il y avait aussi le « Petit Bercy », un pavillon « moderne » avec parc, original, construit vers 1711 pour Antoine Pâris, financier sous Louis XV. Mais il y avait encore la propriété de Louis-Léon Pajot d’Ons-en-Bray (1678-1754), académicien et ami notoire des « Arts mécaniques », créateur d’un célèbre cabinet de curiosités comportant de nombreux modèles de machines, inventeur de l’anémomètre enregistreur (modèle au Musée des Arts et Métiers). Dans le jardin de cette propriété, on faisait jouer des « Eaux très belles », d’après un témoin (Marquis de Dangeau, Mémoires, t.17, p.136) : C’est encore le modèle de Versailles, dont voici d’autres exemples.

Illustration n° 4 : Le moulin à vent de Rouen. Encyclopédie de Diderot, vol.22, planche III, Sciences Mathématiques – Hydraulique -Moulin à eau.

Antoine Crozat, dit « Le Riche » ou « Le Traitant » (1655-1738), homme d’affaires du temps de Louis XIV, fit construire avant 1700 à Clichy-La Garenne une villa, avec « un superbe jardin dessiné par Le Nôtre, et pour l’arrosage duquel Crozat avait fait construire, à trois cents pas de la rivière, un moulin à vent dont l’entretien eût été ruineux pour tout autre.» De fait, Antoine Crozat était colossalement riche, en « traitant » (prêtant de l’argent) avec la Cour. (Dezazars, « La famille Crozat », Revue des Pyrénées, 1907, p.154).

Des moulins à vent pour des «Folies» fameuses

L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert cite un autre moulin à vent somptuaire ou « de prestige », celui de Mme Planterose à Rouen. Un « Mémoire instructif pour l’intelligence d’un moulin à vent qui puise l’eau au jardin de madame Planterose » est inclus dans l’article « moulin » (vol.10, 1765, p.803-809). Le volume 22 contient 5 planches illustrant le sujet. Ce moulin-tour construit en 1743 actionnait une pompe à piston, semble-t-il à plusieurs corps. Il se trouvait dans le «jardin» de la propriété de Mme Planterose, veuve d’un riche négociant, dans le faubourg Saint-Sever de Rouen. « Le jardin a l’air d’un parc, la maison d’un château. Au bout du jardin est un moulin à vent qui fait monter l’eau et la fait saillir dans les bassins. On nous a offert à la porte de le faire voir… » (Voyage d’Antoine-Nicolas Duchesne au Havre et en Haute-Normandie (1762, p.33, édité en 1898). Le jardin Planterose existe toujours, complètement transformé, c’est le Jardin des Plantes de Rouen.

M. de Boishébert, ancien officier du Génie militaire, a construit sur ses terres de Grand-Couronne, près de Rouen, un moulin à vent de pompage pour sa propriété en bord de Seine. Il pompait dans un puits à 60 pieds, soit environ 20 mètres, pour un bassin situé à distance. Le bâtiment d’habitation, le « Château Saint-Martin », est aujourd’hui l’école de musique. D’après de Boishébert, son système, avec semble-t-il une sorte de cloche amortissant les à-coups du pompage, a été adopté pour un autre moulin à vent, dit des Chartreux, peut être à Rouen. Boishébert a critiqué le moulin de Mme Planterose, curieusement seulement sur la base du dessin de l’Encyclopédie, alors qu’ils étaient voisins (Précis Analytique des Travaux de l’Académie Royale des Sciences… de Rouen, 1817, p.72-85 et 1826, p.48).

À Paris, la « Folie Beaujon » a été construite par l’architecte Pierre-Adrien Pâris pour Nicolas Beaujon (1718-1776), banquier de la Cour et fermier général, dans le faubourg dit du Roule. Elle comporta, entre autres, un grand moulin à vent construit en 1786 servant à la fois de pompe et de belvédère. Ce moulin a été souvent représenté en dessin et peinture. Il était de très grande taille, 15 mètres peut-être. La Folie Beaujon ou « Jardin Beaujon » a servi de « Parc d’attraction » au début du XIXe. Le moulin existait encore vers 1830, alors que cette propriété était en train d’être lotie, et il se trouvait à l’emplacement du croisement entre les rues Balzac et Beaujon. Ce moulin sert d’exemple pour Pierre Boitard dans son « Traité de la composition et de l’ornement des jardins » (3e édition, 1825), avec une belle planche de deux dessins, un livre qui a été largement diffusé.

Illustration n°5 : Moulin de pompage de la Folie Beaujon. Traité de composition et de l’ornement des jardins, 1825, Pierre Boitard, INHA

Un autre parc parisien célèbre, le Parc Monceau, voisin et concurrent du jardin Beaujon, comportait un moulin à vent de pompage. Ce parc fut conçu à partir de 1773 et on l’appelait plutôt alors « la Folie de Chartres », du nom du commanditaire le duc de Chartres. Ce grand espace, alors de 20 hectares et de style « anglo-chinois », était un « pays d’illusion », jalonné de « fabriques », des édifices pittoresques, dont un « Temple de Mars », une pyramide égyptienne, un « moulin à eau en ruine », et un « moulin à vent hollandais » près d’un minaret !
Sur une peinture contemporaine, on devine trois moulins à vent. Ailleurs, un dessin de Carmontelle lui-même (1717-1806), concepteur du jardin, et spécialiste des illusions, montre plus précisément un seul moulin, avec une particularité, un gouvernail comme les moulins de Meudon (Musée Carnavalet). Le Moulin de Monceau alimentait avec une pompe la Cascade du Rocher placée dans la pièce d’eau qui est en bas du moulin. Il était orné d’un décor médiéval à la base et de masques Renaissance, sur une rangée, sous la plateforme supérieure. On sait qu’il y a eu aussi plus tard une « pompe à feu » (alimentée par une machine à vapeur). Comme le Jardin Beaujon, le parc Monceau fut un temps loué à des entrepreneurs de spectacle pour y installer des attractions. Par la suite, le parc fut transformé et diminué, et si quelques curiosités d’origine s’y trouvent encore, il n’y a plus le moulin à vent (De Bagatelle à Monceau. 1778-1978 : les folies du XVIIIe à Paris, 1978-79, 76 p.).

Illustration n°6 : La tour du moulin à vent de Lespinasse (31) , en juin 2011. Cliché Michel Lajoie-Mazenc

Une postérité à explorer

Un exemple plus récent : à Lespinasse, près de Toulouse, une tour en brique sur un puits subsiste toujours. C’était un moulin à vent actionnant un chapelet remplissant un grand bassin et irriguant une propriété, comme un Versailles en petit, construit vers 1840 : des pages Internet reprennent nos recherches (https://asplespinasse.jimdofree.com/la-tour/, d’après les recherches d’Étienne Rogier et Michel Lajoie-Mazenc en 2011). Le constructeur du moulin est inconnu, mais on peut supposer qu’il s’agit de Jean Abadie, concepteur de la machinerie du Château d’Eau de Toulouse.

Le système de Versailles a été repris également dans d’autres pays, par exemple en Suisse : il existait à Sécheron (Genève), un « moulin à vent placé sur un pavillon, dans le genre moresque, qui fournit à la villa une grande abondance d’eau. Ce moulin alimente une fontaine surmontée par un Triton en bronze, dont l’eau, après être arrivée dans un premier réservoir en pierre polie, retombe par sept têtes de lion dans un grand bassin contenant 175000 l d’eau ». (Mémoires et Documents de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Genève, 1849, p.447)

On doit aussi signaler de nombreux moulins à vent d’allure traditionnelle, mais servant à l’irrigation, en Espagne, au Campo de Cartagena (Murcia). La même technique fut employée au XIXe, en Algérie, dans la région d’Oran, où les Espagnols étaient nombreux. C’est un peu loin du Roi Soleil, mais je crois que ce fut une suite aux prototypes de Versailles. Depuis Louis XIV jusqu’à ces derniers exemples, on a le sentiment d’une évolution, d’un perfectionnement, depuis des essais laborieux jusqu’à une technique éprouvée.

Étienne Rogier,
Historien des éoliennes

Paru dans LE MONDE DES MOULINS 79 de janvier 2022

Catégories : HistoireTechnique

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