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Les moulins à marée du bassin de Seudre

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À l’époque médiévale, en même temps que les salines et les " pêcheries ", l’édifi cation de moulins à marée a contribué à la vitalité économique dans le bassin maritime de la Seudre, entre Charente et Gironde, sur le littoral de Saintonge.
Cet espace, aujourd’hui une zone humide salée de 12000 hectares – la plus grande de la façade atlantique française – s’est en effet transformé par l’action humaine. À partir de la conquête des anciennes vasières, soustraites au jeu des marées par " endigage ", un milieu plutôt hostile s’est fait nourricier avec le sel, les élevages à poissons et… les moulins à marée.
Ce constat de l’utilisation très ancienne de l’énergie hydraulique était présenté, l’été dernier, à Mornac sur Seudre, dans le cadre d’une exposition montée par les bénévoles de " l’Huître Pédagogique ", sur le thème " Des pierres à l’eau salée ", présentant le bâti du marais de Seudre . Les moulins, bien sûr, y représentaient une part importante à travers des illustrations bien ciblées, et surtout une maquette en fonctionnement, avec commentaires, dans un environnement en modèle réduit, de marais salants, de claires à huîtres et de circulation de l’eau de mer, le tout sur fond d’argile façonné à la main.

Sur les " acheneaux " au rythme de la marée

Sur le principe de la force hydraulique des moulins à eau, connu dès l’époque romaine, on a développé ici, surtout à partir du XIème siècle, l’édifi cation des moulins utilisant le rythme biquotidien de la marée. Construit en barrage sur un chenal – " une acheneau " en langage local – le moulin à marée utilise un fort volume d’eau stocké à marée montante dans une grande réserve appelée " le monard " .
À mi-marée et marée basse, lorsque le dénivellement est suffi sant, on laisse partir l’eau par le truchement d’une vanne : la " varagne " ou " vareigne " . La force hydraulique fait tourner une roue spécialement conçue avec des palettes, entraînant un système multiplicateur permettant la rotation d’une ou plusieurs meules en pierre écrasant les céréales, seigle, orge ou blé. La roue à aubes, verticale, longtemps utilisée autrefois, sera remplacée au XIXème siècle par une turbine horizontale, d’abord en bois, puis métallique. Outre les meules à céréales, le même système peut actionner des pilons pour fouler les fi bres destinées à la fabrication de la toile de drap, le mouvement rotatif étant transformé en mouvement vertical du foulon.

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Le " monard ", un marais à poissons
Très souvent, dans le bassin de Seudre, la réserve d’eau, le " monard ", était utilisée comme zone d’élevage extensif de poissons, surtout des anguilles et des mulets, voire, en moindre quantité, des bars et des daurades grises. L’entretien du " monard " se pratiquait selon la formule traditionnelle dans les marais à poissons, les " pêcheries " selon l’expression ancienne. La capture des poissons s’accompagnait du " curage " du marais, de l’extraction des sédiments accumulés depuis quelques années, à l’aide du " boguet ", une pelle en bois à manier avec dextérité pour ne pas laisser échapper l’anguille !

Des transformations dans les techniques et les usages
D’abord soumis à la concurrence des moulins à vent, appartenant parfois à un même propriétaire, les moulins à marée vont connaître, au fi l des époques, des transformations, ceci tant dans leur technique que pour leurs usages. La roue à aubes est relayée par la turbine horizontale ; la conception des meules évolue, les monoblocs font place à des assemblages ; puis dans le même bâtiment sont adaptées les forces de la vapeur, du moteur diesel et de l’électricité. Ce sera le cas du majestueux  moulin à quatre étages de Plordonnier avec sa haute cheminée, détruit en 1944 par les Forces Françaises Libres, les F.F.I, luttant contre les occupants allemands de la poche de Royan.
Autre exemple, mais dans la diversifi cation d’activités, le Moulin de Mornac, près du port, utilisera l’énergie hydraulique jusque dans les années 1940, pour le fonctionnement des scies d’une menuiserie installée dans le bâtiment. Autre fonction toujours d’actualité, la vanne, la " varagne " de ce moulin aujourd’hui à commande électronique, est utilisée pour la " chasse ", le dévasement du port.

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Depuis l’époque médiévale …
Les plus anciens moulins à marée du pays de Seudre cités dans les textes sont ceux de Mornac, connus en l’an 1079. Il s’agissait de constructions en bois, situées plus en amont que l’actuel bâtiment du XIXème siècle, luimême édifi é sur les restes d’un moulin du XVIIème siècle.
Le développement des moulins sur les " acheneaux " du bassin de la Seudre – on en compte quinze au XIIIème siècle – a été impulsé surtout par les religieux de l’ordre cistercien. Ceci en même temps que la construction des salines protégées par les " taillées " , les digues toujours existantes aujourd’hui et protégeant des inondations lors de forts coeffi cients de vives eaux.
Parmi les réalisations de l’époque médiévale on peut citer, entre autres exemples, les travaux de moines du prieuré Notre-Dame de la Garde, fondé en 1131, sous l’impulsion de Gombeau II, seigneur de Mornac. Ce fut le " défrichement " d’un large secteur autour de l’ancien chenal de Disaïl pour la construction de salines, de " pêcheries " et de moulins à marée ; ce qui donna vie au bourg et au port de la Tremblade mais… quelques siècles plus tard,  e secteur disparut, enseveli par l’avancée des
sables de mer. C’est là une autre particularité de ce littoral mouvant où chaque hiver, avant la plantation de la forêt, les dunes poussées par le vent " marchaient " en pays d’Arvert !

La mémoire d’un patrimoine bâti
Si beaucoup de moulins ont disparu du paysage de Seudre, quelques-uns sont encore visibles en tout ou partie. Ainsi en est-il du Moulin des Loges, en haut du chenal du Lindron près de Marennes, sur le marais de St Just-Luzac. Bénéfi ciant d’une restauration exemplaire, avec un marais à poissons adjacent, ce moulin montre le système
de fonctionnement avec sa roue à aubes, ses meules et tamis, en offrant de la farine de blé aux visiteurs.
L’ancien moulin de Chalon, avec ses deux voûtes, présente une belle architecture, ainsi que celui de Chatressac dont le bâtiment a été récemment rénové.
D’autres traces plus modestes témoignent encore : par exemple, le " moulin d’eau " sur le chenal du Pelard et le Moulin du Liman, en haut du chenal du même nom, où subsiste une borne de pierre, dernier vestige d’un projet de canal entre Seudre et Gironde. D’autres sites plus discrets peuvent être reconnus à partir de la terminologie du lieu ou des confi gurations de terrains. Ainsi, jusqu’ici, neuf anciens moulins à marée ont pu être recensés. C’est là une modeste contribution à la mémoire d’un patrimoine
bâti sur le marais du bassin de Seudre.

Roger Cougot et Paul Rocher, avec le concours de " l’Huître Pédagogique " - Paru dans Le monde des moulins N°45 - Juillet 2013