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Le rétablissement de la continuité sédimentaire à l’épreuve des réalités de terrain

La restauration de la continuité sédimentaire, au même titre que celle de la continuité piscicole, s’est imposée comme un des deux fondements récents de la politique française de gestion des rivières aménagées avec des seuils et des moulins. Lancée dès 2003 sur la base d’un rapport d’expert inspiré par la problématique des barrages et de leurs impacts, puis appuyée sur des textes officiels, cette politique s’est imposée à partir de 2006 avec la LEMA (Loi sur l’eau et les milieux aquatiques) et à partir de 2009 sous l’impulsion de l’ONEMA (Office des milieux aquatiques), en particulier de sa composante CSP (Conseil Supérieur de la Pêche), puis de l’AFB (Agence française pour la biodiversité) qui lui a succédé. La destruction des seuils a débuté avec ardeur et déclenche une fronde de propriétaires, de syndicats et d’élus ; à tout le moins, les propriétaires et les acteurs du territoire sont divisés. Comment poser le problème sur le fond ?

La notion de continuité sédimentaire est fondée sur le postulat que les poissons nobles ont besoin de rivières à fonds caillouteux et graveleux mobiles pour assurer leur reproduction. Les salmonidés, en particulier les migrateurs amphihalins, tels les saumons qui se développent en mer et remontent les fleuves et rivières pour gagner leur frayère, ont été retenus par les pêcheurs sportifs comme l’objectif premier de la restauration. Ce principe, tout à fait souhaitable dans certaines rivières de hauts bassins où se situent les frayères (sur le Haut-Allier en particulier), a été étendu à toutes les rivières de notre territoire, qu’elles aient un fond caillouteux ou pas, que ce fond soit mobile ou pas, et que la continuité piscicole soit utile ou pas.

Avec la suppression d’une partie des seuils, l’objectif, inscrit dans le Code de l’environnement, est d’assurer un « bon déroulement du transport naturel des sédiments » à l’échelle des sites aménagés et de « maintenir les cours d’eau dans leur profil d’équilibre ».
Dans la doxa officielle, les seuils sont responsables de dysfonctionnements parce qu’ils retiennent la charge qui permettrait la restauration naturelle des rivières ; les supprimer serait le remède aux carences artificielles du transport solide et au rétablissement d’un
« transport suffisant », notion importante dont personne ne possède à vrai dire la définition, sauf cas particuliers. Malgré cette incertitude, l’ONEMA considère que les actions sur les seuils assureront une « restauration complète et définitive de toutes les fonctionnalités du cours d’eau ».

Les objectifs de l’AFB qui, en matière sédimentaire, sont de restaurer le transit de la charge solide, le profil d’équilibre du cours d’eau et les fonctionnalités fluviales, sont très généraux et ne reposent malheureusement pas sur des bases scientifiques assurées. En premier lieu, la question du transit sédimentaire n’a pas été inscrite dans le temps long de la rivière. Concrètement, il est indéniable que sur nombre de rivières à fort charriage, les seuils ne jouent plus le rôle d’obstacles depuis fort longtemps car la charge transite dans la retenue et les franchit sans difficulté ; point besoin de dispositifs de franchissement coûteux et on peut estimer que l’abaissement ou l’effacement des seuils est tout à fait inutile.

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Le seuil de Bateau sur l’Eyrieux, à l’aval de Pont de Chervil. Edifié au XVIIIe siècle et peut-être avant, ce seuil alimenta un moulin puis au XIXe siècle un moulinage. Le seuil artificiel, visible grâce à sa chute, a été établi à l’aval d’une concavité bloquée par la roche en place et juste à l’amont d’un seuil naturel fait de blocs et de galets. Le seuil naturel est stable et assure une partie importante de la dénivellation dont profite la roue du moulin de Bateau (non visible sur la photo, il est alimenté par un bief utilisant une ancienne brassière à l’emplacement de la forêt alluviale, en bas à gauche de la photo). La mouille située à l’amont du seuil est maintenue par le travail des crues et le stockage amont est donc faible ; la charge alluviale transportée par les crues franchit le seuil et se dépose en partie en rive droite, le reste transitant vers l’aval ; les formes construites, bien visibles, attestent de l’importance du transport. Crédit : Photo Jean-Paul Bravard.

 

Lorsqu’il s’agit d’envisager des effacements sur des rivières à charriage faible ou nul, d’autres aspects sont à souligner. Ne sont pas prises en compte par les gestionnaires les conditions de la fourniture sédimentaire qui ont subi une forte réduction depuis la fin du
XIXe siècle (changement climatique de la fin du petit âge glaciaire et protection des versants des hauts bassins) ; non plus le fait que le piégeage d’une partie de la charge soit devenu une réalité, du fait de la construction de barrages réservoirs dans de nombreux bassins ; ou encore que les extractions autorisées jusqu’au début des années 1990 aient été généralisées et massives. Sur le premier point, les rivières ayant connu un basculement vers la réduction du transport solide à la fin du XIXe siècle n’ont pas encore trouvé leur équilibre car, après la phase de protection des versants et de tarissement des entrées sédimentaires, s’opère lentement le déstockage des dépôts présents dans le lit fluvial et sur ses marges. Il est difficile de cerner cet aspect des choses. Tel seuil sera détruit pour remobiliser des matériaux bloqués dans un passé parfois lointain, mais rien ne garantit que le transit concernera davantage que le matériel libéré si la rivière est dans son ensemble faiblement alimentée depuis l’amont. Les matériaux transportables descendront pendant les crues, laissant sur place des galets et des blocs formant pavage, sans que l’habitat convienne pour autant aux espèces recherchées ; au risque que de fortes crues déstabilisent les fonds et produisent un enfoncement du lit préjudiciable aux autres fonctions du lit mineur et du lit majeur.
En second lieu, les actions entreprises le sont à l’échelle locale, celle du site et de son environnement immédiat. Alors que les documents officiels affichent le principe d’une gestion à l’échelle d’unités hydrographiques homogènes (les UHC), capables de fournir une vision cohérente du bilan sédimentaire à l’échelle des sous-bassins et des bassins, rien de tel n’est en fait pratiqué. L’ingénierie de la restauration a repris les méthodes de l’ingénierie de la défense des berges qui a fait tant de mal aux rivières dans les années 1950-1980. Les concepts modernes du fonctionnement des hydrosystèmes ne sont hélas plus utilisés, du moins dans ce domaine particulier et très important par son extension spatiale, puisqu’il concerne l’ensemble d’un territoire façonné par l’action humaine depuis des siècles.

Il est important de souligner le fait que des actions de suivi sont parfois engagées suite à l’arasement ou à l’abaissement de seuils, mais les suivis sont effectués sur une période trop courte et leur méthodologie ne répond pas aux interrogations en termes de bilan et d’équilibre aux échelles qui devraient être les leurs. C’est la raison pour laquelle il est important de prêter une attention particulière aux études scientifiques qui adoptent des méthodes de travail rigoureuses pour analyser de l’extérieur et de manière objective la situation. Des études réalisées dans l’Ardenne belge, si semblable à nos massifs anciens avec ses pentes assez fortes, démontrent que les galets se déplacent, en petite quantité, surtout par la remise en mouvement de matériaux hérités de la dernière période froide du Quaternaire, et proviennent peu de l’érosion des berges faute d’une énergie suffisante. Le transfert de charge de fond est encore plus faible et souvent nul dans les rivières de plaine, comme cela a pu être démontré sur des affluents de rive droite de la Loire (bassins de la Sarthe et du Loir) et en Normandie.

En somme, la problématique de la restauration d’un bon fonctionnement fluvial a été trop hâtivement fondée sur l’hypothèse que la suppression généralisée des seuils serait la panacée. Cette conception de l’environnement fluvial s’avère réductionniste, car elle ne prend pas en compte les bénéfices générés par les seuils : rehaussement de la ligne d’eau dans les retenues, diversification des habitats et des milieux humides sur les marges des rivières, rétention d’une eau utile en cas de sécheresse hydrologique (dans la rivière et la nappe), sans compter avec l’écrêtement des crues favorisé par un débordement rendu plus facile, etc. L’arasement systématique des seuils n’est pas une politique capable d’assurer le bon fonctionnement des hydrosystèmes ; elle coûte cher sans garantie de réussite. Le traitement des pollutions à la source aurait sans doute une bien meilleure efficacité s’il s’agit bien de protéger la faune piscicole.

Remerciements : ma gratitude va à Colette Véron qui a fourni des éléments sur l’histoire du moulinage de Bateau.

Jean-Paul Bravard,
professeur de géographie émérite,
Université de Lyon

Paru dans le Monde des Moulins 65 de juillet 2018