French Arabic Basque Belarusian Bulgarian Catalan Chinese (Simplified) Czech Danish Dutch English Finnish German Greek Hebrew Hungarian Italian Japanese Lithuanian Norwegian Persian Polish Portuguese Romanian Russian Spanish Swedish Turkish Ukrainian

L'eau, l'énergie, l'histoire d'un moulin... Moulin Latour à Aspet (Haute-Garonne)

Moulins à eau, moulins à vent ont été utilisés de manière intensive et constante depuis plusieurs siècles. Les hommes trouvèrent en eux le moyen d’exploiter l’énergie prodiguée par la nature, pas toujours facile à maîtriser selon les caprices climatiques.
Aspet, ville entourée d’un important massif forestier, a su optimiser l’exploitation du bois et de l’eau.
Au XVIIe siècle, les sapins de la haute-vallée du Ger, choisis pour leur qualité, étaient destinés à la fabrication des mâts de navires. Les bois étaient acheminés jusqu’à la Garonne sur des radeaux, et plusieurs retenues d’eau ou bassins servaient de stockage le long de la rivière Ger.
Au début du XXe siècle, l’exploitation des hêtres utilisait le même parcours et de plus en plus de scieries s’installèrent le long des cours d’eau.

042017latour01
La chaussée sur le Ger au pont de Giret. Collection C. Dupont


La ville d’Aspet, située dans le département de la Haute-Garonne, conserve encore de nombreux moulins à eau situés le long du Ger.
La photo représente la chaussée qui a permis d’alimenter, grâce à des vannages et un canal, toute une propriété très ancienne dont voici un peu d’histoire.

Documents aux Archives Départementales

Les compoix ou livres-terriers, véritables ancêtres du cadastre actuel, sont des documents officiels qui détaillent les biens fonciers des habitants d’une communauté en vue de leur taxation. On retrouve aux Archives Départementales de Toulouse la trace du premier moulin de cette propriété :
Au XVIe siècle « Ramond Latour possédait un moulin batan au lieu de Sarradère, jardin et verger tout tenent (sic) confronté de orient chemin public, midy la gouau dudit moulin, occident la rivière du Ger…» (gouau est un mot gascon signifiant déviation d’eau, désignant ici le canal d’amenée du moulin).
Un autre compoix décrivait l’appartenance de ce moulin à Pierre Latour en 1703. Et ainsi de suite cette propriété a appartenu à différentes familles.

Situation de l’ensemble de l’ouvrage au XXe siècle

Le point de départ du canal d’amenée du moulin se trouve au lieu dit "le Pont de Giret ".
Un acte notarié de 1873 donne un descriptif de la propriété :
un moulin à eau (farine) appelé Moulin du "Cluquet" situé sur un canal en dépendant, garni de ses trois paires de meules à moudre le grain et d’une paire à écraser la graine de lin (moulin à huile)
une scie à bois à lame verticale fonctionnant avec un rouet horizontal (scierie à eau avec un hangar pour remiser le bois)
une filature fonctionnant avec un moteur
une maisonnette servant de magasin
un moulin à farine abandonné où trois moteurs étaient établis ainsi qu’une vanne de décharge.

042017latour02

Plan de localisation de la prise d'eau, du canal d'amenée et du moulin. Archives Départementales Haute-Garonne

En amont de tout cet ensemble, se trouvent un barrage transversal en bois (32,20 m) et un vannage de garde (composé de quatre vannes), établi à l’extrémité aval du barrage.
Tous les terrains se situant entre la rivière du Ger et le canal d’amenée du moulin sont irrigués grâce à cette configuration.

Le 5 mars 1873, les sieurs Ortet (propriétaire), Abadie et consorts font une demande écrite au préfet afin d’obtenir l’autorisation de reconstruire en maçonnerie le barrage et le vannage de prise d’eau pour la mise en jeu de diverses usines et l’irrigation de leurs propriétés.
Ces enquêtes menées par les ingénieurs du service hydraulique étaient déterminantes pour établir un règlement d’eau. Le 5 mai 1873, le maire d’Aspet et le sous-préfet de l’arrondissement ne s’opposèrent pas au
projet.

042017latour03

042017latour04

Rapport et réponse du maire et du sous-préfet à la demande des sieurs Ortet, Abadie et consorts. Archives Départementales Haute-Garonne


Le 16 Janvier 1874, le règlement d’eau fut défini par arrêté préfectoral qui autorisait la reconstruction de ce barrage et vannages.
Scieries, moulins, filature et ensuite usine de pinces-à-linge, menuiserie, utilisaient l’énergie de l’eau et employaient les gens du village.

Histoire du moulin au temps de Marcel Bizet (1891-1979)

Mon grand-père, Marcel Bizet (Orléanais et menuisier de métier), s’était d’abord installé en 1919 dans le quartier de Fontagnière, à Aspet, où il avait aménagé sa première menuiserie et scierie alimentée par la force de l’eau et un petit rouet horizontal.
Il fabriquait divers articles de bazar en bois et pratiquait du tournage en tout genre.
Pour sa fabrique de pinces-à-linge, il faisait toujours des mises au point de machines à fabriquer les ressorts afin d’améliorer
la résistance et la tenue dans le temps de celles-ci.

042017latour05
Le moulin dans le quartier de Fontagnière. Album de famille C. Dupont

042017latour06

En-tête du papier à lettre du moulin de M. Bizet. Collection C. Dupont

En 1924, il s’installa au moulin qui existait à Sarradère dont on peut trouver le descriptif et l’historique aux Archives Départementales.
Il savait bien sûr que le moulin venait juste d’être équipé d’une turbine de type « Pelton »,
ce qui fut une aubaine pour mon grand-père. En effet, grâce à l’eau, les diverses machines de la fabrique de pinces-à-linge, de la scierie et de la menuiserie fonctionnaient sans utiliser le réseau électrique extérieur.
Un tableau peint en 1947 montre les différents bâtiments qui existaient sur le site à cette date.

042017latour07

 Quartier Sarradère. Peinture réalisée en 1947 par J.B. Seraud : au fond le moulin et la menuiserie, à droite la fabrique de pinces-àlinge, à gauche l'ancienne scierie et l'ancienne filature. Collection C. Dupont

Je me souviens de l’arbre de transmission qui reliait le moulin à l’usine : il traversait la cour, reliait rouets et courroies qui entraînaient les moteurs de toutes les machines. Le système était bien beau, mais il fallait beaucoup d’énergie pour entretenir tout ça car, selon les saisons, les intempéries et les crues compliquaient le fonctionnement du moulin. Il fallait régulièrement nettoyer les vannes encombrées par les troncs, les branchages, les feuilles, etc. Et de même à l’arrivée d’eau de la turbine.
Dans l’atelier, une scie à ruban débitait les panneaux de bois et la « molette » servait à former les bûchettes. Ensuite, elles partaient au séchoir et une machine (tambour) en permettait l’affinage. Les ressorts étaient aussi fabriqués sur place.
La conception d’un astucieux ressort, constitué d’une boucle qui intégrait de par son volume les cotés de la pince, rendait celle-ci indémontable. Le brevet de M. Bizet fut déposé et reconnu « SGDG ».
Les ouvrières travaillaient à l’étage, assises sur des bancs autour des tables de montage pour la finition de la pince, leur but étant d’en fabriquer le plus possible car elles étaient payées « à la caisse ».

042017latour08

 

042017latour09

 

042017latour10

 

042017latour11

Objets fabriqués au moulin. Photos C. Dupont

 

Une autre invention revient aussi à M. Bizet : celle de la pince à lessiveuse qui permettait aux ménagères d’attraper le linge sans se brûler les mains.

Des ateliers sortirent de nombreuses conceptions comme le moulin à mayonnaise, ainsi que des planches en bois représentant un petit cochon pour découper le saucisson.

Et n’oublions pas la fabrique de chaises, de meubles, de manches, de bois de soufflets, de semelles de galoches, etc. Tous ces objets partaient un peu partout en France et même en Algérie.

En 1966, mon grand-père a pris sa retraite et la production de l’usine s’est arrétée sans qu’il y ait eu de repreneur.

042017latour12

Les ouvriers et ouvrières devant l’atelier en 1924. Album de famille C. Dupont

042017latour13

La voiture publicitaire devant le moulin. Album de famille C. Dupont

042017latour14

Plaque publicitaire en métal. Collection C. Dupont


Vers 1917, le canal faisait déjà fonctionner avec une turbine la scierie de M. Maylin, située à côté du moulin, où les hêtres étaient débités et coupés sur place pour fabriquer des traverses de chemin de fer. Les wagonnets partaient de la scierie pour suivre la voie
« Decauville » qui traversait la propriété et terminait son parcours au quai de chargement de la gare de Sarradère. Celle-ci se trouvait tout à côté et le petit train d’Aspet a permis de développer le transport des marchandises.
Il y a eu trois turbines qui fonctionnaient toutes en même temps dans cette propriété, et, en plus de produire l’énergie permettant de faire fonctionner les usines, elles servaient aussi à fournir l’énergie pour chauffer les deux maisons.

042017latour15

Caisses de pinces prêtes pour la livraison. Album de famille C.Dupont

 

Histoire plus récente du moulin

Lorsqu’en 2015, je me suis décidée à mettre en vente le moulin et ses ouvrages attenants afin qu’un passionné puisse le faire vivre à nouveau, je me suis heurtée aux nouvelles lois sur l’eau. En effet, il fallait que je fasse une demande de reconnaissance légale de
ce moulin auprès de la Direction Départe-mentale des Territoires (DDT).
Pour cela, je devais fournir la preuve de son existence avant 1789 (pour le « fondé en titre »). Ce moulin n’étant pas sur la carte de Cassini, j’ai fait de nombreuses recherches aux Archives Départementales de Toulouse. N’étant pas sur place, cela m’a pris beaucoup de temps, et quand on trouve un document qui paraît intéressant, ce n’est pas ça, et il faut en trouver un autre, etc. Les conseillers juridiques de la Fédération des Moulins de France et mon avocat m’ont bien orientée et soutenue.
Une fois « l’existence légale » reconnue, grâce à des experts qui ont su rechercher le premier propriétaire du moulin dans les archives remontant au XVIe siècle, il fallait encore établir la « consistance légale ». J’ai pris un bureau d’études qui s’est chargé du dossier. Les étapes ont duré 16 mois, mais je suis arrivée à mes fins (avec un certain coût financier bien sûr).
Finalement, les droits fondés en titre rattachés au moulin ont ainsi été reconnus à une puissance maximale brute de 214 kW avec une hauteur de chute brute de 11,36 m et un débit réservé de 1,92 m3/s.

Cette affaire relative à la vente du moulin montre bien que, si un moulin n’est pas sur
la carte de Cassini, ça ne veut pas dire qu’il n’est pas « fondé en titre ». Il faut se donner les moyens de fouiller les archives, prendre son mal en patience et son courage à deux mains !!!
J’espère que le nouveau propriétaire arrivera à produire une énergie propre et renouvelable grâce à l’eau, et ce sera toujours ça de gagné sur les centrales nucléaires !

Corinne DUPONT - Article paru dans le Monde des Moulins N° 60 avril 2017