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Histoire des moulins et de l’extraction de la pierre meulière en Pays dommois (Dordogne)

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Carte postale ancienne : atelier, ouvriers et société meulière (coll. particulière)

On a aujourd’hui complètement oublié ce que fut l’extraction de la pierre meulière en pays dommois. Pourtant, cette industrie a, pendant plusieurs siècles, contribué au rayonnement économique de cette partie méridionale du Sarladais. Des générations d’ouvriers meuliers se sont succédées sur les carrières de pierre meulière comme dans les ateliers de fabrication, souvent dans des conditions de travail très dures et dangereuses. Au départ, les meules étaient fabriquées pour faire fonctionner les très nombreux moulins de la région. Aussi, on ne peut dissocier l’histoire de la pierre meulière de la plaine de Bord de l’histoire de la meunerie de ce territoire. 

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Carte postale ancienne : atelier, ouvriers et société meulière (coll. particulière)

Les moulins de Cénac et Domme
Sous l’Ancien Régime, les deux paroisses de Cénac et Domme comptaient pas moins de treize moulins. Si certains ont disparu, quelques-uns ont traversé les temps et les confl its. Au cours des guerres de Religion, le capitaine huguenot Geoffroy de Vivans, voulant s’emparer du château et de la bastide de Domme, fi t détruire les moulins de Cénac en 1588. Chaque moulin fonctionnait avec deux à quatre meules tournantes, et autant de meules dormantes, pour le froment, le seigle ou le blé. La plupart du temps, le remplacement des meules était à la charge du bailleur.

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Moulin du Roy reconverti en musée du Périgord Noir (au premier plan) (coll. particulière)

A Cénac
La paroisse de Cénac posséda jusqu’à dix moulins. C’est sur le ruisseau du Gouzon, qui traverse le bourg de Cénac, qu’ils furent le plus nombreux. Celui du Couderc, mentionné sur la carte de Cassini (milieu du XVIIIe siècle), a disparu sur la carte de Belleyme (fi n XVIIIe siècle). Un autre moulin aurait existé également sur la Dordogne, appelé le moulin du Busson ou d’Aubusson. Il devait se trouver à proximité de Font de Merle et appartenait au Roi à la fi n du XVe siècle et au moins jusqu’au début du XVIe siècle.
Le moulin de Vivier, ou de La Burague (appelé aussi Combe Nouvelle à la fi n du XIXe siècle) est attesté en 1460 sans que l’on soit sûr de l’identité de son propriétaire, peutêtre Jean de Claduech. En 1627, il appartient à Joseph de Labroue, sieur de Mongrieux, et est équipé de quatre meules, deux pour le froment et deux pour le seigle. Au XVIIIe siècle, ce moulin passe successivement des Maleville, aux Bessou (châteaux de Lacoste et Marobert) et aux Grézis. Au XIXe siècle, ce moulin appartient à la famille Mercié. En 1895, Romain Maleville, habitant de Foncène, l’achète en licitation.

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Moulin du Roy (photo : Anne Bécheau)

Les moulins haut et bas de Vivier (ce dernier étant aussi appelé Moulin de La Vierge) sont attestés en 1480. Ce sont des moulins à blé, le premier à deux meules et le second à une meule et un pressoir à huile, selon une description de 1809. Au début du XVIIe siècle, en aval des moulins, se trouvaient trois tanneries.
Le moulin Rouge, ou del Vernh, ou de Gourdon, à l’entrée sud de Cénac, existe toujours. Il est attesté en 1456 sous le nom de « moli del Vernh », en 1543, moulin de Jean de Gordon (Gourdon), en 1606, moulin de Barrein (peutêtre le nom du meunier d’alors). Au XVIIIe siècle, c’est un moulin à deux meules, l’une à froment, l’autre à seigle. En 1907, M. Pasquet, industriel, demande l’autorisation d’utiliser le pont du Moulin Rouge pour la scierie mécanique qu’il installe devant la roue à aubes du moulin. Au début du XXe siècle, M. Valette l’achète et y installe des cuves à vin. Le moulin de Creba-Cor ou de Fialle se trouvait probablement à la confl uence du ruisseau du Gouzon et de celui de Creba-Cor, tout près de la fontaine du Thouron. Le Creba-Cor alimentait
les fontaines de la Combe de Giran, où les habitants de la bastide de Domme venaient chercher l’eau qui leur manquait sur le plateau. Le moulin est attesté au XVe siècle et relève de la famille noble des Marti, une des plus anciennes familles de Domme. Au XVIIe siècle, il change de nom et prend le nom de moulin de Fialle. Il appartient alors à Jean de Solminihac. Il est équipé de quatre meules, deux pour le froment et deux pour le seigle. Sur les cartes de Cassini et de Belleyme (dont les relevés furent effectués respectivement dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle et
fi n du XVIIIe siècle), ce moulin ne fi gure pas. Il aurait donc disparu à la fi n du XVIIe siècle ou au début du XVIIIe siècle.

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Atelier de pierres meulières à Cénac

Le moulin de la Touille ou de Baruq ou de Domme-Vieille est la propriété de Jehan Taillefer en 1625. Il est affermé deux ans plus tard à Jean Mercié, du village du Couderc. Il était équipé de quatre meules.
Deux autres moulins situés à la limite ouest de la commune de Cénac sur le ruisseau du Céou existent toujours. Le moulin du Bouscot (Bousquot) se trouvait à la limite de la juridiction de Domme-Vieille. La moitié faisait partie de la juridiction de Montmirail. Au XVIIIe siècle, il est la propriété de la famille de Blancher, du château de Fayrac (commune de Castelnaud). Quant au moulin de Lauzel,  il changea plusieurs fois de nom : Péchaut ou Giverzac au XVe siècle, Prat ou Lugat au XVIIe siècle.

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Moulin de Saint-Front (photo Anne Bécheau)

A Domme
La paroisse de Domme était encore dotée au XVIIIe siècle de trois moulins dont un à vent, ce qui est rare dans la région. Ces trois moulins existaient encore vers 1835, selon l’enquête Brard.
A l’est de la bastide, le moulin de Saint-Front se trouve encore aujourd’hui sur la « rivière de Brusc », formée par des sources issues du massif entourant la combe de la Serre et de l’Arc. Il est attesté au XVe siècle. En 1742, il y avait à Saint-Front deux moulins : l’un traitait le seigle et le maïs, et l’autre le froment, chacun avec quatre meules. Le moulin qui reste aujourd’hui visible présente encore sa roue à aubes verticales.
Le moulin de Caudon est situé sur la rivière de Caudon , alimentée par les mêmes sources que celles de la rivière de Brusc. Il est attesté au début du XVIIIe siècle.
Quant au moulin du Roy, encore visible aujourd’hui sur la partie ouest du plateau de Domme, c’était un moulin à vent. Il fut construit probablement au XVIIIe siècle sur l’emplacement de l’ancienne citadelle de Campréal. En 1796, il appartenait au citoyen Mazet et servait à moudre le blé. Au XIXe siècle, ce moulin connut une destinée peu courante : il fut transformé en musée par Paul Reclus, neveu des célèbres géographes Elisée et Onésime Reclus.
On le voit, de nombreux moulins fonctionnaient à Cénac et Domme, mais aussi un peu partout en Sarladais. Pour actionner ces usines, il fallut des meules. La qualité du silex de la plaine de Bord (plana : plaine et born : sources), située au sud de la bastide de Domme, fi t l’affaire, sans doute dès le Moyen-Age.

L’extraction de la pierre meulière
La plaine de Bord est un vaste plateau de quatre kilomètres carrés au sud-est de Domme qui culmine à trois cent mètres d’altitude. Au XVIe siècle, ce territoire est composé de « landes ou fourest de Born » qui furent défrichées, d’où, par la suite, le terme de plaine. Le plateau est coiffé par une dalle de quartzsilex compacte épaisse de deux mètres et plus, constituée d’éléments stampiens meuliérisés. Elle repose sur une assise d’argile et de sables. Au XIIIe siècle, le territoire de la plaine de Bord appartient à Guillaume de Domme. Il fut donné à la communauté de Domme en 1283
par Gilbert de Domme. Au XVe siècle, il est composé de tènements dont celui des onze bories (domaines) dans la forêt. Progressivement ces tènements sont aliénés car la communauté de Domme a besoin d’argent. Faute de sources écrites, on ne peut parler d’extraction de la pierre meulière qu’à partir du XVIIe siècle, mais il est probable que la fabrication des meules se soit faite, suivant les besoins, dès le Moyen Age à partir d’une extraction de surface. Il n’était pas rare que les « pierres et braziers » se trouvent au milieu des vignes. 
Au début du XVIIIe siècle, on pratique une extraction en surface, puis on creuse (caver ou fouiller) de plus en plus profond, jusqu’à deux mètres pour arriver à l’exploitation de véritables carrières. Suivant la qualité, on extrayait soit des meules entières (70 cm à 170 cm de diamètre sur 35 cm d’épaisseur), soit des quartiers assemblés et cerclés de métal pour des meules de moulin (soustre). A Domme, les ouvriers étaient appelés mouleurs, traçeurs de meules, faiseurs de meules de moulin. A la fi n du XVIIIe siècle, trois ou quatre entreprises employaient dix à quinze meuliers.
Les meules extraites étaient transportées sur des charrettes à boeufs. Il fallait six hommes en tout. Puis elles étaient chargées sur des gabarres et descendaient la Dordogne jusqu’à Bergerac et Bordeaux. En 1779, Géraud Cluzel, maître-mouleur, se noie dans la Dordogne, sous la barre de Domme, avec son garçon- meulier.
En 1811, les carrières de Domme se situaient au troisième rang de la Dordogne après Connede- la-Barde et Saint-Aubin-de-Lanquais et avant Saint-Crépin (Mareuil) et Savignacles- Eglises. La pierre était de bonne nature et l’extraction peu pénible. C’est au cours de ce siècle, que l’exploitation de la pierre meulière prend une extension importante avec la fabrication de meules plus lourdes et plus épaisses destinées à broyer le quartz pour la porcelaine (à destination d’Aixe-sur-Vienne et Limoges). En 1859, au château de Mombette (commune de Cénac) est fondée la société Chassaing- Peyrot et Cie. Les actionnaires sont les Boysson et les Chaunac-Lanzac, et deux fabricants de meules, Justin Peyrot et Henri Lescalmel. Vers 1881, la société cède son actif à la Société Générale Meulière. Une autre société existait aussi, celle de M. de Saint-Ours, basée à Vitrac (château de Griffoul).
Au XIXe siècle, l’extraction s’organise : les ouvriers extracteurs tirent la pierre et la dégrossissent. D’autres ouvriers travaillent sous des hangars ouverts pour permettre l’évacuation des poussières. Ils assemblent les quartiers. Auparavant, tout le travail se faisait sur le lieu de l’extraction. A la fi n du XIXe siècle, on transportait les meules par le train à partir de la gare de Vézac ou de Siorac via Bordeaux, puis les Balkans, les pays de l’Est, l’Espagne et l’Italie. Au début du XXe siècle, les Dommois s’étaient battus pour que le tramway (ligne de Sarlat à Villefranche-du Périgord) passe par la Vergnolle et atteigne ainsi un des plus importants lieux d’extraction de la pierre meulière. Mais, en 1912, lorsque la ligne est inaugurée, il n’est plus question d’une déviation par Domme. En 1907, la Société Générale Meulière suspend l’extraction et la fabrication. Pourtant, un vaste atelier de fabrication venait d’être créé à Cénac. Plus de cent ouvriers se retrouvent sans travail. Malgré une grève en 1908, l’activité reprend, surtout après la guerre de 1914-18, période à laquelle la viticulture subit un arrêt défi nitif. L’industrie de la pierre meulière est alors une aubaine pour nombre d’ouvriers soulagés d’être employés par la Société Domme-La Ferté. L’activité semble faiblement perdurer jusque dans les années 1950-60.

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Carte de Cassini : les moulins de Cénac et Domme

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Carte de Belleyme : les principaux lieux d’extraction de la pierre meulière autour de la plaine de Bord

Les principaux lieux d’extraction à Cénac et Domme
Au nord :
Las Places (un des premiers lieux de la plaine de Bord à avoir été défriché).
Au Paillé :
Brazier (Brugier sur la carte).
A l’est :
Fonpeyrine (Font Permet sur la carte), dont l’ancien nom était La Peyrière, toponyme attesté en 1344 sur le ruisseau du Rieu rouge. Cleyrac, une ancienne borie des consuls de Domme, qui a disparu. Toupinier, dont le nom vient de son propriétaire : Pierre Maleville était appelé toupinier (fabricant de marmites) en 1777.
Au sud :
La Gorce, important lieu d’extraction au XVIIe siècle. Au XVIIIe siècle, c’est là que se trouve la plus importante exploitation de pierres meulières du Dommois- Reille, centre de l’activité meulière. A partir de 1740, aux environs de Rabary (ou Ravary) qui possédait au XVe siècle des « fosses minayres » soit du minerai de fer.
A l’ouest :
La Vergnolle Haute, près des Ventoulines. Le nom de ce village pourrait venir des colons (gavaches) installés au XVe siècle après la guerre de Cent Ans, les Vergnolles originaires du Limousin, aux Ventoulines.

Anne Bécheau - Article paru dans le Monde des Moulins - N°43 - janvier 2013