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La vie du meunier au moulin d’Ercé (Ariège)

La vallée d’Ercé (4 000 habitants en 1840), dans le Couserans, en Ariège, a gardé un seul témoin, le moulin du Ressec. Il avait deux paires de meules en 1791 et trois après 1890. On ne saurait dire la date de la première mise en route, à côté de la scie battante, qui fonctionnait seule en 1600. On suppose que cette dernière a été construite vers 1400 non loin d’une forge, et d’un port, sur la rivière «navigante», le Garbet. Les mots patois (patouès) que je vais employer sont ceux de notre vallée, région montagneuse des Pyrénées centrales, près de la frontière espagnole. Le moulin et la scierie n’ont connu pendant des siècles que les conversations en patois d’une richesse légendaire. Nous sommes très peu à le pratiquer actuellement (encore un patrimoine qui va disparaître). Un ressec est une scie. Le moulin à farine a donc été désigné moulin du Ressec, (éra moulo dé réssec). En 1789 le Seigneur possédait trois moulins (moulo’s); en 1870 cinq, une carderie (cardadéro), et quatre scies battantes (baténto’s).

Les meuniers étaient des habitants du pays ; les clients du moulin : les paysans des nombreux hameaux d’alentour. Ils apportaient au moulin le maïs, le seigle et le blé noir dans des sacs chargés sur leur dos . Plus tard, ils chargeaient l’âne, le mulet ou le cheval qu’ils avaient pu s’acheter et les plus démunis empruntaient une monture. (u asé, u’n mulèt, u’n chabal). Les sacs étaient en grosse toile de lin, banne de lin (télo dé bano dé li ), généralement tissée au pays ( les bannes sont de grosses toiles qui protègent les marchandises). Ces sacs étaient de toutes dimensions, larges, étroits, courts, hauts, tous faciles à positionner sur la tête ou les épaules. Pour charger les bêtes sans bât, on utilisait des sacs longs de petit diamètre, afi n qu’ils épousent au mieux le dos des bêtes. Une seule et longue corde suffi sait pour les amarrer selon les règles. Il fallait ruser pour tirer sur la corde car, les bêtes, notamment les ânes, sentent arriver ce moment et s’enfl ent pour éviter d’être enserrées. Pour le chargement avec bât (bast), on attachait le sac sur le haut. Lorsqu’il y avait deux sacs, on les attachait de chaque côté pour équilibrer. Le meunier devait connaître tous les chargements et juger les bêtes. Les sacs étaient amarrés couchés ou debout et parfois on rencontrait des bâts personnalisés et sophistiqués, ce qui facilitait l’amarrage, surtout si les sacs étaient lourds.

Les bêtes se dérobaient en voyant la charge arriver sur les épaules du meunier. Aussi pour les calmer, elles avaient droit à une poignée de maïs dans une petite auge (naouqué’t), fi xée près de l’attache. Si le meunier était de petite taille, charger sans bât un grand mulet nerveux n’était pas chose facile sauf si la bête était menée par un homme. La fermeture des sacs était importante. Il fallait faire impérativement deux tours de fi celle, suivis d’un noeud plat (nousètch) à simple ou double boucle (simoucho). Le long des chemins (passado’s), des branches pouvaient accrocher la fi celle.

Les clients attendaient au moulin que leur grain soit moulu. S’ils venaient de villages éloignés, l’attente pouvait durer une journée. L’hiver, de grands rassemblements s’y faisaient (sémblado’s). Les gens du voisinage profi taient de la présence d’habitants d’autres hameaux qu’ils ne voyaient pas souvent, pour bavarder avec eux. ( La commune très étendue, fait 10 km de long ) C’était l’époque où l’on prenait le temps de se parler. On aimait ces rassemblements et on faisait un détour pour venir au moulin bavarder entre hommes et femmes. Certains y cherchaient l’âme soeur car des jeunes fi lles apportaient le grain, leurs parents étant occupés aux gros travaux. Quand il faisait froid, on se réchauffait devant la cheminée en coin, du moulin. Que n’a-t-elle pu voir et entendre ! Dans notre pays de rudesse, l’égalité entre hommes et femmes était totale pour le travail, l’organisation et les décisions. Beaucoup de femmes menaient avec poigne la maisonnée et le meunier entendait : «ma femme veut de la farine… etc»). Le meunier (é’t mouliè) prenait part aux discussions. Il devait connaître les problèmes de chacun et était souvent le confi dent de ses clients. Il se devait d’écouter et d’être très discret. Ceci était toujours valable pour les derniers meuniers, qui ont dû fermer le moulin et la scierie défi nitivement en 1972.

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Le meunier entretenait et réparait son outil de travail. L’ancien barrage (éra païchèro) était partiellement en bois (un pieu peut se dire : païchèc, d’où le nom de païchèro : ensemble de pieux). Il subissait plusieurs crues dans l’année qui provoquaient des dégâts. Les vannes (réspaoumo’s) en chêne s’usaient rapidement car les eaux du torrent , le Garbet , sont chargées de sable, surtout au printemps à la fonte des neiges. Le canal et la réserve (bouta’s) devaient être étanches. Les roues horizontales (roudéts) étaient en bois de hêtre. Après dix à vingt ans de fonctionnement , le remplacement s’imposait. Le meunier repositionnait les crapaudines (lurgo’s) qui s’usaient en profondeur et tangentiellement (côté opposé à l’effort de l’eau) Il prévoyait un décentrage au départ. Les pivots (currous) en acier du pays de qualité médiocre, cassaient et il fallait prévoir le remplacement en urgence (de 1400 à 1800, Ercé avait une forge de traitement de minerai qui a été incendiée par les habitants pour préserver les forêts communales). En hiver les meules (éras peyro’s) ne s’arrêtaient que tard dans la nuit pour le maïs; elles tournaient 15 à 20 heures par jour . Avec l’usure, la qualité de la farine s’en ressentait. Le meunier piquait (pica) les meules en granit réservées pour le maïs, tous les 15 jours environ (cela avant 1900), et les meules de silex réservées pour les céréales tendres, blé noir et seigle, tous les 6 mois . Il réajustait les coussinets en bois ancrés dans l’oeillard de la dormante (sièti), les graissaient avec du suif (séou) ou de la graisse de blaireau.

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Les clients étaient pauvres ou de condition modeste . Ils étaient exigeants quant à la qualité de la mouture qu’ils destinaient aux crêpes de sarrasin, ou au pain de maïs et de seigle. Le meunier savait qu’il est facile d’obtenir de la farine, mais diffi cile de sortir de la farine de qualité. Cela dépendait des bons réglages et d’un entretien rigoureux de tout l’ensemble. La hantise du meunier était le clou de bottes ou de sabot «égaré» dans le grain. Il n’y avait pas de tarare pour éliminer la balle et l’indésirable. Les céréales séchaient sur un plancher, or les habitants chaussaient des sabots ou des bottes cloutées… En août 2006, une dame âgée, en visite au moulin, me disait «qu’il fallait le moins possible de son (répri’m) mélangé à la farine». Ses parents faisaient leur pain et elle se rappelait bien de cela ! Elle avait raison car si l’on pique les meules (pica éras peyro’s) trop serré ou trop profond, avec du taillant, une partie du son réduit comme la farine ne sera pas séparé et cela donnera des produits de goût douteux. La qualité du grain avait son importance. S’il avait été cultivé côté adret (souleillo), ou vers l’ubac (oubac), il était différent en grosseur et en dureté.

Etre meunier dans nos montagnes, était un métier simple mais effi cace. C’était un métier pour les montagnards aimant les relations humaines. C’était une autre époque et depuis s’est installé un silence nostalgique.

François Dupont - Article paru dans le Monde des Moulins - N°26 - octobre 2008

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