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Les moulins à poudre de Toulouse : un patrimoine à conserver

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Intérieur d’un moulin à pilons (Encyclopédie Diderot).

La poudre, sous sa forme de mélange de charbon de bois, soufre et salpêtre, a été inventée avant le Xème siècle par les Chinois pour en faire des feux d’artifi ce. Mais les mélanges de salpêtre et de soufre combinés à d’autres matières ont été utilisés comme produits incendiaires depuis l’Antiquité aussi bien par les Chinois que par les peuples d’Asie Mineure (Mongols), et par les Méditerranéens (en 642, les Grecs se sont servis du « feu grégeois » lors de la défense de Constantinople). La poudre est arrivée en Occident au début du XIIIème siècle, probablement à la suite des croisades. Les premiers « canons » ont fait leur apparition alors sous forme de vases ou de bouteilles qui servaient principalement à lancer des fl èches incendiaires par-dessus les murs d’enceintes des villes ou des châteaux assiégés : en 1220, les Arabes ont utilisé ces tubes lançant des projectiles. Les armes à feu se sont diffusées en Europe pendant le XIVème siècle. C’est l’allemand Berthold Schwarz (1310-1384) qui a fondu les premiers canons de bronze. Jusqu’au XVème siècle, la poudre était un mélange fi n de 3/4 de salpêtre, 1/8 de charbon de bois et 1/8 de soufre environ. La  préparation se faisait sur le champ de bataille.

Le progrès essentiel a été la granulation de la poudre, au XVème siècle. Après bien des tâtonnements, l’habitude a été prise de mouiller la poudre fi ne résultant du broyage de ses constituants avec de l’eau additionnée d’alcool ou de vinaigre. Une fois sèche, cela donnait une sorte de galette que l’on soumettait ensuite à un broyage limité. Cette granulation permettait une combustion plus régulière et pouvait être adaptée au type d’arme utilisé. La proportion de salpêtre, charbon de bois et soufre était aussi améliorée. La fabrication se faisait à l’aide de moulins à eau. Le mélange était battu au pilon pendant vingt quatre heures, avec ajout d’un peu d’eau à peu près toutes les quatre heures pour favoriser la granulation et éviter l’échauffement. Un grand vilebrequin en bois (en métal au XVIIIème siècle) transmettait le mouvement aux pilons. La poudre obtenue était tamisée, puis mise à sécher sur des claies au soleil ou dans des fours à basse température l’hiver. Ce n’est qu’au XVIIIème siècle que la méthode de fabrication au pilon a été progressivement abandonnée au profi t de l’utilisation de meules en pierre bouchardée.

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Fabrique de la poudre à canon : moulin à meules roulantes (Encyclopédie Diderot).

Mais ces opérations de malaxage d’un matériau explosif n’ont pas été sans danger. De nombreux accidents et explosions se sont produits. Le premier sinistre mémorable a eu lieu dans la ville de Lubeck (Allemagne) en 1360 et a détruit tout un quartier. En1645, une explosion de la poudrerie de Boston (États-Unis) a détruit le tiers de la ville. L’incendie du moulin de Verdun en 1727 a endommagé aussi une partie de la ville et fait de nombreuses victimes. Enfi n, l’explosion de Grenelle en 1794 a provoqué plus d’un millier de morts. Si ces grandes catastrophes ont été assez rares, les accidents et explosions détruisant tout ou partie d’un moulin ou d’un magasin à poudre ont été malheureusement très fréquents.

De par leur situation au bord d’un cours d’eau, l’autre menace pour les moulins à poudre était celle des inondations. Ce fut le cas à Fenestrelles en 1705 ou à Toulouse en 1636, 1678 et 1712.

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Moulin à poudre de Toulouse : Ile de Banlève. Le moulin est placé ici sur le plan de Toulouse de Jouvin de Rochefort (1774) (Archives municipales - Toulouse).

Les moulins à poudre de Toulouse

Le moulin à poudre de l’île de Tounis
C’est en 1536 que François Ier a concédé aux Capitouls, l’autorisation de créer le premier moulin à poudre à Toulouse, situé dans l’île de Tounis, en aval du moulin du Château Narbonnais, à l’intérieur de la ville. Il s’agissait sans doute d’un moulin à pilons actionné par une prise d’eau dans la Garonnette. Ce moulin a fonctionné pendant plus de cent ans sous l’autorité des Capitouls puis vers 1667-1669 sous celle de Louis XIV qui s’était attribué la fabrication des poudres et salpêtres pour tout le royaume.

Le moulin à poudre de l’île de Banlève
Louis XIV a fait bâtir un nouveau moulin en 1675, à côté de la Chaussée de Banlève en amont de la ville. Les îles sur ce bras de la Garonne et les cinq barrages associés étaient alors la propriété du moulin du Château Narbonnais. En contrepartie d’une prise d’eau dans leurs biefs, l’administration des poudres a pris en charge une fraction de l’entretien. La part du moulin à poudre était évaluée à 1/35 de l’entretien total car les moulins du Château avaient seize jeux de meules prenant chacun 868 pouces cube d’eau alors que le moulin à poudre ne prenait que 468 pouces cube. Au début du XIXème siècle, l’usine, assez importante, employait une vingtaine d’ouvriers et fabriquait 120 tonnes de poudre à tirer par an. La « Poudrerie » a été étendue mais sa superfi cie est restée au-dessous de 3 ha jusqu’à son déplacement en 1852. Les moulins étaient encore à pilons et l’on en compte dix neuf lors de la visite de Napoléon à la Poudrerie de Toulouse en 1808. A la suite de la bataille de Toulouse, en avril 1814, les armées du maréchal Soult ont quitté la ville sans détruire ni emporter les quelques 7 500 kilos de poudre restant dans l’usine, poudre dont s’est emparé évidemment le général Wellington.

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Plan de la « Poudrerie » d’Empalot ; les moulins sont dans la bande coudée en haut, à gauche. 1884. (Archives municipales - Toulouse).


Ont été signalées à Banlève les explosions suivantes : 1780, plus de treize victimes, 1781, 1804 trois explosions successives en quatre mois, 1806, 1816, dix sept morts, suite à l’explosion de 61 tonnes de poudre entendue à St Gaudens et Montauban, laissant un trou de 70 mètres de diamètre et 7 mètres de profondeur (à comparer à celle d’AZF à Toulouse en 2001), 1817 avec deux victimes, 1822 avec trois morts, enfi n en 1840, neuf ouvriers ont été tués par l’explosion de 17 tonnes de poudre. De nombreuses maisons de la ville ont été endommagées. Lors de l’explosion de 1816, le maire de Toulouse a demandé l’éloignement de l’usine. De même en 1819, un projet de déplacement a été étudié, sans plus de succès d’ailleurs.

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Poudrerie de Toulouse : Ile d’Empalot - Alignement des treize bâtiments (Photo Ph. Bellan).


Le moulin à poudre de l’île d’Empalot
Le ministre de la Guerre a décidé enfi n, en 1850, d’éloigner encore la poudrerie des habitations et de la reconstruire en amont sur la Garonne, sur l’île d’Empalot. Les moulins fonctionnaient au début avec des pilons-mortiers qui ont été remplacés, en 1856, par des meules en pierre. Alignés en bordure de la Poudrerie, ils étaient animés par des roudets  ou des turbines prenant l’eau dans un canal  de 600 mètres de long, en dérivation du bras supérieur de la Garonne.

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Poudrerie de Toulouse : Ile d’Empalot. Emplacement des meules et restes des corbeaux. photo Ph. Bellan

Les bâtiments abritant ces nouveaux moulins à poudre sont assez étranges. Ils sont constitués d’une muraille épaisse, en briques foraines, du côté de l’usine. Pour certains d’entre eux, cette muraille est doublée à quelques mètres par un autre mur du même type. Les deux parois latérales sont de hauteur décroissante, aménagées pour y installer un toit en planches simplement posées. Le quatrième côté est entièrement ouvert. Une éventuelle explosion ne trouverait donc aucun obstacle, ni en dessus, ni sur le quatrième côté pour évacuer sa force vive. L’ensemble du bâtiment serait ainsi préservé. L’intérieur de la construction abrite un ou deux jeux de meules écrasant et mélangeant les composants de la poudre. Par contre, on ne dispose d’aucun renseignement sur l’emplacement des anciens moulins à pilons.

En 1856, l’usine employait soixante quatre ouvriers et cent trente en 1875 avec une production, par an, de 2000 tonnes de poudre à tirer et de 15000 tonnes de poudre à mine. En 1907-1912, a débuté la fabrication de la fameuse poudre B (poudre sans fumée ou poudre « blanche »), fabrication essentiellement chimique, ne nécessitant pas l’intervention de moulins. Cependant, la poudre « noire » a continué à être fabriquée à Toulouse et les moulins ont fonctionné jusqu’en 1939. Pendant la guerre de 1914-1918, des milliers de personnes, hommes et femmes, ont été mobilisés pour travailler à la poudrerie, venant en particulier d’Afrique
du Nord et d’Indochine, ainsi que de nombreux Toulousains. L’usine comptait alors trente milles employés. En 1916, elle s’étendait sur l’île de Braqueville, au sud d’Empalot, où elle a commencé à fabriquer de la nitrocellulose.

Pendant la guerre de 1939-40, on comptait dix milles ouvriers, dont beaucoup de travailleurs coloniaux, qui entraient tous les matins dans la Poudrerie. Celle-ci occupait de nouveau ses locaux de Braqueville qu’elle avait cédés à l’ONIA (Offi ce National Industriel de l’Azote) en 1920. De 1942 à 1944, la Poudrerie a été occupée par les Allemands et a travaillé donc pour l’Allemagne.

Cette poudrerie a subi de multiples accidents. En 1875, explosion : douze victimes ; en 1917, incendie : neuf victimes ; en 1940, incendie ; en 1944, bombardement ; en 1960, explosion : trois morts, huit blessés. Après la guerre, l’usine a reconverti ses activités vers la chimie fi ne jusqu’en 1971. La Poudrerie Nationale a été alors remplacée par la SNPE (Société Nationale des Poudres et Explosifs).

A présent
Subsistent actuellement les vestiges des treize bâtiments alignés et séparés les uns des autres dont deux gardent encore le support des meules. D’autres édifi ces, comme des séchoirs, existent encore un peu plus loin. Une partie des constructions contenant les moulins à poudre ont été attribuées par la mairie de Toulouse à des associations qui ont profi té des murs existants pour construire leurs locaux.
Il serait souhaitable qu’un des bâtiments subsistants soit conservé et protégé pour faire découvrir aux promeneurs du superbe parc municipal, le rôle de ces anciens moulins qui constituent un souvenir du patrimoine industriel à préserver à Toulouse.

Philippe Bellan, avec l’aide de Michel Sicard - Article paru dans le Monde des Moulins - N°41 - juillet 2012