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André et Thierry CROIX, Charpentiers et amoulageurs

S’il est un des métiers du bois qui requiert une extraordinaire exigence, c’est bien celui de charpentier de moulins, maître de l’art du trait et de l’équilibre des formes, dont le talent le plus évident se mesure à la résultante des forces en mouvement. Pour devenir « amoulageur », l’autre désignation locale de cette profession peu répandue, point d’école une fois achevée celle de la charpenterie. Seulement, beaucoup de passion et de patience auprès d’un maître. Dix années d’apprentissage, pas moins !

Les moulins avant !
Du plus loin que remontent les souvenirs professionnels de la famille Croix, il a toujours été question de moulins, qu’ils soient à vent ou à eau. La mémoire familiale retient la date de 1850, au moment où Louis Croix et son frère Julien quittent Maumusson, en Loire Atlantique, pour s’installer à Candé, rue de la Grenouillère.
Pierre, leur frère aîné, est déjà établi charpentier de moulin depuis deux ans, mais à quelques kilomètres de là, dans la commune de La Cornuaille. La proximité des deux entreprises laisse supposer des échanges professionnels au sein de la fratrie.
Dans leur atelier de la Grée Saint-Jean, Louis et Julien stockent des essences particulières de bois. Ils n’achètent que des grumes de première qualité, coupées en lune décroissante : le chêne sans noeuds pour les grosses pièces, le peuplier, l’ormeau, le frêne, l’acacia pour le chevillage et enfi n, le cormier pour les mécanismes dentelés. Les deux frères ne lésinent pas sur les matériaux, car ils savent d’expérience que qualité rime avec durabilité.
Dans un champ, qu’ils nomment le « chantier », ils parquent les bois de qualité, déjà débités, en prenant soin de les recouvrir de vulgaires planches, afi n d’éviter les fi ssures provoquées par le soleil. Entreposés à l’air libre et à la pluie qui lave et élimine les impuretés (comme le tanin), les bois gagnent en dureté et en résistance après quelques années d’exposition. Certaines pièces de bois ont même été plongées une année entière dans le ruisseau où l’eau courante s’infi ltre doucement à la place de la sève. Après un tel traitement naturel, le bois devient dur comme de la pierre.
Il est alors utilisé pour fabriquer la roue d’un moulin à eau.
Nous savons peu de choses sur les Croix installés à Candé, si ce n’est qu’ils ont pris femme et que, des deux frères, seul Louis a eu un héritier male en mesure de reprendre l’entreprise vers 1878. Au-delà de cette date, nous perdons toute trace, non seulement d’une telle activité à Candé, mais aussi de cette branche familiale.
En revanche, il en va tout autrement de Pierre, le frère aîné des Croix. Après avoir épousé Jeanne Blain, originaire comme lui de Maumusson, le jeune couple crée d’emblée, en 1848, son atelier de charpente à La Cornuaille, comme nous l’avons évoqué précédemment. Délaissons donc Candé pour poursuivre cette histoire d’ailes, de mécanique, d’arbre et de vent.

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André et Thierry CROIX, dans leur atelier, devant le rouet d’un moulin. Photo de Jérôme Frémy.

Six générations de Croix
Famille au nom sans doute prédestiné, Pierre et Jeanne vont initier leurs trois garçons à la charpente de moulins. Mais seul Joseph semble rester sur place et reprendre l’entreprise en 1868, au décès de son père. De ses premières noces avec Marie Séraphine Tessier vont naître sept enfants, parmi lesquels se trouvent bien évidemment des amoulageurs en herbe : Louis et Paul Croix.
Avec cette troisième génération, deux entités professionnelles vont alors se fonder : d’un côté Louis Croix et Honorée Cléon qui  ouvrent leur petit atelier de charpente et de menuiserie (1901-1950 environ ) ; de l’autre, Paul Croix et Eugénie Halope, qui reprennent l’affaire familiale dès 1903. L’entreprise ne chôme pas, entre l’entretien courant et la réparation de tous ces moulins (à farine, à pommes, à papier, etc.). Les amoulageurs sont à la fois menuisiers, charrons, charpentiers, mécaniciens, hydrauliciens, et travaillent autant le bois que le fer. Ils connaissent aussi parfaitement la structure du moulin-cavier, si particulier en Anjou, dont le corps mobile (la hucherolle) qui supporte les ailes, tourne sur lui-même pour mieux prendre le vent.

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Mais si leur art est empirique et repose essentiellement sur la transmission orale, ce n’est pas pour autant qu’ils travaillent dans l’àpeu- près. Bien au contraire ! Ce sont de véritables techniciens, des ingénieurs même ! Quand Louis ou Paul réhabilitent un moulin, ils savent mettre en rapport la hauteur de la tour, son diamètre (intérieur et extérieur), celui de la meule et la grandeur des ailes. À titre d’exemple, en moyenne, « un tour d’aile donne six tours de meule » car c’est elle, en effet, qui va déterminer la vitesse de rotation. Ainsi, « une meule de 1,40 m doit approximativement tourner à 110 tours par minute et une meule de 1,90 m doit tourner à 70 tours » précise André Croix.
Reprenons le cours généalogique de notre histoire pour nous attacher à la transmission de l’entreprise à la génération suivante. De l’union de Louis Croix avec Honorée Cléon, seule une petite Marie voit le jour en 1902. Son frère Paul est plus chanceux, si l’on peut dire ; de son mariage avec Eugénie Halope naissent deux garçons. C’est à Charles, le cadet, né en 1906, que va revenir l’atelier. Après avoir travaillé dans sa jeunesse à la minoterie Cesbron, à Angers, où il était monteur en cylindres, Charles reprend les rênes de l’entreprise, en 1939. Il est marié depuis une dizaine d’années avec Augustine Ménard. La grande activité des moulins s’étalant de mars à octobre, la période hivernale est propice aux multiples réparations, vérifi cations et ajustements des mécaniques intérieures.
Tout l’art de l’amoulageur se concentre dans la mise en place et l’équilibrage minutieux des meules sur leur axe. Elles doivent être parfaitement de niveau, avec un espace intermédiaire d’un demi-millimètre. Elles ne doivent ni se toucher ni se frotter sous peine d’un écrasement complet de la céréale. Il arrive parfois à Charles Croix de fabriquer lui-même ses meules. Dans les carrières avoisinantes, il prélève des pierres de silex qu’il taille en forme de trapèze. À même le sol de la cour de l’atelier, il les rassemble en rond et coule du plâtre de Paris. Il termine toujours
par une bonne épaisseur de déchets de silex. Pour fi nir, il cercle à chaud, comme on le ferait pour les roues d’une charrette. 
Mais dans les années 1950, les moulins à eau traditionnels tendent à disparaître. Certains se transforment alors en minoteries et Charles, accompagné de ses fi ls, entreprend de longues tournées de restauration pour prendre en compte ces changements.
Le fi ls aîné de Charles Croix se prénomme Charles. Après avoir travaillé quelques années auprès de son père à entretenir des minoteries, ce dernier décide de créer en 1955 sa propre entreprise. Il reste toutefois dans le domaine des céréales, en s’attachant à développer de gigantesques cuves en inox pour le stockage des farines.
Charles Croix père poursuit le développement de l’entreprise avec André, son fi ls cadet, jusqu’à son départ en retraite en 1972. C’est au moment de la transmission suivante qu’un événement extérieur va apporter de l’eau au moulin de l’entreprise Croix.
Quand André Croix prend la relève, Henri Enguehard, un architecte des Bâtiments de France, se désole depuis longtemps du triste abandon des moulins à vent. Ce dernier a déposé de nombreux dossiers au Ministère de la Culture pour leur protection. Ses demandes fi nissent par aboutir et sont à l’origine de l’inscription aux Monuments Historiques de la plupart des moulins du département. Enguehard fonde en 1975 l’Association des Amis des Moulins d’Anjou et se rapproche de l’entreprise Croix de La Cornuaille. Le savoirfaire ancestral de la Maison met en confi ance les amateurs passionnés. Le bouche-à-oreille fait le reste, assurant un développement sans précédent à la petite entreprise familiale. C’est alors quelques soixante dix moulins à vent et à eau dont André Croix va assurer la restauration à travers toute la France, jusqu’à sa cessation d’activité en 1999. À l’heure actuelle, ce chiffre est passé à cent vingt. 
L’entreprise, riche d’une dizaine d’employés, est actuellement menée par son fi ls Thierry qui a pris Baptiste, son propre fi ls, en apprentissage. Tant que la relève est assurée, les meuniers et les moulins peuvent dormir tranquilles.

Nicole et Michel SICARD - Article paru dans le Monde des Moulins - N°43 - janvier 2013