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Roumanie : Conservation “in situ” du complexe de moulins à eau à roues horizontales du village de Rudaria

I - Historique.

Les recherches archéologiques ont conduit à penser que le moulin horizontal est apparu entre le 2ème et 3ème siècle avant JC en Dacie (la Roumanie actuelle), province romaine à cette époque. La présence de ce type de moulin en Dacie est en relation directe à la fois avec son utilisation à grande échelle sur l’ensemble de l’Empire romain et au contexte des conditions sociales, économiques, démographiques propres à une société dacienne comportant un système d’esclavage peu développé.

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Photo 1 : Localisation de Rudaria. image DR


On suppose que les moulins horizontaux se sont maintenus dans des conditions historiques propres à la région Carpathes- Le Pont-Danube entre le 4ème et le 10ème siècle. La meilleure preuve en est que la terminologie spécifique essentielle est d’origine latine. Dès le 11ème siècle, les moulins à eau en territoire roumain ont été largement utilisés surtout dans les régions du sud du fait de l’influence de la civilisation byzantine à la fin du 1er millénaire.
La généralisation de l’emploi de l’énergie hydraulique ( à partir du 10- 11ème siècle dans l’europe de l’ouest et seulement du 12-14ème dans l’europe de l’est ) suivie par l’importance grandissante des moulins à vent et par l’amélioration des moulins utilisant la force des chevaux, ont marqué la venue d’une nouvelle époque technologique.

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Photo 2 : Carte des moulins. image DR


II - Le site

Dans la vallée Almaj ( région ethnographique de l’ancienne civilisation romaine ) dans la partie sud-ouest du pays, célèbre pour avoir gardé les valeurs culturelles traditionnelles, le visiteur va découvrir la vallée des moulins à eau, un des sites de moulins les plus intéressants au monde. Les moulins ont été construits au milieu du 19ème siècle, conditionnés par les activités d’une agriculture de montagne. Situés dans la vallée de Rudaria, sur une longueur d’à peine 4 km, vingt deux moulins à roue horizontale et cuillères radiales ont été sauvegardés dans le village de Eftimie Murgu (Rudaria est le nom ancien) sur plus de quarante existants autrefois d’après ce que disent les habitants (photos 1 et 2).
Tenant compte des conditions topographiques, les villageois ont compensé les inconvénients de leur terre en perçant des tunnels dans la roche dure, en obstruant la rivière par des barrages et aussi en plaçant des moulins des deux côtés de la rivière, l’admission de l’eau se faisant ainsi des deux côtés de l’arbre même si la roue tournait traditionnellement dans le sens des aiguilles d’une montre. Ils se sont révélés extrêmement créatifs dans leur utilisation du faible débit de la rivière étant donné que la différence de niveau n’est pas considérable. Il y a deux groupes de moulins. Les huit premiers moulins en amont du village s’appuient sur deux ou trois piliers de caroubier  et sur la roche. A l’entrée de la rivière dans le village, les habitants ont construit deux canaux parallèles entre lesquels coule la rivière. Le reste des quatorze moulins se trouve sur ces deux canaux chacun est construit sur quatre piliers de bois (photo 3 ).

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Photo 3 : Moulin sur piliers avec un porche. photo DR

Tous les moulins ont des traits architecturaux communs. Les murs sont fait de poutres horizontales de hêtre ou de chêne se terminant par des jonctions à mi-bois, sans fenêtre, certains avec un petit porche et des toits à deux pentes (6 moulins), trois pentes (4 moulins) ou quatre pentes (12 moulins), couverts de bardeaux de hêtre. La taille moyenne des constructions est relativement petite 3,5 x 3,5 x 4 mètres y compris le toit. La hauteur des piliers varie de 70 cm à 2m selon la structure du sol.
Le système hydraulique est différent pour les deux groupes de moulins : ceux à l’extérieur du village ont des barrages fait de bûches d’aulne avec des renforts t r i a n g u l a i r e s pour augmenter leur résistance et des conduits autrefois en bois, plus fréquemment maintenant en métal. Dans le village, les moulins reçoivent l’eau des deux canaux par des conduits en bois ou en métal (photo 4). Des vingt deux moulins, seuls quatre ont des conduits de bois, deux à partir de troncs évidés, deux à partir de
planches. En général, les conduits sont équipés de vannes mais deux moulins ont des pelles pour fermer les biefs. Maintenant les roues horizontales à cuillères sont en métal ; seul un moulin a une roue en bois (photo 5) car il est difficile de trouver des artisans capables d’ en produire. Le système de trempure est fait d’une fourche horizontale en bois et d’une vis métallique verticale utilisée pour régler l’espace entre les meules pour la production de farine pour l’homme ou les animaux, habituellement du blé ou du maïs. Les éléments en bois , l’auget par exemple, commencent à être remplacés par du métal (photo 6).

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Photo 4 : Arrivée de l’eau par un conduit de bois. photo DR


Le système de propriété et d’exploitation des moulins est un système de copropriété fréquent dans la région. Chaque moulin a entre vingt huit et quarante partenaires. L’un d’entre eux est le responsable du moulin.

III - Le projet

Au printemps 2000, l’Union Européenne a accordé à la Roumanie les fonds Euroart pour financer les projets culturels choisis après compétition au niveau national. Plus de cinq cents demandes d’aides venant de secteurs culturels différents tels que théâtre, musique, danse, productions audiovisuelles, bourses d’études, recherches sociales, ont été présentées. Après une sélection sévère, le musée Astra a été choisi pour la restauration du complexe molinologique de Rudaria. Le budget pour le projet était de 24.000 euros. La réalisation de ce projet a commencé en août 2000 et s’est terminé huit mois plus tard en avril 2001.

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Photo 5 : Roue hydraulique en bois. photo DR


La restauration et la préservation du complexe des moulins étaient les objectifs principaux tout en faisant aussi prendre conscience à la communauté locale de la valeur exceptionnelle des moulins et en favorisant la promotion du complexe dans le réseau
touristique au niveau national et local. Le fait que le musée ait accordé une attention spéciale à des valeurs exceptionnelles autres que celles de son propre patrimoine a donné lieu à plusieurs débats dès le début. Dépenser de l’argent pour des monuments appartenant à d’autres propriétaires que le musée a posé problème  tant donné les difficultés économiques des musées roumains. La question cruciale a été d’impliquer financièrement les autorités locales dans le lancement d’une campagne médiatique. Finalement le projet a eu le soutien des autorités locales et celles de Caras Severin. Le grand soutien des tailleurs de pierre, des fabricants de bardeaux et des charpentiers a permis la réalisation de ce projet pour un faible coût et dans un temps très court. Les 350 km de distance entre le site et le musée ont été un handicap. De plus le manque de moyens modernes de communication dans le  village de Rudaria a rendu le travail plus difficile. Une autre grande difficulté est venue du grand nombre de bénéficiaires du projet (environ 400).

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Photo 6 : Dispositif de mouture métallique ou en bois. photo DR

L’opération a commencé simultanément dans plusieurs directions :

a) La recherche. Rassembler et interpréter les données ethnographiques et anthropologiques - les paramètres techniques et de construction- la façon traditionnelle de construire un moulin - la terminologie etc. La recherche s’est faite surtout en interviewant les villageois, en particulier les anciens et elle a été complétée par l’étude des archives locales.

b) L’examen de l’état des monuments. Une équipe de restauration a défini un plan d’intervention spécifique basé sur l’état de conservation. La restauration s’est attachée aux parties essentielles : les piliers, le toit, le système d’alimentation et les meules.

c) L’accord avant travaux. Chacune des listes préliminaires pour le travail de restauration proposé a été revue et complétée au cours de discussions avec chaque groupe de propriétaires.

d) L’étude du marché local des matières premières. En raison de leurs caractéristiques inhabituelles (variété de bois rarement utilisée, grandes dimensions des bois, vingt quatre meules etc…), les commandes ont souvent été refusées en tout ou en partie. En combinant les différentes offres, nous avons réussi à obtenir tous les matériaux nécessaires.

e) Les étapes du travail :
- amélioration des systèmes d’alimentation en eau et réparations des parties sous l’eau
- réparations extérieures (remplacement des bardeaux et des poutres) avant l’apparition de la neige.
- interventions à l’intérieur.
Tous les vingt deux moulins du complexe ont été réparés et sauvegardés. A la fin du projet, trois moulins abandonnés ont fonctionné à nouveau et deux ont été entièrement reconstruits ; douze moulins ont eu de nouvelles meules.

f) La campagne publicitaire. Le studio du musée a produit un documentaire de 20 minutes “Rudaria, le village des moulins” qui a été diffusé sur les chaînes de TV nationales et régionales et récompensé lors de festivals nationaux et internationaux présentant des films anthropologiques. Ce film met l’accent sur les rites et les pratiques magiques en rapport avec les moulins. Une brochure a été éditée en roumain et en anglais traitant de sujets très intéressants pour les touristes. Des journaux nationaux et des magazines ont publié des articles sur le complexe des moulins et sur le projet.

g) La session finale en février 2001, dans le village de Rudaria.

Se sont réunis des représentants de l’Etat des différents ministères, des tour-operators, des spécialistes dans le domaine de la restauration, des conservateurs de musées, des correspondants des différents medias. Les participants ont visité les moulins et assisté à la première du film documentaire.

Vingt deux moulins en bon état et sous la garde d’une communauté confiante et responsable, voilà le résultat après tout le travail effectué.

Remus Iancu - Conservateur du musée Astra, SIBIU (Roumanie) - Article paru dans le Monde des Moulins - N°14 - octobre 2005